UC Berkeley, de la théorie macroéconomique à la réalité budgétaire

Au 1er janvier 2016, le salaire minimum en Californie est passé de 9 dollars de l’heure à 10 dollars [1]. Le 4 avril 2016, le Fair Wage Act of 2016 signé par le gouverneur Jerry Brown prévoit une augmentation jusqu’à 15 dollars en 2022. La mise en œuvre de cette hausse est laissée à l’initiative des autorités locales : San Francisco, par exemple, entend atteindre cet objectif en 2018 tandis que Los Angeles se donne jusqu’en 2020. À Berkeley, siège historique de l’Université de Californie, le salaire minimum est déjà fixé à 11 dollars depuis le 1er octobre 2015.

Juillet 2015 — Dans un communiqué publié sur son site, l’Université de Californie (UC), annonce que le salaire minimum de ses employés (et des employés de ses fournisseurs) sera augmenté de 9 à 15 dollars de l’heure au cours des trois années qui suivent. Cette augmentation doit avoir lieu en trois étapes : le salaire minimum a été augmenté à 13 dollars le 1er octobre 2015 (soit 3 dollars de plus que le minimum californien et 2 dollars de plus que les autres employeurs de Berkeley), il doit passer à 14 dollars le 1er octobre 2016 puis à 15 dollars le 1er octobre 2017. Avec 195 000 employés répartis sur dix campus, UC est le troisième employeur de Californie (après l’État fédéral et l’État californien) et entend, en devançant la législation, « devenir la première université publique des États-Unis à établir volontairement un salaire minimum à 15 dollars. »

Mars 2016 — Michael Reich, Sylvia Allegretto, Ken Jacobs et Claire Montialoux du Centre de Recherche sur le Travail et l’Emploi d’UC Berkeley publient un article qui soutient sans ambigüité la hausse du salaire minimum californien et, en creux, la politique volontariste de l’université qui les emploie. Dans leur conclusion, ils notent : « Nos résultats indiquent qu’un salaire minimum de 15 dollars à l’échelle de l’État génèrera une augmentation salariale moyenne de 23.4% pour 3.16 millions de travailleurs. Cette hausse du niveau de vie compensera plus que largement le petit effet sur l’emploi. »

Avril 2016 — On apprend qu’UC Berkeley compte se passer des services de 500 de ses salariés d’ici deux ans — soit une réduction de 6% de son effectif. Les raisons invoquées par le chancelier Nicholas Dirks sont tout à fait claires : le budget d’UC Berkeley au titre de l’année 2016 est très largement déficitaire et il faut donc faire des économies ; M. Dirks espère réduire son trou budgétaire de 50 millions avec cette mesure. Le fait est que le budget de l’université était déjà tendu et que cet accroissement (tout à fait volontaire) de la masse salariale n’a évidemment pas arrangé cette situation.

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[1] Le salaire minimum à l’échelle fédérale est fixé à 7.25 dollars de l’heure ; 29 États imposent un salaire minimum supérieur à ce niveau ; la Californie et le Massachusetts, à 10 dollars de l’heure, ont le salaire minimum le plus élevé des États-Unis.

Une petite chose à savoir pour bien suivre la crise du capitalisme, édition chinoise

Les cinq plus grandes banques chinoises sont, par actifs totaux décroissants, la Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), la China Construction Bank (CCB), la Agricultural Bank of China (ABC), la Bank of China (BOC) et la Bank of Communications (BoCOM). Selon les données de KPMH, ces cinq banques pèsent à elles seules 56% du secteur bancaire chinois en terme d’actifs — 75 trillions de yuans contre 60 trillions pour les 145 suivantes — et ont accordé 60% des prêts, toutes natures confondues, de l’empire du milieu — 40.5 trillions de yuans sur un total de 67.5.

Si je vous parle de ces cinq banques, c’est pour deux raisons. La première, c’est que depuis quelques années, la Chine vole de bulle spéculative en bulle spéculative. En 2014, pour faire simple, c’était sur les actions achetées avec effet de levier à Shanghai et Shenzhen ; en 2015, c’était l’immobilier à Shanghai mais surtout à Shenzhen. Bref, voilà quelques années qu’on observe des flambées de prix totalement ahurissantes ; flambées alimentées par du crédit et qui se terminent systématiquement par des crashs spectaculaires. C’est le scénario, en version chinoise, de ce que nous avons appelé successivement la « bulle internet » puis la « crise des subprimes » ou, plus généralement, les crises du capitalisme. Lesquelles crises sont réputées être les conséquences du libéralisme, de la mondialisation, de la dérégulation etc…

C’est-à-dire que, si j’ai bien compris la théorie dominante qui est censée nous expliquer la crise actuelle, nous devons en conclure que les banques, parce qu’elles ont été dérégulées, font absolument n’importe quoi, toutes en même temps, pour augmenter leurs profits ; ce qui entraîne des bulles, des crashs et des récessions.

Sauf que voilà, et c’est la deuxième raison qui me pousse à vous en parler : il se trouve que les cinq grandes banques que je viens de citer, celles qui contrôlent l’essentiel du marché et accordent l’écrasante majorité des prêts, sont contrôlées par l’État. Que ce soit via Central Huijin, l’équivalent chinois de l’Agence des participations de l’État, ou via le ministère des finances, Pékin détient la majorité absolue du capital de chacune de ces institutions sauf dans le cas de la plus petite — BoCOM — où l’emprise publique se contente d’être majoritaire avec 30% du capital.

Et encore, je ne m’arrête ici qu’aux plus grosses. En réalité, si vous étendez l’analyse à l’ensemble du secteur bancaire de l’empire du milieu, vous vous apercevrez qu’entre les prises de participation plus ou moins directes, les « banques commerciales rurales » et les « banques commerciales urbaines », c’est l’ensemble du secteur bancaire chinois qui est massivement placé sous contrôle public.

C’est-à-dire que ces bulles à répétition, impulsées par la politique monétaire de la People’s Bank of China sont relayées par un secteur bancaire qui est à peu près aussi « dérégulé » que la SNCF ou Areva chez nous. Sachant cela, je vous laisse regarder le film tranquillement et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Un petit point factuel sur la financiarisation de l'économie

Tout le monde parle de la financiarisation de l’économie. C’est l’idée selon laquelle le secteur financier — banque, assurance, placements… — a pris une part croissance dans nos économies modernes et occuperait aujourd’hui une place prépondérante. Juste pour mettre quelques chiffres sur cette idée, j’ai téléchargé les données du Bureau of Economic Analysis et fait quelques calculs.

Voici la valeur ajoutée du secteur Finance and insurance (ligne 55) rapportée au PIB étasunien depuis 1947 [1] :

Comme vous pouvez le constater, la financiarisation d’après-guerre c’est un secteur financier qui passe pratiquement en ligne droite de 2.3% du PIB en 1947 à 7.7% en 2001 puis, semble marquer le pas et même décliner avec, notamment la crise de 2006-08. Notez que selon des sources à plus long terme (voir ce papier de Thomas Philippon), la part de l’industrie financière était bien plus élevée avant-guerre qu’elle ne l’était en 1947 : ce que vous voyez ici n’est qu’une partie de l’histoire mais c’est effectivement une histoire de financiarisation.

Voilà donc les États-Unis avec une industrie financière qui pèse 7% du PIB en 2014. Est-ce si énorme que ça ? Pour vous donner un point de comparaison, la part de l’industrie (Manufacturing, ligne 12) après désindustrialisation [2], ça reste quand même 12.1% (contre un bon quart de l’économie U.S. en 1947). Comment se fait-il qu’un secteur présumé disparu ait un poids économique supérieur à un secteur présumé dominant ?

Autre comparaison intéressante, voici la financiarisation (même série que précédemment) comparée à l’évolution de la part du secteur santé et assistance sociale (Health care and social assistance, ligne 76, tirets) :

Comme vous pouvez le voir, on part de 1.5% en 1947 pour atteindre 7.1% en 2014 — soit légèrement plus que le secteur financier. C’est-à-dire que si on cherche une évolution marquante des sources de valeurs ajoutées de l’économie américaine, la croissance du secteur santé et assistance sociale et au moins aussi importante que celle de l’industrie financière. Manifestement, personne ne juge utile d’en parler et encore moins de s’en émouvoir.

Bref oui, la part de l’industrie financière dans le PIB américain a bel et bien augmenté au même titres que les autres services [3] et non, on ne peut pas objectivement dire que l’économie étasunienne soit « dominée par la finance ».

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[1] Ces chiffres incluent, naturellement, les activités de la Fed.
[2] Comme je l’ai déjà expliqué, le terme est impropre : il n’y a pas eu de désindustrialisation mais une tertiairasation de l’économie et c’est un phénomène mondial.
[3] Accessoirement, on rappellera que la finance américaine est très largement internationalisée : c’est-à-dire que les firmes de New-York rendent des services financiers à des clients du monde entier.

Primaire des Français : à la recherche du plus petit dénominateur commun

L’idée d’une primaire des français a toute ma sympathie. Je suis, comme manifestement trois français sur quatre, convaincu que la professionnalisation de la politique a totalement coupé ceux qui sont supposés nous représenter et nous servir de la réalité quotidienne du plus grand nombre. C’est une véritable aristocratie d’État qui s’est créée sous la Vème République, une classe politique (sic) presqu’exclusivement composée de hauts fonctionnaires — le circuit Sciences Po - ÉNA — et de juristes, un parti du tout-État homogène pour ne pas dire stéréotypé [1] pour qui rien ne saurait exister en dehors de la chose publique ou au-delà de nos frontières.

Le parti du tout-État

Je voudrais, pour illustrer mon propos, citer quelques morceaux choisis du rapport sur le concours externe d’entrée à l’ÉNA pour l’année 2015 tel qu’il a été présenté par M. Jean-Paul Faugère. Verbatim :

Page 11 : « Les candidats donnent souvent l’impression de réciter un devoir dont ils ont déjà travaillé le sujet en préparation. Les copies sont alors identiques (même plan, même introduction, mêmes développements, même conclusion). Ces devoirs sont ternes et démontrent que le candidat n’a pas une bonne maîtrise du sujet : il se contente de réciter car il ne sait pas expliquer. »

Page 12 : « Faut-il rappeler que la présence de la « culture générale », à l’écrit du concours d’entrée à l’ENA, ne vise pas à vérifier que les candidats ont bien appris leurs leçons et qu’ils savent réciter les mêmes connaissances que tous les autres, mais que leur hauteur de vue, leur lucidité et leur individualité les rendent aptes à exercer les fonctions auxquels ils aspirent ? »

Et enfin, page 18, le coup de grâce : « Convaincu que le futur domaine professionnel concentre tout ce qui a de la valeur en ce bas monde, ils ramènent trop systématiquement l’ensemble des sujets à la Fonction Publique, au rôle de l’Etat et des fonctionnaires, à la France, à l’actualité immédiate… » Fermez le ban !

Entendez moi bien : il n’est pas question, ici, de donner dans le populisme de comptoir et de réclamer la fermeture de l’ÉNA. C’est stupide. Nous aurons toujours besoin de fonctionnaires compétents et ce, d’autant plus que notre machinerie administrative et règlementaire est infiniment complexe [2]. Il n’est même pas nécessairement question, comme se fût longtemps le cas, de déclarer inéligibles celles et ceux qui vivent d’argent public ou, comme c’est encore le cas dans de nombreux pays, d’exiger qu’ils démissionnent pour exercer un mandat public [3].

Ce dont nous avons besoin, aujourd’hui, c’est de candidats issus de la société civile ; de gens qui, comme vous et moi, exercent un vrai métier [4], paient des impôts et n’envisagent l’exercice d’un éventuel mandat que comme une parenthèse dans leur vie personnelle et professionnelle. Ce dont nous avons besoin, fondamentalement, c’est d’élus qui soient en mesure d’appréhender concrètement les conséquences de leurs décisions sur la vie concrète de leurs concitoyens.

Je n’ai, à l’heure où j’écris ces lignes pas de solution précise à proposer mais l’objectif me semble clair : il ne doit plus être possible de « faire carrière » en politique, de passer une vie entière à enchainer et cumuler des mandats, de décider à la place des autres sans jamais en subir les conséquences à titre personnel. C’est pour ça qu’en attendant une solution structurelle, le soutiens la Primaire des Français.

La tentation du diable

Le grand paradoxe auquel nous sommes confrontés est assez bien résumé par cette constatation trouvée sur le site de la Transition : « 3 Français sur 4 veulent que ça change et pourtant rien ne bouge. »

Le paradoxe n’est bien sûr qu’apparent. Schématiquement, sur ces trois français qui veulent que ça change, le premier veut tourner à gauche, le second pense qu’il faut tourner à droite et le troisième préfère continuer tout droit. C’est aussi simple que ça : nous voulons tous que ça change mais nous ne sommes pas d’accord sur la nature de ce changement.

Si vous voulez bien vous repasser le film des dernières décennies, vous observerez qu’à chaque tentative de réformes — aussi homéopathiques soient-elles — la même histoire se répète systématiquement : un de nos trois français descend dans la rue, manifeste bruyamment et fini souvent par faire plier notre classe politique qui, le plus souvent, en conclue qu’il vaut mieux ne rien changer. C’est donc finalement notre quatrième français, le partisan du statu quo, qui obtient gain de cause : rien ne bouge.

Il n’existe pas trente-six manières de sortir de ce blocage, je n’en connais que deux. La première consiste à attendre le dernier moment, le pied du mur, et à désigner en catastrophe celui ou celle à qui nous confierons les pleins pouvoirs pour nous sortir de l’ornière. C’est ce que nous avons fait avec de Gaulle en 1958 et ça a relativement bien fonctionné mais si vous voulez bien y réfléchir, vous admettrez que c’est un pari très risqué. Clairement, nous avons eu beaucoup de chance : de Gaulle était tout sauf un fanatique, c’était un type bien et il a respecté scrupuleusement ses engagements. Tenter le diable une seconde fois peut être une option mais ça doit rester la dernière.

L’autre façon de faire, la plus difficile mais aussi la moins dangereuse, c’est de trouver un terrain d’entente. La difficulté de l’opération, pour reprendre les proportions évoquées plus haut, c’est que les trois français qui veulent que ça change ne sont pas d’accord sur la route à prendre : entre celui qui rêve tout changer pour une utopie socialiste, celui qui ne jure que par un retour aux traditions séculaires et celui qui, comme moi, prône un virage radicalement libéral, il va être pour le moins compliqué de trouver un terrain d’entente.

Que vous le vouliez ou non, toute déclaration politique commençant par « les français veulent ceci » ou « les français attendent cela » relève de la pure fumisterie. La seule chose que trois français sur quatre veulent, c’est un changement. Mais sur la nature de ce changement, il n’existe aucun accord. Et pourtant, à moins de laisser gagner les partisans du statu quo et de tenter le diable encore une fois, il va bien falloir que nous trouvions une solution.

Le plus petit dénominateur commun

Voilà où je veux en venir : si vous y pensez, à l’échelle de n’importe quelle communauté humaine, la seule façon de s’accorder sur un projet commun dès lors que les membres de la société ne sont pas d’accord sur tout, c’est de trouver le plus petit dénominateur commun.

C’est-à-dire que nous devons en revenir aux fondements de notre République : une association de citoyens libres et égaux en droits qui s’accordent avant toute autre considération sur ce qui relève de la chose publique, du projet commun, et donc sur ce qui doit rester du domaine privé, à la discrétion de chacun. C’est à ce prix que nous pourrons refaire société, en trouvant ce plus petit dénominateur commun — ce qui implique de le chercher. Voilà à quoi doit nous servir cette primaire.

Or voilà, en l’état actuel des choses, face à la complexité aberrante de notre système, tout débat est impossible. Aucun citoyen de ce pays — pas même la représentation nationale — ne peut prétendre connaitre nos lois ni savoir combien lui coûte, en net, le fonctionnement de notre fameux système social. Puisque l’heure est venue de trouver des terrains d’entente, je m’en trouve au moins un avec Thomas Piketty (qui l’eut cru ?) : il faut tout repenser pour aller dans le sens d’une simplification radicale.

À titre personnel (et qui m’aime me suive !), j’adresse donc un message simple à toutes celles et ceux qui se présenteront à cette primaire : épargnez-nous, par pitié, les ajustements à la marge du modèle existant. Sortez du cadre ! Partez d’une feuille blanche ! Prenons tous ensemble du recul et que cette primaire, si elle ne débouche sur aucune élection, soit au moins l’occasion d’un grand renouvellement d’idées.

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[1] Et je vous invite, encore une fois, à lire ou relire Philippe Silberzahn à ce propos.
[2] Je l’ai déjà dit et je le répète : je prétends qu’aucun être humain normalement constitué ne peut connaitre nos lois ; c’est-à-dire que l’adage qui veut que « nul n’est censé ignorer la loi » relève purement et simplement de la théorie.
[3] À toutes fins utiles, je rappelle que la République est association de citoyens et que, comme dans toute association, être à la fois dirigeant et salarié, c’est être juge et parti : le conflit d’intérêts est évident.
[4] Les fonctionnaires exercent un vrai métier. Le mot important, ici, c’est le verbe exercer : notre personnel politique semble trop souvent croire que le statut fait le moine.

Biais de confirmation : les deux mains dans le pot de confiture

Ce matin, alors que je m’apprêtais à écrire un papier sur le énième hoax grossier [1] qui circule dans les boîtes de réception de l’extrême droite française (j’ai un espion), j’ai retweeté ça :

Nous y voilà, me suis-je dis : comme prévu, la #NuitDebout marche dans les traces de ces prédécesseurs et ne semble pas éprouver la moindre gêne à se réclamer explicitement de la Terreur en nous en ressortant le symbole le plus explicite. Mais sitôt le tweet d’Aurélien relayé, @stefhd65 (honneur et gloire à lui !) a posé la question qui tue : « d’où ça sort ? ».

Ô ironie ! J’étais à deux doigts d’écrire un papier sur le biais de confirmation et voilà que je me surprends moi-même, les deux mains dans pot de confiture.

De fait, j’ai beau avoir une totale confiance en l’honnêteté intellectuelle d’Aurélien Véron, rien ne me permet d’affirmer qu’il n’est pas lui-même tombé dans le piège. Parce que nous avons la même grille de lecture, lui et moi, de ce qu’est concrètement l’extrême gauche, toute information confirmant cet apriori nous semble par défaut exacte et nous avons naturellement tendance à la relayer sans vérifier.

En l’occurrence, l’honneur est sauf : il se trouve que l’information est exacte. Cette image a effectivement été publiée par un des comptes officiels (vérifié sur nuitdebout.fr) de la Nuit Debout :

Mais l’honneur a beau être sauf, je suis quand même tombé dans le piège au moment même où je m’apprêtais à écrire un papier dessus. Morale de l’histoire : dans la famille des biais cognitifs, le biais de confirmation est un truc d’une puissance inimaginable ; nous sommes tous susceptibles de nous faire avoir et ce, même en connaissant parfaitement le principe.

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[1] En l’occurrence, c’était la soi-disant lettre ouverte adressée par la rédaction de l’Obs à François Hollande.

La pétition des marchands de caisses enregistreuses

Vous connaissez sans doute la pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l’éclairage, pièce d’anthologie écrite par Frédéric Bastiat en 1845 pour dénoncer comment une corporation bien organisée — nous dirions aujourd’hui un lobby — peut, en invoquant l’intérêt général, amener les pouvoirs publics à lui s’assurer de confortables bénéfices aux dépens de tous les autres.

Je veux ici, sans rentrer dans les détails et sans espérer arriver à la cheville de l’immense Frédéric, vous proposer une version modernisée de la pétition. Nous allons, pour mieux coller à l’actualité, remplacer la concurrence déloyale du soleil par la fraude fiscale et les fabricants de chandelles par les constructeurs de caisses enregistreuses et autres éditeurs, distributeurs et installateurs de systèmes d’encaissement.

S’il vous arrive, ne serait-ce que ponctuellement, de sortir de votre tour d’ivoire — ce qui exclue tout naturellement l’ensemble de notre personnel politique et une bonne partie de nos universitaires — vous savez sans doute qu’un nombre que je me bornerais à qualifier de considérable de nos artisans et petits commerçants ne s’en sortiraient tout simplement pas s’ils n’avaient la possibilité de camoufler une partie de leur activité à la citadelle de Bercy.

C’est ce que l’on appelle vulgairement le black. C’est ce qui arrive quand, par exemple, votre plombier vous propose une facture moins salées si vous acceptez de le régler en liquide ou, chose moins connue, quand votre magasin préféré fait disparaitre quelques transactions payées en espèces sonnantes et trébuchantes de sa caisse enregistreuse. Dans un cas comme dans l’autre, vous économisez de la TVA, de l’impôt sur les sociétés, de l’impôt sur le revenu et même, s’agissant d’un employé, des charges sociales.

Le black, c’est les panama papers à côté de chez vous. Tout le monde est au courant, tout le monde suspecte que le phénomène est loin d’être marginal et, à l’exception des personnes susmentionnées, tout le monde sait bien que sans ça, des dizaines de milliers de commerçants et d’artisans mettraient la clef sous la porte. « Tu te rends compte ? me disait l’autre jour un ami expert-comptable, elle déclarait tout ! Pas étonnant qu’elle ait déposé le bilan. »

Mais, comme on dit chez nous, le malheur des uns fait le bonheur des autres. À condition de bien maîtriser les rouages politiques français, il y a moyen d’utiliser le maquis règlementaire et le matraquage fiscal à son avantage afin d’en tirer de confortables bénéfices. Voici, en pure théorie, comment s’y prendre en supposant que vous soyez un des fabricants de caisses enregistreuses (et autres systèmes d’encaissement) annoncés en introduction.

La première étape consiste à former une association destinée à regrouper les membres de votre corporation ; association que vous pourriez appeler, par exemple, Association des constructeurs, éditeurs, distributeurs, installateurs de systèmes d’encaissement ou, pour faire plus court et pour sacrifier à notre grande tradition des acronymes, l’Acédise.

Une fois ce lobby constitué, constituez un dossier dans lequel vous démontrerez, à l’aide de quelques estimations au doigt mouillé, que la fraude fiscale coûte — mettons — entre 5 et 10 milliards d’euros par an et qu’il est tout à fait urgent et conforme à l’intérêt général d’imposer une norme très stricte qui impose à tous les commerçants, artisans et restaurateurs de n’utiliser que des caisses enregistreuses et logiciels conçus selon cette même norme.

Ne commettez pas l’erreur de débutant qui consiste à proposer une norme internationale : votre objectif, vous l’avez compris, est d’obtenir de l’État qu’il force ce demi-million de petits entrepreneurs à acheter vos produits ; pas ceux de vos concurrents américains ou chinois. Vous devez donc insister — lourdement si possible — pour cette norme soit nationale (une NF quelque chose comme NF 525 par exemple) et vous devez, bien sûr, participer au groupe de travail chargé de la créer de telle sorte qu’elle soit le plus difficile possible à mettre en œuvre par des concurrents étrangers.

Votre dossier bien ficelé, envoyez-le au sommet de l’État, tout au sommet : non seulement c’est gratuit mais les lois de la gravitation universelle font que plus un dossier tombe de haut plus il a de chances d’être pris en considération. Parallèlement, n’omettez pas de le distribuer aussi à notre paresseuse presse qui, trop contente d’avoir un chiffre impressionnant sous la main pour plaider la cause de la main qui la nourrit, s’empressera de relayer l’information sans, soyez en sûr, prendre la peine de vérifier quoi que ce soit ni même de s’interroger sur votre neutralité.

À ce stade, c’est comme à la pêche, il faut faire preuve de patience et savoir ferrer le poisson dès qu’il mord. Le poisson, en l’occurrence, c’est le ministre qui va vous répondre et vous inviter à se rapprocher de ses services pour faire avancer votre noble cause. C’est là que le processus législatif commence ; c’est le moment crucial où vous allez devoir obtenir que l’on impose votre norme urbi et orbi. Soyez prévenus, ça peut prendre un peu de temps : il faut donc être très discret pour éviter d’attirer l’attention de vos futurs clients forcés.

En principe, si vous vous y prenez bien, vous devriez donc facilement obtenir une loi qui, tout à la fois, imposera à un bon demi-million de commerçants, artisans et autre restaurateurs d’acheter vos produits, vous protègera efficacement de la concurrence et, cerise sur le gâteau, sera sans doute mise sur le dos du régulateur bruxellois. C’est facile, ça ne coûte presque rien et ça peut rapporter très gros.

Il est d’usage de conclure :

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Anti-portefeuille, principe d’incertitude et autres biais de sélection

Le blog de Philippe Silberzahn est, à mon humble avis et cela soit dit sans aucune flagornerie, une source intarissable d’idées intéressantes, de sujets de réflexion et d'inspiration. Dans un article récent, Philippe nous propose une critique du concept d’anti-portefeuille (lire Capital risque et investissements manqués : Pourquoi la notion d’anti-portfolio est erronée, 28 mars 2016) qui m’inspire quelques remarques.

L’idée d’un anti-portefeuille consiste, pour un investisseur (principalement un capital-risqueur), à comparer la performance des investissements auxquels a effectivement participé avec celle de ceux qu’il a refusé. La démarche est analogue à celle du benchmarking — quand un investisseur en actions cotées se compare à un indice de marché — à ceci près qu’il n’existe pas de benchmark universel dans le non coté ; raison pour laquelle l’anti-portefeuille n’est constitué que d’une sélection de projets d’investissements.

Le point que fait Philippe pourrait, toutes proportions gardées, s’appeler le principe d’incertitude appliqué à la mesure de performances : c’est-à-dire que la décision d’investissement ou de non-investissement a une influence sur les résultats du portefeuille comme sur ceux de l’anti-portefeuille ce qui rend la mesure fondamentalement imprécise. Philippe évoque deux influences possibles :

Primo, la dimension qualitative de l’investisseur — i.e. sa capacité à apporter un soutien non financiers aux entreprises dans lesquelles il a investi (conseils, contacts, logistique…) Pour reprendre l’exemple de l’article, le fait de ne pas avoir investi dans Captain Train impacte positivement l’anti-portefeuille d’ISAI (i.e. Jean-David Chamborédon est passé à côté d’une belle opportunité) mais, nous dit Philippe, rien ne nous permet d’affirmer que cette startup aurait connu le même succès avec ISAI : il est tout à fait possible que les investisseurs qui ont suivi Captain Train aient eu un impact non-négligeable sur la performance de leur investissement.

C’est juste mais, en y repensant, c’est limiter le rôle du capital-risqueur à celui d’un sleeping partner. Dès lors que l’anti-portefeuille est un outil de reporting, il ne me semble pas déraisonnable d’intégrer les dimensions : la sélection des projets, d’une part, mais aussi la capacité à soutenir les entreprises dans lesquelles on a investi. L’incertitude porte sur la distinction entre ces deux effets mais l’idée de comparer la performance globale de ces deux portefeuilles me semble assez robuste — d’autant plus que la stratégie de sortie est une dimension essentielle du métier de capital-risqueur.

Mais là où Philippe marque un point à mon sens imparable, c’est sur le biais du survivant : le fait d’investir permet à l’entreprise de se développer tandis que ne pas le faire peut peser significativement sur son développement ; ce qui tend à biaiser le portefeuille d’ISAI à la hausse et son anti-portefeuille à la baisse. Là, pour le coup, l’argument me semble difficilement contestable dès lors qu’on utilise la gap portefeuille/anti-portefeuille comme mesure de la valeur ajoutée du gérant (sauf, éventuellement, à les comparer sur cette base).

Mais je voudrais aussi verser au dossier une autre observation : l’anti-portefeuille de l’investisseur ne tient compte que des projets qui lui ont été présentés. C’est-à-dire qu’il y a aussi un biais de sélection qui me semble très important : une partie significative du gap portefeuille/anti-portefeuille est totalement indépendante du talent du gérant et peu même, dans certain cas, dire le contraire de ce que l’on cherche à mesurer. Il suffit, pour s’en convaincre, d’imaginer qu’un capital-risqueur se soit vu proposer quelques projets évidemment voués à l’échec tandis que son concurrent ne reçoit que des dossiers solides. Le premier pourra arguer d’un anti-portefeuille aux performances abyssales mais pas le second ; pourtant, c’est bien avec ce dernier que vous avez envie d’investir.

Bref, tout bien considéré, je rejoins Philippe : l’effort de transparence est honorable et l’idée marketing est excellente mais le concept anti-portefeuille est très biaisé. Une solution, peut-être, consisterait à créer une sorte de portefeuille fictif (un benchmark) constitué de tous les investissements réalisés par tous les investisseurs (professionnels) en France — ce qui implique, naturellement, que tout le monde joue le jeu.

The Island, le communisme, les choix collectifs, la croissance et l'emploi.

Vous avez peut-être déjà suivi un ou plusieurs épisodes de The Island sur M6. Si ça n’est pas le cas, on peut décrire cette émission comme une sorte de Kho-Lanta sans Denis Brogniart, ses jeux, ses sacs de riz et ses réserves d’eau potable. The Island, à quelques détails près [1], c’est l’état de nature : une quinzaine d’homo sapiens qui se retrouvent parachutés sur une île perdue au milieu du pacifique et qui doivent se débrouiller pour y ternir 28 jours.

Concrètement, sa signifie que les candidats de The Island, se retrouve dans une sorte de stade ultime de la décroissance, un retour aux origines de notre espèce : pour boire, il faut trouver de l’eau (en général dans une mare d’eau plus ou moins boueuse) ; pour manger, il faut chasser, pêcher ou cueillir (pas le temps de passer à la phase agricole) ; pour dormir au sec, lutter contre le froid ou faire cuire des aliments, il faut faire du feu et se construire un abri. Bref, c’est la nature, la vraie ; une nature qui n’a rien à voir avec les potagers de la place de la République [2] ; une nature avec moustiques, orages et plantes qui piquent dans laquelle Jean-Vincent Placé et Emmanuelle Cosse ne tiendraient sans doute pas plus de vingt-quatre heures.

Communisme réel

Ce que ce retour aux sources a de fascinant, entre autres choses [3], c’est qu’il nous permet d’observer comment un groupe d’homo sapiens s’organise pour faire face. Très naturellement, dès lors que nous avons affaire à de petites communautés, le mode d’organisation est clairement communiste. C’est-à-dire, pour simplifier, que tout le monde s’assoie en rond, décide collectivement de qui fait quoi (« de chacun selon ses facultés… ») et que le fruit de ce travail collectif est ensuite partagé entre tous (« à chacun selon ses besoins » [4]).

À vrai dire, j’idéalise un peu. En général, l’assemblée générale autour du feu n’a pas vraiment lieu : ce sont quelques membres de la communauté qui se mettent spontanément au travail et qui, lassés de voir les inévitables passagers clandestins se faire dorer la pilule sur la plage, finissent par les rappeler à l’ordre. Sur The Island, il semble que ça fonctionne assez bien ; la pression sociale du groupe joue son rôle et les touristes finissent par contribuer à l’effort collectif [5].

C’est une illustration parfaite du problème fondamental de toute société humaine : la coordination de l’effort de production de richesses et la répartition d’icelles. En l’espèce, s’agissant d’un groupe d’une quinzaine d’individus [6], chacun agit nécessairement au vu et au su de tout le monde ce qui fait qu’une stratégie de passager clandestin est presqu’impossible à mettre en œuvre sans s’attirer les foudres de la communauté [7]. Bref, les candidats de The Island créent spontanément des sociétés communistes qui, à quelques frictions près, sont en général tout à fait fonctionnelles.

Les choix collectifs

Un des aspects essentiels qui rend cette coordination possible, c’est que le projet collectif sur lequel les candidats doivent se mettre d’accord est extrêmement simple. Il n’est pas question de voter des dizaines de milliers de lois ou de bâtir un système fiscalo-redistributif à la française : il faut trouver de l’eau et à manger, faire du feu et construire un abri. C’est simple, basique, chaque membre de la communauté est à même de comprendre l’ensemble des tenants et des aboutissants de l’affaire et de mesurer en quoi, précisément, il a tout intérêt à collaborer avec le groupe.

C’est, je crois, très riche en enseignements pour le fonctionnement d’une démocratie ou, plutôt, d’une république constitutionnelle [8]. L’adhésion à un projet commun tient essentiellement au fait qu’il est compréhensible de tous et que, dès lors, chaque citoyen est en mesure d’en mesurer les effets, à commencer par ceux qui le concernent directement. Dans un pays comme la France où, vous me l’accorderez, ni les juristes les plus chevronnés ni la représentation nationale ne peuvent se targuer de connaître les lois — toutes les lois — qui sont supposées régler notre vie commune, il n’est pas tout à fait étonnant que la politique rencontre une certaine défiance.

Quoiqu’il en soit, le projet des candidats de The Island est simple et peut, finalement, se résumer en peu de mots : il faut produire des richesses. C’est-à-dire que la fin du travail, sur l’île en question, n’est pas du tout à l’ordre du jour : tous ont parfaitement conscience que plus ils travaillent, chacun individuellement et tous collectivement, meilleures seront leurs conditions de vie. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute : des notions telles qu’une insuffisance de la demande agrégée qui provoquerait du chômage, dans ce monde simple, n’ont pas le moindre sens.

La poule et l’œuf

C’est-à-dire que nos candidats en reviennent à une conception extrêmement simple de l’économie : une conception dans laquelle ce n’est pas la croissance — présumée exogène — qui créé du travail mais, au contraire, le travail qui créé des richesses ce qui fait que c’est en travaillant plus ou en améliorant la productivité du travail qu’on créé de la croissance. C’est simple, basique et concret. Ça fonctionne comme dans votre couple : si vous êtes deux à travailler, vous créez plus de richesses et donc, vous pouvez consommer plus.

Je ne résiste pas, à ce propos, à partager ce petit graphique réalisé à l’aide des données du Conference Board. Vous y trouverez, pour 21 pays d’Europe de l’ouest [9], le pourcentage de la population employée — c’est-à-dire le nombre de gens qui, en 2015, ont eu une activité rémunérée rapporté au total de la population — comparé au Produit Intérieur Brut par habitant, en milliers de dollars au taux du marché.

Alternativement, vous pouvez aussi allumer quelques cierges en espérant que la croissance revienne d’elle-même. On ne sait jamais, sur un malentendu…

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[1] En réalité, outre qu’ils peuvent se faire rapatrier à tout moment, ils disposent d’un équipement certes minimal mais qui aurait fait pâlir Ötzi de jalousie — bref.
[2] Ceux des #NuitDebout qui, pour ce faire, ont délogé quelques-unes des dalles posées en 2013 (pour 24 millions d’euros).
[3] Il y a des tas de choses intéressantes en fait. Par exemple, d’un point de vue purement biologique, ce sont souvent les plus sportifs — les plus gros consommateurs d’énergie — qui souffrent le plus (cette saison c’est notamment le cas de Julien, le banquier à la carrure de rugbyman et d’Alain, le cadre informatique).
[4] Louis Blanc, Organisation du travail (1839).
[5] C’est, d’ailleurs, une des grandes différences avec Kho-Lanta où, pour tout un tas de raisons, la stratégie du passager clandestin s’avère souvent payante.
[6] C’est ma petite marotte (qui fait beaucoup rire @rubin) : je suis convaincu qu’une société communiste ne peut fonctionner qu’en deçà du nombre de Dunbar (voir L’intérêt général et le nombre de Dunbar) ; au-delà, aucune coordination n’est possible sans marché.
[7] Voir, par exemple, Simon Gächter et Ernst Fehr, Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments (HT, Michel Goya)
[8] Si cette subtilité vous échappe, relisez Aristote : la democratia est une dégénérescence de la république constitutionnelle.
[9] Autriche (AT), Belgique (BE), Chypre (CY), Danemark (DK), Finlande (FI), France (FR), Allemagne (DE), Grèce (GR), Islande (IS), Irlande (IE), Italie (IT), Luxembourg (LU), Malte (MT), Pays-Bas (NL), Norvège (NO), Portugal (PT), Espagne (ES), Suède (SE), Suisse (CH), Turquie (TR, oui, je sais, mais ce n’est pas le sujet) et Royaume Uni (GB).

La moitié des français sont plus riches que 90% de la population mondiale

En croisant les données du Crédit Suisse et celles de Forbes (pour les milliardaires), voici à quoi ressemblait probablement la distribution mondiale des patrimoines par adulte :

Dollars USmilliers
Moins de 10 0003 385 561
De 10 000 à 100 0001 002 596
De 100 000 à 1 million348 928
De 1m à 1 milliard33 715
Plus de 1 milliard1.826

C'est à dire que si vous déteniez un patrimoine net de plus d'un million de dollars (grosso modo 910 000 euros) en 2015, vous faisiez partie des 0.7% les plus riches au monde.

Dollars US
Top 50%3 210
Top 10%68 800
Top 1%760 000

Avec 68 800 dollars (62 500 euros) de patrimoine, vous êtiez dans le top 10% et avec 760 000 dollars (690 000 euros), vous apparteniez au top 1%.

Autre statistique qui va en surprendre plus d’un : Crédit Suisse estime qu’un peu plus de 26,4 millions d’adultes français disposaient d’un patrimoine de 68 800 dollars ou plus et appartenaient donc top 10% des plus grosses fortunes mondiales. Rapporté à une population de 48.5 millions d’adultes, ça fait donc 54%. En d'autres termes, un français sur deux fait partie des 10% les plus riches de la planète.

L’âge d’or du genre humain, c’est aujourd’hui et sous vos yeux

En 1981, j’avais six ans. À l’époque et comme sans doute la plupart des enfants de ma génération, ma maman avait un argument massue pour m’obliger à finir cette fichue soupe : « tu sais, me disait-elle, il y a des millions d’enfants qui ne mangent pas à leur faim dans le monde. » C’était l’ultima ratio matres, l’argument qui ne souffrait aucune contradiction : même haut comme trois pommes, aucun enfants de ma génération ne pouvait ignorer que nous vivions sur un îlot d’abondance perdu au milieu d’un océan de misère.

Au début des années 1980, juste pour vous resituer le contexte, les cambodgiens qui y avaient survécu se réveillaient à peine du cauchemar khmers rouges, la politique de collectivisation des terres mise en œuvre par la junte du Derg provoquait la pire famine qu’ait connu l’Éthiopie en un siècle et l’espérance de vie à la naissance d’un indien n’atteignait pas 56 ans. Cette misère dont nous, les pays dits développés, avions mis près de deux siècles à sortir restait le lot commun de l’immense majorité.

Un chiffre : en 1981, selon les estimations de la Banque Mondiale, près de 2 milliards de nos semblables vivaient avec moins de 1.9 dollar par jour (à parité du pouvoir d’achat en 2011) — soit 44% de l’humanité.

Mais ces mêmes années 1980 sont aussi un tournant. Vous êtes sans doute nombreux à penser à Margaret Thatcher, à Ronald Reagan et à ce que les détracteurs des idées libérales appellent la révolution néolibérale — néologisme qui, je le rappelle, ne renvoie à aucune définition précise et dont personne ne se réclame — mais vous commettez là une erreur : les années 1980, c’est les réformes économiques de Deng Xiaoping qui ouvrent l’économie chinoise au monde, c’est l’effondrement du bloc soviétique après l’échec monumental du onzième plan et c’est le début du mouvement de libéralisation de l’économie indienne qui prendra toute son ampleur au cours de la décennie suivante.

C’est ça, la vraie vague libérale des années 1980. Si l’action de Margaret Thatcher a effectivement permit de redresser une économie britannique en plein déclin, à l’échelle de l’humanité, ça n’est rien. Un épiphénomène. Ce qui change vraiment au cours de cette décennie, c’est que plus personne ne peut ignorer l’échec total de la planification économique, des politiques protectionnistes ou, en un mot, du socialisme réel. Quand le mur de Berlin tombe en 1989, ce n’est qu’un symbole : la grande vague libérale mondiale, la vraie, déferle déjà depuis une bonne décennie.

Voilà, sur la base des données de la Banque Mondiale, ce qui s’est passé depuis :

Dès 1990, alors que la population mondiale explose, la proportion de l’humanité vivant sous le seuil de pauvreté extrême à 1.9 dollar par jour passe sous 37%. C’est à cette époque qu’on commence à disposer de statistiques relativement fiables sur les conditions de vie de nos semblables : selon la FAO, plus d’un milliard d’individus — 19% de la population mondiale — souffrent encore de sous-alimentation : en 2014, ce chiffre est tombé à moins de 800 millions soit 10.9% de la population mondiale. Selon l’OMS, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans atteignait 90 pour 1 000 en 1990 ; en 2013, ce chiffre est passé sous la barre des 46 pour 1 000 et, sur la même période, l’espérance de vie à la naissance est passée de 64 ans à 71 ans [1].

Voilà la réalité concrète des quatre dernière décennies, de cette mondialisation libérale dont seul un aveugle atteint de surdité peut oser dire qu’elle a été « mortifère ». C’est le plus gigantesque enrichissement que l’humanité ait connu et, à tout point de vue, la période la plus pacifique dont nous ayons connaissance depuis, au moins, l’invention de l’écriture. Jamais, aussi loin que notre mémoire collective nous porte, on avait assisté à un tel recul des maux qui accablent notre humanité depuis la nuit des temps : famines, maladies, misère, guerres, dictatures [2]…

Au dernier pointage, celui de 2012, la pauvreté extrême ne touche plus que 900 millions d’individus soit 12.7% de la population. Mieux encore : non seulement le mouvement ne ralentit pas mais il accélère ; à ce rythme, dans cinq ans tout au plus, il faudra définir un nouveau seuil faute de quoi il n’y aura plus rien à mesurer. L’âge d’or du genre humain, c’est aujourd’hui et sous vos yeux.

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[1] Sur une échelle encore plus longue, il faut se rendre compte qu’en 1950, l’espérance de vie à la naissance à l’échelle mondiale n’excédait pas 47 ans.
[2] Faut-il rappeler au lecteur ce qu’a été, au hasard, la famine provoquée par le Grand Bond en Avant de Mao ? Faut-il se lancer dans le décompte macabre des victimes de la peste noire ou de la grippe espagnole ? Faut-il, une fois encore, faire le bilan des deux guerres mondiales ? Doit-on rappeler ce qu’est vraiment une dictature ?

Le programme officiel du Front National de Gauche

Étant bien entendu que nous souffrons d’un excès de libéralisme et que les bobos qui participent passent la #NuitDebout sont tous des sociaux-traites incapables de proposer quoi que ce soit de concret, voici le programme officiel du Front National de Gauche résumé en dix points :

1 — Création d’une Commission du Travail chargée de répartir les chômeurs dans les entreprises avec obligation d’embauche et interdiction du licenciement pour les employeurs.

2 — La durée légale du travail sera ramenée à 20 heures par semaine avec 10 semaines de congés payés par an soit 840 heures de travail par an.

3 — Augmentation du Smic à 3 000 euros nets par mois et plafonnement des salaires des 10% les mieux payés par la création d’une tranche marginale à 100%.

4 — Expropriation de tous les patrimoines appartenant aux 10% les plus fortunés par la liquidation de leurs biens si nécessaire.

5 — Abolition des loyers et création d’une Commission du Logement chargée de répartir toutes les surfaces habitables de plus de 30 mètres carrés par personne.

6 — Élection démocratique des dirigeants de toutes les entreprises par des assemblées de salariés pour des mandats d’un an révocables à tout instant.

7 — Création du statut des Travailleurs Intellectuels, chargés de penser l’organisation de la société et rémunérés au travers d’une contribution générale obligatoire volontaire.

8 — Fermeture des frontières et création d’une industrie et d’une agriculture de proximité chargées de répondre aux besoins réels de la population.

9 — Fermeture de la bourse et des banques, création d’une Commission du Crédit chargée d’accorder des prêts à taux zéro sans condition de ressource.

10 — Sortie de la zone euro, retour au franc et nationalisation de la création monétaire pour financer les dépenses de l’État et les différentes commissions.

Avec ça, si on ne gagne pas, c’est à désespérer. Au pire, il suffira d’annuler les interros de maths des lycéens et de brûler quelques facs pour que le gouvernement cède sous la pression. Et puis si ça se termine en catastrophe à la vénézuélienne, on n’aura qu’à accuser le néolibéralisme, le mauvais temps et le complot des bourgeois apatrides et mondialisés : ça marche toujours.

(La prudence m’impose de préciser que ce qui précède est une parodie)

Département des effets inattendus : la baisse des taux et les rentes

Supposez, par exemple, que nous souhaitions valoriser une rente d’un euro versé tous les ans au cours des trente années à venir le tout, assorti du plus haut niveau de garantie disponible.

Il existe une méthode très simple pour faire cette sorte de calcul : elle consiste tout simplement à se demander combien nous devrions épargner aujourd’hui pour reproduire les mêmes effets ; c’est-à-dire obtenir un euro tous les ans pendant trente ans avec la sécurité qu’apporte la signature d’un États de la zone euro notés Aaa.

Concrètement, le calcul consiste à former un portefeuille théorique de trente obligations zéro coupon — des obligations dont le capital et les intérêts sont remboursés en une seule fois à l’échéance — de telle sorte que la première soit remboursée, principal et intérêts, à hauteur d’un euro dans exactement un an, que la seconde soit pour un euro dans exactement deux ans et ainsi de suite, jusqu’à obtenir la série de flux prévisionnels désirée.

Les données étant gracieusement mises à notre disposition par la Banque Centrale Européenne, vous pourrez facilement vérifier qu’une telle rente valait environ 16.9 euros [1] le 7 avril 2006 et, au 8 avril 2016, vaut désormais 27.2 euros — soit une progression de plus de 60% en dix ans ; laquelle est intégralement imputable à la baisse des taux c’est-à-dire à la politique monétaire mise en œuvre par la banque centrale.

C’est-à-dire qu’à l’heure où, au regard des résultats obtenus ces dernières années, on peut légitimement s’interroger sur l’efficacité de l’action du planificateur monétaire (c’est un euphémisme), il est en revanche un effet de sa politique qui est tout à fait indiscutable : c’est l’explosion de la valeur des rentes.

Schématiquement, deux cas peuvent se présenter : si vous disposiez déjà d’une rente — sous la forme d’un portefeuille obligataire ou de droits à la retraite publique (dont l’administration nous dit, Ô ironie, qu’elle ne vaut rien [2]) — vous avez vu la valeur de votre patrimoine économique réel augmenter considérablement tandis qui si vous devez vous constituer une rente aujourd'hui, vous devez désormais épargner beaucoup plus et donc, consommer moins.

C’est mathématique. Si l’on suppose que la constitution d’un capital pour ses vieux jours fait partie des choses normales de la vie [3], une baisse des taux généralisée implique un effort d’épargne plus important et donc, une consommation moindre.

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[1] Les taux donnés par la BCE sont des taux continus, la valeur présente de chaque euro est donc égale à l’exponentielle du taux multiplié par le nombre d’années qui nous sépare du paiement multiplié par moins un.
[2] La retraite par répartition est la grande absente de tous les débats sur les inégalités de patrimoine. L’ironie vient du fait qu’officiellement elle ne vaut rien ; c’est-à-dire que l’État lui-même — via son administration fiscale — fait comme si ses promesses n’avaient aucune valeur.
[3] Contrairement à une idée largement reçue, les rentiers — celles et ceux qui vivent des intérêts produits par leur capital — ne sont que très rarement de jeunes et riches oisifs qui ont perdu leurs parents avant l’heure. L’écrasante majorité des rentiers sont en fait des retraités qui vivent d’une épargne constituée durant une vie entière de travail.

Ma-chin, t’es foutu, la jeunesse est (encore) dans la rue !

William Martinet est né le 6 septembre 1988. Ça lui fait donc 27 ans, 7 mois et 2 jours à l’heure où j’écris ces lignes. À 27 ans, 7 mois et 2 jours, William Martinet est tout juste titulaire d’une licence de biologie. C’est le représentant, si j’en crois nos ministres et la presse française, de la jeunesse ™.

Moi aussi j’ai eu 27 ans, 7 mois et 2 jours. C’était le 31 décembre 2002. À ce moment-là, j’avais validé mon master 2 et ça faisait déjà trois ans que je travaillais et payait mes impôts, j’étais marié et papa d’une petite fille de presque deux ans.

Il faut dire qu’à l’âge du jeune Martinet, je ne faisais pas de politique. Mon objectif, la priorité de ma vie, c’était d’assurer l’avenir de ma petite famille.

Je les ai bien connus, les comiques de l’Unef. Quand j’étais étudiant, ils étaient encore séparés. Il y avait l’Unef-ID, les sbires du Parti Socialisme qui entretenaient Dieu seul sait quelles sortes de relations incestueuses avec la MNEF et il y avait l’Unef-SE, les communistes — pardon, les trotskistes-lambertistes.

Mais je ne peux pas dire que je les ai bien connus. À vrai dire, ces gens-là, je ne les ai vu que deux ou trois fois : dans les une ou deux semaines qui précédaient les élections du CROUS d’Aix-Marseille — dont tout le monde se foutait éperdument. Ils étaient assez faciles à repérer : des nouvelles têtes qu’on n’avait jamais vues en amphi qui, déguisés en hippies, passaient leurs journées à distribuer des tracts et qui, comble de la rigolade, s’appelaient tous « camarade ».

Il y en a une, en particulier, qui m’a marqué. Elle s’appelait Fleur, elle était plutôt jolie mais le truc le plus extraordinaire avec cette fille-là, c’est que quand vous passiez à moins de dix mètres d’elle, vous étiez toujours à deux doigts de vous faire mordre. Elle était d’une agressivité, mon Dieu…

Nous, on bossait nos partiels, on jouait aux cartes et, pour être honnête, on faisait pas mal la fête. Elle, elle faisait la Révolution et quiconque ne suivait pas le mouvement était un social-traitre, un sale bourgeois. Sans rire.

Deux jeunes précaires parisiennes qui veulent pendre les patrons
(sauf papa).

Bref, ces jeunes-là, en cinq ans d’études supérieures, j’ai dû les voir six semaines au grand maximum et j’en garde essentiellement un souvenir amusé.

Il faut dire que l’Unef, scindée en deux ou réunie, n’a jamais représentée rien ni personne. C’est un groupuscule et ça l’a toujours été. Leurs adhérents, c’est moins de 1% des étudiants — et encore, en comptant Martinet — et ils n’ont jamais dû leurs sièges aux élections des CROUS qu’à l’absence totale d’intérêt que portent 92% des étudiants [1] à ces élections.

Bref, William Martinet, 27 ans, 7 mois et 2 jours, est président d’une bande de fils et filles de colleurs d’affiches, de ratés du système scolaire qui essaient de préparer leur carrière politique en passant par « l’ÉNA buissonnière » [2]. L’Unef, c’est un ramassis de tordus qui, à l’image de François Fillon qui couvrait les murs de sa chambre de photos du général à 14 ans (au secours !), n’ont jamais envisagé de faire autre chose de leur vie que de consacrer leur incompétence à la direction de la vie des autres.

Seulement voilà, en France, les syndicats étudiants sont des partenaires sociaux. Comme leurs aînés, ils ne représentent rien ni personne et sont même universellement détestés jusque dans les bastions les plus radicaux de la Poste [3] mais ils ont un statut qui leur vaut d’être reçus à Matignon et des financements publics qui leur permettent de faire croire en leur importance.

L’Unef, c’est cette micro-organisation dont vous n’aviez sans doute plus entendu parler depuis des décennies jusqu’à ce qu’elle se fasse instrumentaliser par l’aile gauche du PS — les « frondeurs » — et récupérer par la gauche de l’aile gauche du PS.

Les gamins dans la rue ? Pour l’essentiel, ce sont des lycéens qui n’ont pas lu une ligne de cette « loi travail », qui n’y comprennent de toute façon absolument rien mais qui ont, en revanche, parfaitement compris que l’interro de SVT était annulée pour cause de manif.

Non mais sérieusement, vous les avez vu leurs slogans #onvautmieuxqueça ?, « la nuit c’est pour baiser, pas pour travailler », « semaine de 20 heure », « ne perdons pas notre vie à la gagner », « Loi El Khomri elle est pourrie », j’en passe. Vous les avez vus ces gamins des beaux quartiers parisiens qui manifestent contre la précarité avec trois Smic sur le dos et en prenant des selfies avec leur iPhone dernier cri ? Vous avez vu la tête des dix délégués de la CGT qui ont soudainement le sentiment de manifester au milieu d’une cour de récréation ?

Rendez-leur service : contactez leur parents.

Comment peut-on seulement prendre ça au sérieux ? Vous n’êtes pas allé manifester, vous, quand vous étiez lycéens, contre Devaquet en 1986 ? Contre Jospin en 1990 ? Contre la loi Falloux en 1994 ? Contre le plan Juppé l’année d’après ? Contre Fillon en 2005 ? Allez-y, expliquez-moi à quel point vous étiez conscientisés quand vous chantiez « Devaquet, si tu savais… » sans même savoir qui était ce fameux Devaquet. À côté de chez moi, ils ont même ressortis des affiches de leurs grands-parents avec des caricatures du général de Gaulle ! Je rêve ! #deGaulleDémission !

Alors que les petits enfants des soixante-huitards remettent le couvert en se prenant plus ou moins au sérieux, passe encore. Après tout, c’est de leur âge ; le coup de l’adolescent qui se rebelle contre la société de ses parents et réclame dans la foulée son argent de poche, c’est vieux comme le monde. Mais que des adultes et, en particuliers, nos dirigeants prennent Martinet au sérieux et nous le présentent comme le « représentant de la jeunesse », non. Je veux bien que par facilité de langage ou par paresse intellectuelle on procède à des raccourcis hasardeux mais là, non, vraiment, c’est trop.

La jeunesse, je connais : j’en ai trois à la maison et pas loin d’une centaine en cours tous les ans. Elle n’a rien à voir avec Martinet, la jeunesse et elle a encore moins à voir avec Caroline De Haas sans parler de Mélenchon et d’Aubry. La jeunesse, la vraie, elle fait exactement ce qu’elle faisait déjà quand j’en faisais partie : elle bosse ses maths, révise ses partiels, cherche un stage, joue au foot, drague les filles et, de temps en temps, se remet de la cuite de la veille.

Alors, de grâce, mesdames et messieurs nos élus, cessez de vous cacher derrière vos partenaires sociaux. Vous ne trompez plus personne depuis longtemps et si eux sont inamovibles pour le moment, ce n’est pas votre cas.

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[1] Chiffre de 2014.
[2] Dixit Jean Baptiste Prévost, lui-même ancien président du bidule et donc prédécesseur de Martinet avant de rejoindre le cabinet de Geneviève Fioraso.
[3] Rappel : avec un taux de syndicalisation de 7.9%, la France se classe bonne dernière de l’OCDE ; aux États-Unis c’est 10.8%, en Espagne c’est 15.6%, en Allemagne c’est 18%, au Royaume-Uni c’est 25.4% et dans les pays scandinaves, on tourne autour de 70%.

Les limites écologiques de la croissance dans un monde qui se dématérialise

Il y a une vingtaine d’années pour être au top de l’équipement, vous aviez un téléphone mobile, un agenda électronique, un appareil photo, un caméscope, un walkman (ou un lecteur de CDs portable) auquel venait souvent s’ajouter une radio et éventuellement un dictaphone, un réveil, une calculatrice et un ordinateur grâce auquel vous pouviez consulter internet et vos e-mails. Évidemment, pour avoir tout ça, il fallait débourser pas mal d’argent et ça représentait un sacré paquet de matériel.

Aujourd’hui, le moindre smartphone fait la même chose pour beaucoup moins cher et en mieux et ce, sans compter que vous n’avez plus besoin de cassettes VHS pour sauvegarder vos films, vous n’avez plus besoin de faire développer vos photos ni de vous trimballer des films vierges, vous n’avez plus besoin de cassettes audio ni de CDs et tout votre bazar consomme beaucoup moins d’énergie.

Prenez un truc aussi simple que filmer votre petite dernière et envoyer le film à votre maman. Avant, il fallait avoir un caméscope et une VHS vierge, faire le film, emballer la cassette et envoyer ça par la poste. En quelques jours, hors périodes de grève, votre maman recevait un film de qualité médiocre et devait, bien sûr, disposer d’une télévision et d’un magnétoscope pour admirer sa petite fille. Et aujourd’hui ? Vous filmez avec votre smartphone, partagez un fichier électronique avec votre maman qui le reçoit quais-instantanément et peut, d’une simple manipulation sur son propre téléphone, envoyer le film sur son écran plat. Au-delà de l’aspect pratique et convivial, pensez à la quantité de matières premières et d’énergie économisée en moins de vingt ans.

On en fait plus, beaucoup plus, avec moins, beaucoup moins. La divine surprise, c’est que la dématérialisation de l’économie — et donc la désindustrialisation — c’est aussi un immense progrès écologique : on produit de plus en plus de services utiles en consommant de moins en moins de matières premières et d’énergie. Considérations à classer au dossier limites écologiques de la croissance.

Désindustrialisation, protectionnisme et ce vieux monde qui veut nous rattraper

Ce que l’on entend par désindustrialisation, en général, c’est l’idée selon laquelle l’industrie d’Europe de l’ouest et d’Amérique du nord a été délocalisée en Asie de l’est et notamment en Chine. C’est le schéma narratif tel qu’il est repris par notre classe politique et nos médias : à cause de l’ouverture des frontières et de la libéralisation de l’économie chinoise, les industriels ont fermé leurs usines chez nous pour les rouvrir là où la main d’œuvre était la moins chère ; raison pour laquelle nous aurions, pour ainsi dire, perdu notre industrie et les emplois qui allaient avec.

Cette manière de voir l’histoire n’est pas, pour être juste, totalement fausse. Nous avons tous en tête un certain nombre de productions industrielles autrefois réalisées en France qui ont, depuis, été délocalisées vers des pays à bas salaires. Cependant, je voudrais vous montrer ici pourquoi cette manière de présenter l’histoire, si elle a l’avantage d’être très simple, est en réalité très partielle voire partiale et en tout cas tout à fait simpliste.

Avant d’aller plus loin, il faut bien comprendre que ce qui nous intéresse, c’est la valeur ajoutée de notre industrie — c’est-à-dire, pour aller vite, la différence entre le prix de vente de notre production et le coût des matières premières que nous utilisons pour produire. La raison en est très simple : c’est avec cette valeur ajoutée que les industriels paient les salaires et se versent des profits ; c’est la taille du « gâteau industriel » que salariés et actionnaires pourront se partager.

Désindustrialisation ?

Ceci étant posé, vous êtes sûrement nombreux à penser que notre valeur ajoutée industrielle a baissé ou, du moins, qu’elle a stagné au cours des dernières décennies. C’est faux. Sur la base des données de l’UNstats de 1970 à 2014 [1] et mesurée en dollars constants (c’est-à-dire corrigée de l’inflation), la valeur ajoutée générée par les industries d’Europe de l’ouest a plus que doublé. Quant à l’Amérique du nord, elle fait mieux que nous puisque sa valeur ajoutée industrielle a été multipliée par un facteur de 2.6.

Le truc, c’est que sur la même période, la valeur ajoutée industrielle de l’est asiatique a littéralement explosé. Schématiquement : ils produisaient, en valeur, la moitié de ce que nous, européens de l’ouest, produisions en 1970 et aujourd’hui ils produisent deux fois plus que nous. En une grosse quarantaine d’années, la valeur ajoutée industrielle d’Asie de l’est a été multipliée par 10.7.

Mais il faut bien comprendre que ce qui a été délocalisé en Asie de l’est, ce ne sont pas des industries mais des parties de chaînes de production. En l’occurrence, ce sont les parties à faible valeur ajoutée, les opérations qui ne demandent, en gros, pas beaucoup de qualifications et qui sont donc assez mal payées. Ce qui, au contraire, c’est développé en Europe et aux États-Unis, ce sont les industries de pointe, les usines qui emploient essentiellement des ingénieurs et des ouvriers très qualifiés.

La chaîne de production de l’iPhone est un exemple parfait de ce phénomène. Vous avez sans doute entendue dire que le smartphone d’Apple était « fabriqué » en Chine : c’est, pour l’essentiel, faux. Ce qui est fait en Chine, c’est l’assemblage des composants [2] : la dernière étape de la chaîne de production et celle qui, accessoirement, vaut le moins cher — au grand maximum, tests compris, quelque chose comme 11 dollars par appareil. L’essentiel de la valeur ajoutée industrielle d’un iPhone, ce sont ses composants et ceux-là, justement, ils ne sont pas faits en Chine mais en Europe, au Japon, en Corée du sud et, naturellement, aux États-Unis. Les gyroscopes, par exemple, sont fabriqués par STMicroelectronics à Milan sur la base de travaux de recherche et développement dont je suppose qu'ils sont faits à Grenoble.

Apple n’a jamais fermé la moindre usine de montage d’iPhone aux États-Unis et pour cause, il n’y en a jamais eu. Toute la chaîne de production a été conçue telle qu’elle est aujourd’hui dès le début : on achète des composants de pointe un peu partout dans le monde développé — créant, au passage, des milliers de poste très bien payés — et on fait assembler le tout à Shenzhen pour une bouchée de pain. Sauf que comme les chinois sont très nombreux, au total, ça génère énormément de valeur ajoutée.

L’histoire des quatre dernières décennies, dans les grandes lignes, c’est ça : la Chine est devenue l’usine d’assemblage du monde, elle s’est spécialisée dans les tâches à faible valeur ajoutée tandis que nos industries européennes, disposant d’une main d’œuvre beaucoup plus qualifiée et donc plus chère, se sont naturellement spécialisées sur les segments à plus forte valeur ajoutée. J’invite ceux qui ont un doute à ouvrir leur iPhone [3] et à regarder ce qu’il a dans le ventre : les industries européennes et américaines n’ont pas disparues, elles sont juste cachées sous le capot.

Relocaliser l’industrie ?

Une des idées politiques à la mode consiste à imposer des droits de douanes sur ces produits manufacturés à l’étranger de telle sorte que les industriels soient incités à déménager leurs chaines de production dans les pays de vente — on appelle ça du protectionnisme. Pour reprendre le même exemple, ça signifie que les iPhones vendus aux États-Unis devraient être produits dans des usines installées au pays d’oncle Sam tandis que ceux qui sont vendus en France devraient être fabriqués dans l’hexagone. Ainsi, nous promet-on, nous mettrons fin à la concurrence déloyale des pays à bas salaires qui pratiquent le dumping social et récupérerons ces emplois perdus.

Il y a deux façons de concevoir ce projet : la première, c’est l’idée selon laquelle nous devrions récupérer ce qui est fait en Chine — c’est-à-dire l’assemblage et autres productions industrielles à faible valeur ajoutée. Concrètement, ça signifie que nous obligerions Apple à faire livrer les composants quelque part en France pour qu’ils y soient assemblés par une armée de petites mains travaillant à la chaine et payées au Smic. À titre personnel, j’imagine un avenir professionnel meilleurs pour nos gamins mais admettons.

Dans cette hypothèse, toute la question est de savoir si, oui ou non, cette politique protectionniste nous permettra de relocaliser l’essentiel des emplois chinois sachant que, bien évidemment, le coût d’un ouvrier peu ou pas qualifié en France n’a rien à voir avec celui de son homologue en Chine — salaire minimum, charges sociales, temps de travail, normes diverses et variées. Ça n’a rien d’évident. Même en supposant qu’Apple rogne sur ces marges pour absorber le surcoût, il est peu probable que ça n’ait pas de répercussion sur le prix de vente de l’iPhone et donc, sur le volume des ventes et donc, sur l’ensemble de la chaine de production et de distribution.

À vrai dire, il y a d’assez fortes chances pour que ces hypothétiques usines françaises soient massivement automatisées ; c’est-à-dire qu’elles créeront sans doute beaucoup moins d’emplois que prévu par le législateur.

Mais il y a pire encore : l’erreur classique que commentent les partisans du protectionnisme c’est de partir du principe que nous serons les seuls à le faire. Si ce grand mouvement d’abaissement des barrières douanières a pris la forme d’accords internationaux (depuis les accords du GATT en 1947), ce n’est pas un hasard : c’est parce qu’il ne peut pas en être autrement. Si la France devient protectionniste et force Apple à produire des iPhone en France, que croyez-vous que feront les États-Unis, puis l’Allemagne, puis le Royaume Uni puis tous les autres ? Eh bien la même chose.

Ce que ça signifie, très simplement, c’est que pour continuer à produire des iPhones, ce n’est pas une usine d’assemblage qu’il va falloir créer, mais autant d’usines que de pays qui rentrent dans le jeu protectionniste. Or, il se trouve que créer ce genre d’usines — surtout si elles sont largement robotisées — ça coûte très cher (et ça n’est même pas toujours possible, mais supposons). En d’autres termes, l’hypothèse d’une démondialisation ce n’est pas seulement la répercussion des coûts du travail locaux sur le prix de vente des iPhones, c’est aussi une gigantesque perte d’économies d’échelles.

C’est un principe de base en économie : plus un marché et grand, plus on peut produire massivement, plus le nombre de produits économiquement viables est élevé. Cloisonnez le marché et vous pouvez être absolument certains que des chaînes de production entières vont disparaitre ; peut-être pas l’iPhone, certes, mais je doute que notre production aéronautique — par exemple — n’y laisse pas quelques plumes (c’est un euphémisme : Dassault Aviation, par exemple, exporte plus de 70% sa production).

Bref, non seulement l’hypothèse de relocalisation de l’assemblage de produits industriel ne concerne qu’une fraction de la valeur ajoutée mais rien ne nous permet d’affirmer qu’elle sera réellement créatrice d’emploi. Dans le meilleur des cas, nous ne récupèrerons qu’une infime fraction des emplois chinois au prix d’une hausse des coûts de la vie qui ne manquera pas de se répercuter sur d’autres secteurs de l’économie. Et c’est un scénario optimiste.

La deuxième façon d’envisager le projet protectionniste, vous l’avez deviné, c’est de relocaliser toute la chaîne de production. Concrètement, non seulement on impose à Apple d’assembler ses iPhones en France mais on impose aussi à tous ses fournisseurs et aux fournisseurs de ses fournisseurs de tout produire en France. Tout ce que nous avons dit sur l’iPhone vaut maintenant pour chacun de ses composants : STMicroelectronics devra fabriquer ses gyroscopes à Milan pour le marché italien, en France pour le marché français, aux États-Unis pour le marché étasunien… Bref et à supposer que ce soit techniquement possible, ce sera une explosion des coûts ou un arrêt pur et simple de la production.

Fabriquer un iPhone made in France, contrairement à ce que semblent croire certains de nos politiques, ce n’est pas aussi simple que de déplacer une usine. Si STMicroelectronics ne s’est jamais fait barboter le marché des gyroscopes pour iPhone (entre autres), c’est sans doute que l’entreprise franco-italienne a un savoir-faire que les autres n’ont pas, une avance technologique et logistique qui lui permet de produire de gyroscopes d’excellente qualité à un coût compétitif.

Or voilà : dans un monde où la concurrence est mondiale, STMicroelectronics doit tenir son rang ce qui passe, je suppose, par des efforts constants de R&D, notamment à Grenoble. Mais dans un monde cloisonné, le monde protectionniste que l’on vous vend, il en ira tout autrement : STMicroelectronics sera en position plus que dominante sur certains marchés — ou même le seul fournisseur possible — et ses concurrents s’attribueront d’autres marchés, là où STMicro aura renoncé à construire une chaîne de production de gyroscopes. Le résultat, c’est qu’il n’y aura plus de concurrence ; ces fournisseurs spécialisés pourront, chacun sur leur marché, imposer leurs prix : si Apple a besoin de gyroscopes en France, le seul fournisseur possible, ce sera STMicroelectronic.

C’est-à-dire que l’entreprise franco-italienne va perdre une bonne partie de ses marchés mais, en contrepartie, va se retrouver en situation quasi-monopolistique sur les marchés sur lesquels elle reste présente. Mais, comme il se trouve que dans ce monde cloisonné STMicro deviendra aussi le seul employeur de spécialistes en gyroscopes, ce ne sont pas les salariés qui vont bénéficier de ce monopole mais les actionnaires. C’est, si vous voulez bien regarder l’histoire (notamment les années 1930), une constante historique : ce sont en général les syndicats patronaux qui réclament des barrières douanières pour les protéger de leurs concurrents étrangers.

Bref, c’est beaucoup plus compliqué que ce que vous expliquent nos politiques. Vous en êtes en droit d’espérer qu’en pratiquant un « protectionnisme intelligent » nous parviendrons à tirer quelques avantages sans subir trop de coûts mais, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, vous comprendrez que c’est un pari très risqué — surtout au regard du niveau de compétence dont font preuve ceux à qui vous vous apprêtez à confier l’opération. À titre personnel, et ça n’engage que moi, j’estime que la probabilité de succès d’une politique protectionniste en matière de réindustrialisation est nulle mais, même si vous n’êtes pas d’accord, il y a encore un fait important que vous devriez bien mesurer.

Réindustrialiser ?

Une des informations que l’on vous donne pour illustrer la désindustrialisation dont nous sommes supposés être victimes, c’est la baisse de la part de l’industrie dans notre Produit Intérieur Brut. C’est tout à fait juste mais ce que l’on omet de vous dire c’est que ce phénomène est mondial. De 1970 à 2014, toujours sur la base des données de l’UNstats, la part de l’industrie dans le Produit Mondial Brut est passée de 24.8% à 15.6%. La désindustrialisation, ce n’est pas une affaire de vases communicants, c’est une tendance lourde à l’échelle planétaire.

Il y a deux forces à l’œuvre. La première, c’est le progrès technologique qui fait que produire des machins physiques, ça coûte de moins en moins cher. On peut illustrer cette idée simplement avec des pièces métalliques de haute précision : il y a quelques décennies, elles étaient usinées à la main par une armée d’ouvriers très qualifiés ; aujourd’hui, un ou deux ingénieurs suffisent pour piloter les robots qui font le job. Parce que le marché est désormais mondial et donc immense, les industriels ont investi dans des chaines de productions robotisées et du coup, le coût de revient de chaque pièce s’est effondré. Le résultat, dans un monde concurrentiel, c’est que la baisse des prix contrebalance la croissance de la production en volume.

L’autre phénomène, c’est tout simplement la croissance exponentielle du secteur dit tertiaire, celui des services. Si vous regardez notre histoire sur une échelle longue, vous verrez facilement que nous venons d’une économie essentiellement primaire (l’agriculture au sens large), que nous sommes passés par une phase d’industrialisation et que désormais et de plus en plus, l’essentiel de l’économie mondiale tend à être dominé par les services. Si vous y réfléchissez, c’est au fond parfaitement logique : la plupart du temps, quand vous achetez un truc solide, industriel, vous ne faites que remplacer son prédécesseur ; en fait, c’est encore mieux que ça : comparez les fonctions de votre iPhone aujourd’hui avec la quantité de matériel qu’il vous fallait pour faire la même chose (en moins bien) il y a dix ans — téléphone, courrier électronique, agenda, appareil photo, caméra etc.

Très simplement, l’industrie suit le même mouvement que l’agriculture avant elle et nous nous acheminons très probablement vers un monde où l’essentiel de la création de valeur à l’échelle mondiale sera faite de services, c’est-à-dire d’une matière première qui n’a pas besoin d’être extraite de notre sous-sol ni d’être transformée à grand recours d’énergie : l’intelligence humaine. Pensez-y un instant : vous avez sans doute largement assez de trucs industriels chez vous et peut être même trop ; est-ce que ça signifie que vous n’avez aucun autre besoin ni envie ? Probablement pas : la plupart des choses que vous pourriez avoir envie de vous payer à l’avenir, ce sont des services.

C’est-à-dire qu’en soi, l’idée de réindustrialiser, c’est aller à contre-sens de l’histoire et c’est, je le rappelle à toutes fins utiles, l’idée la plus antiécologique qui soit. Voilà déjà plusieurs années que la hausse spectaculaire des salaires en Chine, en Inde et même (enfin !) en Afrique [4] rééquilibre notre monde. Ces informaticiens indiens qui, il y a encore dix ans, étaient considérés comme une menace pour leurs homologues européens sont désormais des collègues et même souvent des employeurs [5], les enfants des ouvriers chinois qui vous inquiètent tant suivent le même chemin : dans très peu de temps, ils seront vos collègues, vos clients, vos employeurs et peut être même, allez savoir, vos amis.

Que vous le vouliez ou non, le monde change et il continuera à changer avec ou sans nous. La croissance nulle et le chômage structurel que nous subissons, nous ne les devons qu’à nos propres choix collectifs — un modèle social de rentiers et une économie figée, administrée par une classe politique qui n’a jamais travaillé ni investi un centime de sa poche dans la moindre entreprise. Pourtant, nous avons tout pour réussir. La seule chose qui nous manque encore, c’est ce petit sursaut de fierté, de goût de l’aventure ; cette petite bouffée d’optimisme qui nous fera enfin voir le monde d’opportunités qui s’offre à nous.

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[1] C’est la division statistique des Nations Unies, toutes les données sont ici. NB : par industrie on entendra la catégorie C de la classification ISIC Rev 4 ; c’est-à-dire, en gros, les usines qui fabriquent des machins mais pas les transports, l’énergie et la construction.
[2] Si vous avez un iPhone sous la main, regardez ce qui est écrit juste après designed by Apple in California.
[3] L’auteur de ces ligne ne saurait être tenu responsable des conséquences etc…
[4] Comment peut-on être aveugle au point de ne pas voir que ce dernières décennies ont été le théâtre du plus gigantesque enrichissement collectif jamais observé dans toute l’histoire de l’humanité ? Recul historique de la pauvreté, de la malnutrition, de la mortalité infantile, de l’analphabétisme et progression sans aucun précédent des classes moyennes, de l’accès à l’eau courante, aux soins hospitaliers, à l’éducation et de l’espérance de vie. Il faut être d’un nombrilisme stupéfiant et faire preuve d’un manque de recul absolu pour oser parler de « mondialisation libérale mortifère »…
[5] Quel est le point commun des patrons de Google, Microsoft, Adobe et Nokia ?

À la recherche des rentiers de Piketty, édition Forbes 200

Les riches d’aujourd’hui sont-ils des rentiers comme nous l’explique Thomas Piketty ou, au contraire, ont-ils construit leurs fortunes de leurs propres mains ? C’est évidemment très difficile à dire et ce, d’autant plus que le nombre de « riches » à étudier est important. Par exemple, si considérez qu’on est riche quand on appartient au 1% des plus grosses fortunes mondiales soit, selon les estimations du Crédit Suisse, un patrimoine net de plus de 759 900 dollars US en 2015 (surpris ?), ça nous fait tout de même 47.7 millions de parcours à étudier [1].

Je vous propose donc ci-après une rapide analyse basée un minuscule échantillon composé de gens richissimes : en l’occurrence, les 200 américains les plus riches selon le classement Forbes 400 de 2015 ; l’air de rien, ça fait déjà pas mal de travail [2]. Fort heureusement, Forbes nous propose désormais un Self-Made Score, une note de 1 à 10 où 1 désigne les rentiers oisifs et 10, comme vous allez pouvoir le vérifier, des gens ne correspondent pas du tout à l’idée que ce fait Piketty des riches. Voici le détail :

1 — A hérité d’une fortune et ne fait rien pour l’accroitre. On y trouve une bonne partie des héritiers de Sam Walton (le fondateur de Walmart) — notamment Alice (fille) et Christy (belle-fille) —, deux héritières de William W. Cargill et membres de la famille Duncan (Enterprise Products) mais aussi Laurene Powell Jobs, la veuve de Steve Jobs dont elle a hérité un énorme portefeuille d’actions Walt Disney et Joan Tisch, veuve de Bob Tisch (co-fondateur de Loews Corp.). Comme vous pouvez le constater, c’est un groupe essentiellement féminin (12/13) constitué d’héritières au sens commun du terme mais aussi de veuves d’entrepreneurs.

2 — A hérité d’une fortune et joue un rôle dans sa gestion. C’est encore un groupe à dominante féminine dans lequel on retrouve quelques héritiers Mars (Forrest, Jacqueline et John), un Walton (Jim, qui a effectivement géré quelques affaires familiales) ; les autres sont essentiellement des filles ou des petites filles de qui, d’une manière ou d’une autre, ne se contentent pas de regarder leurs dividendes tomber comme Anne Cox Chambers, la fille de James M. Cox, dont on ne peut objectivement pas dire qu’elle s’est comportée en rentière.

3 — A hérité d’une fortune et a contribué à l’accroître de façon marginale. Cette fois ci, c’est un groupe très masculin constitué essentiellement de gens qui dirigent et développent l’entreprise fondée par leur père ou leur grand-père. On y trouve Carl Cook (Cook Group), Abigail Johnson (Fidelity Investments) et deux des fils de Donald Pritzker (Hyatt Hotel) auquel se joint leur sœur, Penny, actuelle Secrétaire du Commerce de Barack Obama (elle ne fait pas partie du top 200).

4 — A hérité d’une fortune et l’a augmenté significativement. C’est un groupe assez similaire au précédent à ceci près que ceux-là ce sont montrés beaucoup plus entreprenants. On y trouve l’ainé des fils de Sam Walton qui dirige Walmart avec succès depuis 1992, Jim Kennedy qui dirige Cox Enterprises, les trois fils de William Bernard Ziff qui ont préféré créer leur propre société plutôt que de reprendre l’entreprise paternelle et Peter Kellogg qui ne faisait pas dans les céréales mais dans le courtage en actions.

5 — A hérité d’une petite ou moyenne entreprise et en a fait une fortune à dix chiffres. C’est notre dernière catégorie d’héritiers mais ceux-là sont tout sauf des rentiers. Si certains ont eu la chance d’hériter d’une affaire florissante dans le bon secteur (Trump ou Leonard N. Stern dans l’immobilier) la plupart se sont révélé être de formidables développeurs : les frères Koch qui ont transformé la grosse PME paternelle en un des plus gigantesques conglomérats de tous les temps, Charles Butt (H-E-B), Mark Shoen (U-Haul) etc.

6 — Embauché au bon endroit et au bon moment ou investisseur passif qui n’a pas créé l’entreprise. C’est une petite catégorie un peu à part dans laquelle on trouve principalement des salariés de la première heure — Steve Ballmer chez Microsoft, Eric Schmidt chez Google et Jeffrey Skoll chez eBay. Bizarrement, on y trouve aussi Stan Kroenke qui se constitue une fortune dans l’immobilier puis dans le sport avant d’épouser une Walton (Ann, dont la fortune est comptée à part) et Peter Buck, co-fondateur de Subway.

7 — A construit sa fortune en bénéficiant d’une avance de parents riches ou en monnayant ses origines. Là encore, c’est une catégorie fourre-tout : on y retrouve Rupert Murdoch ou Philip Anschutz qui auraient, à mon humble avis, toute leur place dans le groupe 5 au côté de Trevor Rees-Jones, de Clay Mathile, de Daniel Och ou d’Archie Aldis Emmerson qui, pour autant que je sache, ont construit leurs fortunes seuls (et relèvent, à mon sens, plutôt de la catégorie 8).

8 — A construit sa fortune en étant issu de la classe moyenne aisée. C’est la catégorie de Bill Gates (fils d’un avocat et d’un business women de Seattle), de Mark Zuckerberg (papa dentiste et maman psychiatre) ou de Michael Bloomberg (son père était comptable). On y trouve aussi pas mal de noms connus : Warren Buffet, Jeff Bezos, Larry Page, Phil Knight, Michael Dell, Paul Allen, Elon Musk, George Lucas et Steven Spielberg pour ne citer que les plus célèbres.

9 — A construit sa fortune en étant issu de la classe ouvrière ; parti de rien ou presque. On y trouve Larry Ellison (Oracle), né d’un pilote qu’il ne connaitra jamais et d’une mère qui l’abandonne à 9 mois ; Sergey Brin (Google), fils d’un prof de math soviétique qui a fui l’URSS ; John Paulson, né dans le Queens et orphelin à 15 ans ; Ralph Lauren, un gamin du Bronx ; Bruce Kovner, un des meilleurs gérants de hedge fund de tous les temps…

10 — A construit sa fortune en étant non seulement issu d’un milieu pauvre mais avec obstacles. C’est la catégorie Zola, celle de Sheldon Adelson qui a grandi sous le seuil de pauvreté à Boston ; de George Soros, qui a échappé de justesse aux nazis à Budapest ; de Carl Icahn, fils d’un prof remplaçant du Queens ; de Kieu Hoang, qui a grandi pieds-nus dans les rizières du Vietnam ; de Neil Bluhm, abandonné par son père à 13 ans…

Ceci étant posé, voyons comment nos 200 super-riches se classent dans ces différentes catégories. Avant de vous donner les résultats, sachez tout de même qu’il fallait disposer d’un patrimoine net d’au moins 3.3 milliards de dollars pour rentrer dans cette liste, que même chez les ultrariches la distribution des patrimoines est très inégalitaire (Bill Gates, à lui seul, est plus riche que les 22 derniers de la liste…) et que l’âge moyen de ce petit club est de 67 printemps (j’y reviens). Voici donc notre panel, classé par Self-Made Score [3] :

Self-Made
Score
Nombre
(sur 200)
Fortune
(médiane)
Âge
(moyen)
1135.063
2115.071
3103.755
4105.064
5225.976
657.665
7144.2571
8675.062
9294.872
10195.472

Des héritiers, soit les groupes 1 à 5, je n’en compte que 66 sur un total de 200 individus ce qui nous fait un tiers panel. Maintenant, si ce sont des rentiers que vous cherchez, des gens qui, pour l’essentiel, se contentent de percevoir leurs dividendes, ce sont les groupes 1 et 2 ; 24 personnes soit 12% de l’ensemble. Pour les raisons évoquées plus haut, je vais laisser de côté les groupes 6 et 7 pour me concentrer sur ceux qui, sans aucun doute possible, ne correspondent en rien à ce que décrit Thomas Piketty (les scores de 8 à 10) : ils sont 115 et représentent plus de 57% du panel.

Le groupe le plus important (et de loin), c’est le groupe 8, ceux qui sont issus de la classe moyenne à moyenne supérieure ; des gens pour qui le patrimoine hérité de leurs parents ne représente quasiment rien comparé aux fortunes qu’ils ont amassé de leurs propres mains. Si vous considérez les 48 qui appartiennent aux deux dernières catégories — ceux qui sont nés pauvres ou pas loin — ils sont deux fois plus nombreux que les rentiers des groupes 1 et 2 — 48 contre 24. Alors oui, il y a bien encore quelques rentiers mais la plupart de ces gens-là ont construit l’essentiel ou la totalité de leurs fortunes en travaillant et en prenant des risques.

Comme vous pouvez le voir, nous n’avons pas affaire à une bande de gamins. Les plus jeunes de la bande — Zuckerberg et Dustin Moskovitz (Facebook puis Asana) — ont tout de même 31 ans et Anne Cox Chambers (une rentière) s’approche du centenaire. Ça s’explique assez simplement : pour les héritiers, c’est qu’en général on hérite quand on a la cinquantaine (je n'ai que deux rentiers de moins de cinquante ans : Scott Duncan, 33 ans et Milane Frantz, 46 ans) ; pour les entrepreneurs, c’est que leur fortune est généralement le résultat d’une vie entière de travail et de prises de risque. Il faut juste réaliser qu’un type comme Adelson, par exemple, a mis 70 ans à bâtir sa fortune [4].

Autre aspect intéressant et ce, même si je n’ai pas de statistique précise à vous proposer : les fortunes de la quasi-totalité de ces gens sont composées d’actions de l’entreprise qu’ils ont créé (groupes 8, 9 et 10) ou dont ils ont hérité (1 à 5). Il doit bien estimer, dans le tas, un rentier qui fait appel aux services d’un gestionnaire de fortune pour gérer son magot (façon Piketty) mais je ne l’ai pas trouvé : les Walton, Mars et autres héritiers Cargill restent actionnaires de la boutique familiale même si certains d’entre eux ne participent pas activement à sa gestion. La conséquence de ça, c’est que ces patrimoines sont extrêmement volatils et donc, la hiérarchie des fortunes change en permanence.

Caramba ! Encore raté M. Piketty !

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[1] Le Crédit Suisse raisonne sur la base de la population adulte mondiale soit 4.7 milliards d’individus.
[2] Si vous voulez me donner un coup de main pour faire les 200 suivants, les données sont ici (les patrimoines sont exprimés en milliards de dollars US).
[3] Sur ce panel, j’ai classé moi-même trois personnes qui n’étaient pas classées par Forbes ; il s’agit de Kieu Hoang, qui mérite largement un score de 10 et des frères Bubba et Dan Cathy auxquels j’ai assigné un score de 3. Par ailleurs, quand plusieurs personnes sont classées ensembles (un couple par exemple), j’utilise simplement l’âge moyen. Enfin, je vous propose un patrimoine médian pour éviter les distorsions créées par le groupe 8 (Gates et Buffet) et cette donnée est exprimée en milliards de dollars US.
[4] La légende raconte qu’il commencé en empruntant 200 dollars à son oncle en 1945, alors qu’il n’avait que 12 ans, pour s’acheter une licence de vendeur de journaux à Boston.

ChallengeR #5

Votre dernière mission consistait à trouver la fonction locf (qui remplace les NA par la dernière valeur connue) la plus compacte possibl...