Accéder au contenu principal

De l’incapacité industrielle de l’État

Si l’entreprise d’État est une vieille tradition française héritée de l’Ancien Régime, les commentateurs modernes perdent souvent de vue que le phénomène est en réalité resté marginal pour ne pas dire anecdotique jusqu’au premier tiers du XXe siècle. Il faut imaginer qu’en 1900, l’essentiel du réseau ferroviaire est privé [1], la Banque de France appartient encore à ses actionnaires et les interventions des pouvoirs publics dans la sphère productive prennent essentiellement la forme de concessions assorties de cahiers des charges — lesquels, notamment dans le cas de l’industrie ferroviaire, s’avèreront parfois mortels [2].

À part les Postes et Télégraphes qui viennent de récupérer le réseau téléphonique [3], le monopole sur le tabac et les allumettes et quelques autres entités comme la « Manu » de Nantes, les entreprises publiques ne pèsent, pour ainsi dire, presque rien ce qui ne l’empêche pas, dès les années 1920, d’être sous le feu des critiques : Henri Fayol, après une enquête sur les PTT, parlait carrément d’« incapacité industrielle de l’État ».

Le secteur public à proprement parler va naître en 1936, avec le Front Populaire et le premier programme de nationalisations à portée réellement politique. Cette première vague va principalement porter sur les industries de la défense, de l’aéronautique et, bien sûr, du transport ferroviaire avec la nationalisation des compagnies et création de la SNCF en 1938. Elle restera néanmoins d’ampleur limitée ; les radicaux voyant d’un mauvais œil cette vague d’étatisation jugée extraordinaire pour l’époque.

C’est donc surtout au lendemain de la Libération, de 1945 à 1946, que va se constituer le grand secteur public à la française. C’est le programme du Conseil National de la Résistance : on exproprie bien sûr les collaborateurs (Renault) mais, surtout, on nationalise massivement par conviction idéologique (Société Générale, Crédit Lyonnais, la Banque de France). En 1947, quand les choses se tassent, le secteur public compte pas moins de 1,15 million de salariés soit environ 5.8% de la population active totale.

Si le poids du secteur public décroît légèrement au cours des années qui suivent, notamment sous la décennie gaullienne (en 1970, il ne pèse plus « que » 4.5% de la population active), son périmètre va rester quasiment identique pendant 36 ans. C’est en 1982, avec l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, que la France va connaître sa troisième et dernière vague de nationalisations (St Gobain, Rhône Poulenc, Paribas…) Fin-1984, le secteur public atteint son apogée avec près de 1.9 millions de salariés soit environ 7.8% de la population active.

La décrue commence en 1986, cinquante années après la première vague de nationalisation. Une première vague de privatisation est initiée par Jacques Chirac qui re-privatise une bonne partie des entreprises nationalisées en 1982 (St Gobain, Matra, Paribas). Suivent, avec le retour des socialistes au pouvoir, une pose de plusieurs années — la doctrine du « ni ni » de François Mitterrand — et une deuxième vague, à partir de 1993, qui va voir la baudruche publique se dégonfler peu à peu pour atteindre sa taille actuelle ; soit environ 800 000 salariés, 2.8% de la population active.

Voilà donc, dans ses grandes lignes, l’histoire du secteur public français. Il s’est construit en 50 ans — de 1936 à 1986 — puis, a reflué ces 30 dernières années pour retrouver une dimension grosso modo comparable à celle qui était la sienne avant la seconde guerre mondiale.

Cette histoire n’est pas propre à la France. Si, en 1986, nous avions effectivement un des secteurs publics les plus développé du « monde libre » de l’époque, force est de constater que, dans les grandes lignes, on a observé les mêmes tendances aux États-Unis et un peu partout en Europe de l’ouest. C’est une histoire commune : la construction des grands secteurs publics au XXe siècle est le produit, d’une part, des deux guerres mondiales et, d’autre part, du mirage socialiste — de cette époque où l’on croyait encore au succès de l’expérience soviétique.

De la même façon, la phase de déconstruction à partir des années 1980 ne relève en rien d’un quelconque complot : plus personne ne pouvait ignorer la faillite totale des modèles socialistes mais surtout, l’« incapacité industrielle de l’État » était à ce point patente que la défense du secteur public relevait du suicide politique.

À l’attention de celles et ceux d’entre nous qui sont trop jeunes pour avoir connu cette époque, il faut tout de même rappeler ce qu’était le secteur public français des années 1980 : qualité de service déplorable, pertes abyssales qui tombent d’autant plus mal que l’État-providence coûte de plus en plus cher et, cerise sur le gâteau, des salariés en perpétuel conflit avec l’État employeur. Bref, si nos élus on déconstruit le secteur public, ce n’est ni par conviction ni parce qu’un obscur complot leur a forcé la main : ils l’ont fait parce que le navire prenait l’eau de toute part et qu’il n’était politiquement plus possible de le défendre.

Et aujourd’hui, l’actualité récente m’en est témoin, ce qui reste de l’État actionnaire — la Poste, EDF, la SNCF, Areva — continue à donner raison à Fayol : service déplorable, pertes abyssales et pétaudière sociale.

---
[1] L’État n’était alors propriétaire que d’un petit réseau, dans l’Ouest du pays, nationalisé en 1878.
[2] Les compagnies privées vont être coulées par l’application du plan Freycinet (à partir de 1878) jusqu’à ce qu’elles soient toutes nationalisées avec la création de la SNCF en 1938 (qui, ironie de l’histoire, finira par fermer les lignes déficitaires pour revenir peu ou prou au réseau tel qu’il était en 1870).
[3] Nationalisation du réseau de la Société Générale des Téléphones (SGT) le 16 juillet 1889.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Les comités Théodule

Le Comité Stratégique au Calcul Intensif, le Haut Conseil de l’Éducation Artistique et Culturelle, l’Observatoire des Jeux, la Grande Commission Nautique, la Conférence de la Ruralité, le Groupe Interministériel des Normes… L’imagination de nos dirigeants en matière de comités Théodule ne semble connaitre aucune limite.Grâce à quatre courageuses et courageux (un grand merci à Delphine, Ugo, Clément et Caroline qui nous a fourni un fichier de contrôle très utile), nous disposons maintenant d’un fichier exploitable conçu sur la base des données trouvées en annexe du PLF 2016 (le « jaune ») pour les années 2012, 2013 et 2014 (les coûts sont donnés en milliers d'euros).Au total, nous avons donc 504 comités, conseils, observatoires, commissions, conférences et autres groupes interministériels — ci-après « instances ». Certaines ont disparu depuis, d’autres sont de création très récente mais ça donne un ordre de grandeur. Ces instances occupent, plus ou moins, un maximum de 19 890 memb…

Logement social de luxe

Ian Brossat, adjoint (PCF) à la maire de Paris en charge du logement depuis avril 2014 annonçait ce 27 février qu’il s’apprêtait à inaugurer de nouveaux logements sociaux situés avenue du Coq, dans le 9ème arrondissement de Paris.L’élu communiste ayant eu l’excellente idée de joindre quelques photos, ce tweet a piqué ma curiosité : je me suis toujours demandé à quoi pouvait ressembler les logements sociaux de la capitale.Je vous laisse découvrir ça :Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, de mon point de vue, c’est plutôt pas trop mal. On est quand même dans un bel immeuble haussmannien en pierre de taille, les parties communes relèvent clairement de la prestation haut-de-gamme et les logements eux-mêmes, manifestement refaits à neuf, n’ont pas grand-chose à voir avec l’idée que je me faisais d’un logement social.Clairement, je crois que cette série de photo aurait été tout à fait à sa place dans la vitrine d’une agence immobilière de luxe.Mais ça n’est pas fini. Il se trouve que l…