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Infaillibilité collective

Cette histoire de trains trop larges rappelle furieusement les plus belles heures de l’ex-URSS et en particulier les ratés les plus mémorables du Gosplan. Scandaleux pour certains, loufoque pour la plupart, ce énième raté de la SNCF a attiré presqu’autant de foudres que de raillerie. Évidemment, personne ne s’en étonne vraiment et il est sans doute inutile de revenir encore sur les raisons profondes des dysfonctionnements de ce service public.

Mais il y a un aspect de cette affaire qui m’a particulièrement frappé ces derniers jours et qui jette une lumière assez crue sur la manière dont fonctionne l’esprit de nos chers dirigeants. Je vais appeler ça le principe de l’infaillibilité collective. Il est assez simple et peut se résumer en deux règles :

Règle #1 : tout succès ne saurait être que collectif et toute démarche collective ne peut être qu’un succès. Fondamentalement, la SNCF est une entreprise collectiviste au sens où la performance individuelle n’y a pas sa place, où le succès de l’entreprise ne peut être le résultat de l’action consensuelle du groupe. C’est dans ses gênes. Du simple cheminot à Guillaume Pepy, personne n’envisage de penser cette entreprise autrement.

Règle #2 et corollaire de la précédente : tout échec est nécessairement imputable à une défaillance individuelle. On a acheté des TER trop larges ? Cela ne peut, par principe, être dû au mode de gestion de l’entreprise et c’est donc qu’il y a un coupable ; coupable qu’il faudra identifier et sanctionner. Cette fois-ci, l’affaire faisant le bruit qu’elle fait, c’est Pepy qui est sur la sellette.

« Je pense qu’il doit démissionner » a déclaré la députée du Tarn-et-Garonne [1], avant d’enfoncer un peu plus le clou du cercueil : « à la SNCF, il faut revenir à une culture d’ingénieur plus poussée comme l’avaient d’anciens dirigeants. » Tout est là, résumé en deux phrases : si la SNCF a failli, c’est forcément le résultat d’une faute individuelle — sabotage ? — et ce qu’il faut pour faire tourner cette mécanique présumée conceptuellement parfaite, c’est une tripotée d’ingénieurs capables de comparer la largeur d’une rame de TER avec l’espace qui sépare deux quais.

À l’époque de l’ex-URSS, le bouc émissaire était jugé en grandes pompes, souvent accusé d’être un contre-révolutionnaire et il finissait parfois ses jours au goulag. Dans notre France moderne, les mœurs sont plus délicates : on se contentera du pilori médiatique, d’une mise à l’écart raisonnablement longue et on finira par lui pardonner en lui proposant un poste plus discret. Mais le fond est le même : l’organisation même de la SNCF ne saurait être en cause, il faut trouver un coupable.

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[1] Valérie Rabault, celle-là même qui a coécrit avec Karine Berger l’inénarrable Les Trente Glorieuses sont devant nous.

Commentaires

  1. Robert Marchenoir02/06/2014 11:39

    La "culture d'ingénieur" est une recette parfaite pour planter une boîte quand cette culture est placée au mauvais endroit. Ingénieur ne veut pas dire saint infaillible, ingénieur veut dire personne dotée de certaines compétences adaptées à certaines tâches.

    En l'occurrence, le scandale a éclaté parce que la SNCF et RFF se sont renvoyés la balle pendant des années pour savoir qui était responsable de l'élargissement des quais.

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