Ordre Spontané

L’exil ou la servitude

De ma naissance à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pris qu’un seul et unique engagement qui soit de nature à restreindre ma liberté de façon permanente : je me suis marié dans le but de fonder une famille. Il n’y en a aucun autre. Oh, bien sûr, il m’est arrivé de prendre des engagements auprès de mes amis ou de mes collègues de travail et, comme tout homme digne de crédit, j’ai mis un point d’honneur à respecter ma parole scrupuleusement. Mais aucune de ces promesses ne m’engageait ad vitam aeternam, pour le meilleur et pour le pire et jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Dès lors, je peux dire avec certitude que rien, absolument rien à l’exception de cet unique engagement envers ma femme et mes enfants ne m’engage moralement à abandonner ne serait-ce qu’une infime parcelle de ma liberté. Il n’y a que deux moyens d’en obtenir plus de moi : me convaincre de faire une nouvelle promesse ou me contraindre par la force.

Alors oui, je suis français et j’aime mon pays. Aussi loin que notre mémoire familiale nous porte, mes ancêtres étaient français, je suis un produit de la méritocratie républicaine de l’ouest autant que de la bourgeoisie industrielle du nord, j’aime notre langue — avec une faiblesse pour sa version XIXe —, j’aime notre histoire, j’aime l’extraordinaire variété de nos paysages et de nos traditions et j’aime, peut-être plus que tout le reste, l’idée de cette France de 1790, celle de la fête de la fédération.

Pour autant, soyez-en sûr, je place ma liberté au-dessus de mon amour pour la France. Ça ne fait, dans mon esprit, pas le moindre doute. Si mon pays devait devenir une dictature liberticide, je cesserais immédiatement d’être français. « Where liberty dwells, écrivait Benjamin Franklin, there is my country. » Je me ferais citoyen helvétique s’ils veulent bien de moi, sujet de la reine d’Angleterre ou, en espérant qu’il reste un peu de Franklin outre-Atlantique, j’irai me faire américain.

Je n’ai, au risque de me répéter, jamais rien signé de tel qu’un contrat social — contrat chimérique, d’ailleurs, dont j’ignore jusqu'aux termes — et je ne suis, dès lors, tenu par aucune promesse. La seule chose qui puisse en tenir lieu, en l’occurrence, c’est la DDHC de 1789, la base essentielle de notre Constitution, le seul texte au nom duquel vous pouvez me compter au nombre des patriotes prêts à se battre pour la République. Disons-le tout net : si je cesse d’être le citoyen d’une République fondée sur ces principes et à moins que vous ne proposiez mieux, je cesse aussitôt d’être français.

« Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même, disait Tocqueville, est fait pour servir. » Je préfère être pauvre et libre que riche à millions mais esclave. Je ne sers et ne servirais jamais que les causes que j’ai moi-même choisi et vos procès, vos reproches et vos indignations n’y changeront rien. Il est inutile de me chanter le refrain de la France éternelle — rien n’est éternel — ou d’en appeler à mes supposés devoirs envers ma race, ma classe, ma nation ou Dieu seul sait quel autre groupe fictif vous inventerez encore : je ne reconnais qu’une seule allégeance — ma femme, mes enfants ; pour le reste, je suis un homme libre.

Naturellement, il va de soi que vous reconnais le même droit. Vous voulez vous choisir un maître auquel vous confierez le soin de régler chaque détail de votre vie ? Grand bien vous fasse ! Vous voulez créer votre coopérative, votre phalanstère, votre kibboutz ? Je serais le premier à défendre votre droit de le faire ! Mais, de grâce, ne m’obligez pas à participer à vos utopies et ne m’obligez pas à subir les conséquences de vos choix. Pouvez-vous faire ça ? Pouvez-vous admettre que mes choix soient différents des vôtres et me laisser vivre selon mes propres aspirations ?

Parce que si vous êtes incapables d’admettre cette simple idée et si vous refusez d’en faire, comme moi, le principe essentiel qui doit fonder notre vie en commun, alors, vous exercez sur moi un chantage qui peut se résumer en une alternative : obéir ou partir. Très concrètement, vous m’imposez de choisir entre ma liberté et le simple fait de vivre dans le pays de mes ancêtres, le pays où je suis né, ce pays — je l’ai dis — que je ne pourrais quitter que la mort dans l’âme. C’est un racket des plus odieux mais n’ayez pas le moindre doute : je partirai parce que je préfère mille fois l’exil à la servitude mais je partirai en vous maudissant et vous pourrez, à compter de ce funeste jour, me compter au nombre de vos ennemis les plus implacables.

La stratégie du parasite

Le socialisme, entendu comme un modèle de société fondé sur la propriété collective des moyens de production et la planification centralisée de l’économie, est mort en 1989. C’est, très symboliquement, quand le mur de Berlin s’est effondré et qu’on a pu comparer objectivement les résultats obtenus de part et d’autre du rideau de fer qu’il est devenu absolument impossible de nier l’évidence.

Comme tous les partisans de l’hypothèse socialiste, Robert Heilbroner n’aura pas d’autre choix que de reconnaitre que « le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme » [1] et, incidemment, que « Mises avait raison » [2].

C’est la fin du plus grand débat intellectuel du XXe siècle et il s’achève par la victoire incontestable de celui qui l’avait initié dès 1920 [3] : malgré les moyens colossaux mis en œuvre pendant près de huit décennies, malgré les contributions théoriques — souvent remarquables — de celles et ceux qui croyaient dur comme fer que la planification était possible, le socialisme a été un échec partout où il a été tenté.

Et donc, l’hypothèse socialiste est morte depuis maintenant un quart de siècle.

Bien sûr, dans le monde des idées une résurrection est toujours possible mais, dans l’état actuel des choses, (i) il n’existe pratiquement plus aucune économie socialiste et (ii) personne — à ma connaissance — ne propose d’abandonner l’économie de marché pour la remplacer par une économie planifiée.

Laissez-moi insister sur ce point : même en France, il n’existe à ma connaissance pas une seule formation politique qui propose sérieusement de remplacer le capitalisme et l’économie de marché par une économie de type socialiste. La « planification stratégique de la réindustralisation » du Front National ou la « planification écologique » du Front de Gauche ne sont, ni l’une ni l’autre, des héritières du Gosplan : ce sont, tout au plus, de vagues projets dirigistes qui n’entretiennent pas d’autre rapport avec ce qui a été mis en œuvre en ex-URSS que leur nom.

Il n’y a plus de plan. Celles et ceux d’entre nous qui vouent le capitalisme et le marché aux gémonies à longueur de colonnes et de discours politiques n’ont pas la moindre alternative à proposer. Tous s’accordent à accuser le capitalisme et le marché de tous les maux ; tous jurent qu’ils veulent changer de système, « remettre l’économie au service de l’Homme », « sauver la planète », « démondialiser », « réindustrialiser »… mais pas un seul d’entre eux ne propose une organisation économique qui ne soit pas capitaliste et fondée sur le marché.

Leur programme tient en un mot : c’est du parasitisme. C’est un projet dans lequel l’hôte, une économie de marché capitaliste, génère les richesses et l’abondance qui permet à son parasite, un État-providence hypertrophié, de prospérer. Voilà leur seul plan. Jean-Luc Mélenchon n’est pas plus socialiste que Marine le Pen : l’un comme l’autre veulent des taxes, des impôts et des prélèvements pour nourrir leur parasite via toujours plus de redistribution, d’emplois publics fictifs et de subventions.

Or voilà, la règle de survie d’un parasite au sens biologique du terme est extrêmement simple : il faut prélever suffisamment pour vivre mais pas au point de tuer l’hôte. Ce n’est pas le socialisme — et encore moins le communisme — qui est en train de ronger nos économies et que nous devons craindre : c’est un parasite qui, à force de s’engraisser devient un prédateur et va finir par nous emporter avec lui dans un processus d’extinction typiquement darwinien.

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[1] Robert Heilbroner, The triumph of capitalism, dans The New Yorker (23 janvier 1989).
[2] Robert Heilbroner, After Communism dans The New Yorker (10 septembre 1990).
[3] Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920) ; une traduction en français est disponible ici.

Le sophisme du nirvana

Séparez un pays culturellement, économiquement et ethniquement homogène en deux. À l’est, mettez en place une organisation de type socialiste, à l’ouest laissez se développer un système capitaliste et au milieu construisez un mur imperméable avec barbelés, miradors et mitrailleuses. Laissez mijoter quarante ans et constatez le résultat.

Bien sûr, si vous êtes socialistes, vous trouverez une foule d’excuses et d’éléments contextuels qui permettent d’expliquer l’état de délabrement de l’est et la prospérité de l’ouest. De la même manière, si nous devions répéter la même expérience en séparant le nord socialiste du sud capitaliste avec une DMZ au milieu, vous évoquerez encore la personnalité des dirigeants (il a bon dos Staline !), le temps qu’il fait, le contenu du sous-sol, l’impérialisme américain — que sais-je encore ? — bref, tout sauf la nature des régimes de chaque côté de la frontière.

Si vous êtes socialiste, vous cultivez le sophisme du nirvana : vous comparez les défauts réels ou présumés du capitalisme [1] avec un système idéalisé, présumé parfaitement fonctionnel et exempt des dérives constatées dans toutes les expériences collectivistes menées à ce jour. Naturellement, vous en concluez que le nirvana est une solution infiniment préférable à l’état actuel du monde. C’est un pur sophisme.

Depuis la nuit des temps et pour paraphraser Karl Popper, ceux qui nous vendent le nirvana n’ont jamais rien produit d’autre que des enfers. Malgré les efforts remarquables et la bonne volonté évidente des plus grands penseurs du socialisme réel — je pense notamment à Oskar Lange — c’est un fait auquel personne ne peut échapper. Même au sein des régimes les plus collectivistes et les plus répressifs — voir, par exemple, l’accord secret des fermiers de Xiaogang — le seul mode d’organisation économique qui ait produit des résultats satisfaisants était fondé sur la propriété privée et le marché libre.

La réalité concrète des choses c’est que toutes les expériences de planification économique ont été des échecs qui n’ont abouti qu’à deux types de résultats : l’effondrement pur et simple du système ou la mise en place d’un régime totalitaire destiné à l’imposer à une population qui n’en veut plus. Trouvez ne serait-ce qu’un seul contre-exemple ! Dans la vraie vie, jusqu’à preuve du contraire, le « capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec » [2].

Dès lors, messieurs les socialistes, épargnez-nous vos beaux discours, vos envolées lyriques et vos promesses de lendemains qui chantent : si vous voulez « changer la vie », il va falloir nous expliquer précisément comment et nous démontrer pourquoi les mêmes causes ne produiront pas, cette fois-ci, les mêmes effets. Étant donnés les résultats obtenus par le socialisme jusqu’ici, il va vous falloir être particulièrement convainquant.

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[1] Lesquels sont, la plupart du temps, les conséquences directes d’interventions de la chose publique mais laissons cela…
[2] Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).

La première victime des guerres

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est probablement après avoir lu ce tweet :

Le tweet dit : « Enfants syriens réfugiés au Liban parce qu’ils sont chrétiens. »

Bien sûr, nous sommes tous concernés par le sort de ces enfants. D’abord parce que — précisément — ce sont des enfants puis, parce qu’ils sont victimes d’une discrimination religieuse qui nous est insupportable et enfin parce que, disons les choses comme elles sont, ces gosses ont des gueules d’anges.

Ceci étant dit, je vous invite à vous poser une simple question : qu’est-ce qui vous amène à croire que ces gamins sont syriens, chrétiens, réfugiés et que cette photo a bien été prise au Liban ? Quelle est votre source ? Moi ? Me connaissez-vous seulement ? Suis-je une source digne de confiance ? Et quand bien même, qu’est-ce qui vous prouve que je n’ai pas moi-même été abusé par quelqu’un d’autre ?

Le moment est bien choisi pour vous présenter mes plus plates excuses : ce tweet est un fake.

Oh, oui, c’est un fake bénin. C’est enfants sont bien des réfugiés et des centaines de milliers de chrétiens syriens se sont effectivement réfugiés au Liban ces dernières semaines. Seulement, ces adorables gosses ne sont pas chrétiens mais musulmans et leurs familles n’ont pas fuit l’ISIS en Syrie mais des bouddhistes (oui, vous avez bien lu) en Birmanie. Cette photo a été prise par No_Direction_Home au Bangladesh, elle date de 2012 et ces gosses sont des rohingyas.

La première victime des guerres, c’est la vérité. Parce que, comme la plupart de mes followers sur Twitter, vous êtes sensible au sort des chrétiens irakiens et syriens, vous avez pris ce tweet pour argent comptant et peut-être même l’avez-vous relayé avant de lire ce texte. C’est ce qu’on appelle un biais de confirmation : vous vous sentez a priori proches de ces pauvres gens, vous détestez a priori les fanatiques de l’ISIS et donc, vous avez spontanément fait confiance à mon tweet. C’est aussi simple et terriblement efficace que ça.

J’écris « terriblement » parce qu’en l’occurrence, c’est un tout petit mensonge. Un mensonge qui ne prête pas à conséquence. Ces enfants sont bien des réfugiés et les chrétiens de Syries ont bien été obligés de fuir au Liban : je n’ai fait qu’illustrer un fait réel par une photo hors de son véritable contexte ; après tout, ces gamins pourraient tout à fait être syriens et chrétiens. Si j’écris « terriblement », c’est parce que ces jours-ci, le même genre de technique est utilisé massivement pour nous faire croire n’importe quoi.

Ça se passe absolument partout et, en particulier, sur les réseaux sociaux. Nous sommes littéralement bombardés de photos sorties de leur contexte, de faux comptes et d’informations biaisés quand elles ne sont pas purement et simplement mensongères.

Tenez par exemple, peut-être avez-vous vu cette vidéo dans laquelle les sous-titres nous affirment que les manifestants pro-palestiniens du 13 juillet à Paris ont crié « mort aux juifs » (vers 1’55) et « un juif, des juifs sont tous de terroristes » (vers 2’24). Écoutez bien : ce n’est pas « mort aux juifs » qu’ils disent mais « Hollande complice » ; ce n’est pas « un juif, des juifs sont tous de terroristes » qu’ils chantent mais « sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes ». Propagande !

Une autre : cette vidéo supposée nous prouver que les incidents de la rue de la Roquette ont été provoqués par la Ligue de défense juive (LDJ). Avez-vous pris le temps de repérer ces évènements sur un plan de Paris ? Avez-vous essayé de croiser ces images avec les différents témoignages des deux bords ? Non ? Je l’ai fait et je puis vous assurer, sans aucun doute possible, que cette vidéo ne démontre absolument rien et notamment pas que la LDJ ait quoi que ce soit à se reprocher. Propagande !

Entendez-moi bien : que les manifestations « pro-Gaza » soient, au même titre que les « Manifs pour tous », des auberges espagnoles qui charrient avec elles leur lot d’excités qui ne rêvent que de « casser du juif » ne fait aucun doute dans mon esprit. De la même manière, je n’ai aucune sympathie pour la LDJ et je suis même assez convaincu qu’un certain nombre d’entre eux ont sciemment provoqué des pro-palestiniens ; mettant par la même occasion des membres de leur propre communauté en danger. Le fait est que ces vidéos qui ont fait trois fois le tour du web francophone ne prouvent rien : elles sont sorties de leur contexte et manifestement exploitées afin de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

C’est la propagande de notre temps et il va falloir nous y habituer, développer des réflexes pour la neutraliser. Vérifiez tout, sélectionnez vos sources, croisez les informations, abstenez-vous au moindre doute et méfiez-vous comme de la peste du biais de confirmation.

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PS : Exemple concret (juste pour rire) :

Depuis quelques jours, toute la fachosphère prend un malin plaisir à retwetter ceci :

Sauf que voilà, cette photo n’a pas été prise à Créteil. Elle n’a d’ailleurs même pas été prise en France mais à Abidjan (même si, manifestement, les participants ne sont pas tout à fait d’accord sur le quartier).

Dépêchez-vous pour assister à cette énième séance d’auto-ridiculisation publique, ils sont déjà en train d’effacer les traces (en en oubliant la moitié).

(Accessoirement, la piscine du lac de Créteil, ça ressemble plutôt à ça.)

Lève-toi et parle !

Cher musulman,

Je ne suis certes pas le premier non-musulman à me fendre d’une lettre ouverte qui t’est adressée. J’en ai bien conscience et je devine que cette mode t’irrite au moins un peu. Pourtant, je te prie de bien vouloir t’armer de patience parce que ce que j’ai à te dire est vraiment important et il me semble que ça n’a pas encore été dit.

Je suis un occidental. Le terme est vague et, bien sûr, recouvre un très grand nombre de réalités différentes mais il est suffisamment précis pour mon propos. Par « occidental » j’entends un de ces peuples qui, il y a quelques siècles déjà, a décidé de se défaire du pouvoir arbitraire des rois et, par la même occasion, de reléguer les religions à la stricte sphère privée. Nous avons, dit-on en terre chrétienne, séparé l’Église de l’État. C’est ce que l’on appelle communément le modèle occidental qui, à vrai dire, n’est pas plus occidental qu’oriental mais peu importe : c’est notre culture, notre manière de concevoir la vie en société, le rôle de l’État et celui des religions ; nous l’avons conquis de haute lutte et nous y sommes très attachés.

Or voilà que, depuis quelques temps, nous recevons de ce que je vais appeler maladroitement le monde arabo-musulman des messages très inquiétants. Ce sont des messages de haine. Ce sont des messages de guerre. Depuis ce sinistre jour de septembre 2001, nous avons découvert avec horreur la signification de ce qu’une partie des musulmans appellent le djihad. Depuis maintenant plus de dix années, nous voyons défiler sur nos écrans les images insoutenables des sociétés dominées par la charia. Depuis une décennie entière, nous entendons des gens qui se déclarent musulmans et qui nous avertissent que, pour reprendre les termes de l’un d’entre eux, « le jihad ne s’arrêtera que quand le drapeau de l’Islam flottera sur le balcon de l’Élysée et de la Maison Blanche ».

Je sais ce que tu vas me répondre. Tu vas me dire que les djihadistes d’Al-Qaïda, d’Al-Nusra et de l’ISIS ne sont pas représentatifs de l’ensemble des musulmans. Tu vas me dire que ce sont des groupuscules de fanatiques qui dévoient le message de l’Islam et que leurs premières victimes sont, bien souvent, tes frères musulmans. Je sais cela ou, pour être tout à fait honnête, je crois que je sais. C’est justement le message que je veux te faire passer : la plupart d’entre nous, occidentaux, ne comprenons absolument rien à l’Islam et au monde arabo-musulman en général.

Et pourtant, crois-moi, ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai lu le Coran, j’ai épluché des centaines d’articles écris par des experts occidentaux comme par des musulmans, j’ai saisi chaque occasion qui se présentait d’en parler à ceux de mes amis qui partagent ta religion. J’ai vraiment essayé de comprendre, de faire preuve de subtilité et d’ouverture d’esprit et devines quoi ? Juste au moment où j’ai été pleinement convaincu que les djihadistes n’étaient qu’une infime minorité et que l’immense majorité des musulmans n’aspirent qu’à vivre dans un monde de paix et de tolérance, il s’est trouvé une demi-douzaine d’experts, de docteurs de la foi et même un premier ministre turc pour m’affirmer que l’Islam modéré n’existe pas et que le devoir de tout musulman était de mener le jihad jusqu’à l’instauration d’un califat mondial.

Bref, nous ne comprenons rien. Imagine-toi que, pour la plupart des occidentaux, un kabyle est un arabe au même titre qu’un kurde. Imagine-toi que, pour nous, les différences qui existent entre sunnisme, chiisme et soufisme relèvent de subtilités qui nous échappent complètement. Imagine ma stupeur quand j’ai appris que l’ISIS avait dynamité la mosquée construite sur la tombe de Jonas à Mossoul ! Des musulmans qui font sauter les lieux-saints de l’Islam ? Quoi ? Faut-il que nous lisions aussi tous les hadiths pour comprendre ce que l’Islam est ou n’est pas ?

Voilà notre problème : l’immense majorité des occidentaux ne se donneront pas cette peine. Ils vont se contenter de visionner ad nauseam les vidéos de décapitations, de pendaisons et d’exécutions sommaires qui circulent sur Internet. Ils vont se contenter de regarder avec stupeur le drapeau du djihad flotter au-dessus de la place de la Bastille. Ils vont se contenter de relayer les nouvelles, vraies ou fausses, qui nous apprennent que les intégristes recrutent dans nos banlieues, que l’ISIS a décidé d’exciser toutes les femmes d’Irak et de Syrie et qu’il n’y a désormais plus de communauté chrétienne à Mossoul. Imagines-tu ce que de telles informations produisent dans l’esprit d’occidentaux qui, encore une fois, ne comprennent pas ton monde ?

Étymologiquement, le mot islamophobie signifie « la peur de l’Islam ». Crois-moi, rien ne saurait être plus faux ; ce n’est pas de la peur que je vois autour de moi : c’est de la haine, une haine féroce qui s’exprime désormais au grand jour, une haine qui ne vise pas les seuls djihadistes mais tous les musulmans. Partout dans notre monde occidental, l’image des musulmans se dégrade à vue d’œil : les enquêtes d’opinion, les bulletins dans les urnes, les discussions entre amis — et je te passe les commentaires sur Internet — pointent tous dans la même direction.

Les fondamentalistes croient, manifestement, que nos mœurs pacifistes, nos libertés civiles et nos scrupules font de nous des adversaires faciles. C’est une terrible erreur. Ces choses-là ne tiennent que tant l’opinion du plus grand nombre refuse l’usage de la violence. Or, pour toutes les raisons évoquées plus haut, cette opinion évolue et elle évolue vite. Faut-il rappeler que ce sont des démocraties — nos démocraties — qui ont bombardé Dresde et Hiroshima ? Souhaites-tu vraiment mourir en martyr et faire de moi un assassin ? Éviter que de telles horreurs se reproduisent ne mérite-t-il pas que nous prenions, toi et moi, quelques risques personnels ?

Car c’est bien de ça donc il est question n’est-ce-pas ? Prendre un risque personnel. Beaucoup de mes amis vont me reprocher ces quelques mots. Jusque dans ma propre famille et à mon plus grand regret je ne compte plus ceux qui ne voient plus dans l’Islam qu’un ennemi irréconciliable, une menace qu’il faut écarter par tous les moyens. On va me reprocher cet article et, sans doute, te reprochera-t-on de dénoncer les intégristes et de refuser publiquement cette escalade mortifère. Mais tu dois le faire. Je sais que c’est difficile mais pense à Dalia Al Aqidi, cette journaliste irakienne et musulmane, qui présente désormais son journal télévisé avec une croix autour du cou en signe de soutien aux chrétiens de Mossoul. Elle — admirable femme ! — risque sa vie.

Voilà, si j’ai pris la liberté de t’écrire aujourd’hui et de te tutoyer, c’est qu’en m’adressant à toi, ami musulman que je ne connais pas, je m’adresse aussi à ceux de mes amis qui partagent ta religion. Ce sont des gens biens, des hommes et de femmes de bonne volonté qui, par des détours qui leurs sont propres, ont trouvé le moyen de concilier leur foi avec notre modèle occidental et je suis absolument certain qu’ils ne sont pas des exceptions. Je sais que tu existes, je sais que tu m’entends : nous devons, toi et moi, refuser le piège dans lequel sont en train de nous enfermer les fanatiques qui sévissent au nom de l’Islam.

Maintenant plus que jamais, lève-toi et parle !

Protectionnisme culturel

Il faut, comme le soulignent très justement Elisabeth et Gil, rendre hommage à l’âge d’or de Montparnasse, ces années folles durant lesquelles Paris fût, l’espace d’un trop bref instant, la capitale mondiale de la culture. C’était, nous dit-on, avant que l’art ne soit rattrapé par la « mondialisation marchande », qu’il soit « délivré de tout ancrage national » et qu’il s’adapte au goût de l’élite hors-sol. C’était l’époque bénie, donc, où le génie français bien de chez nous rayonnait sur le monde des arts.

Jugez du peu : durant ces années 1920, à Montparnasse, on croisait l’élite de la peinture française avec Pablo Picasso, qui fût l’un des premiers à s’y installer, mais aussi ses compatriotes Salvador Dalí, Joan Miró, Juan Gris, Pablo Gargallo ou Julio González. Avec un peu de chance, vous pouviez aussi rencontrer Ossip Zadkine, Marc Chagall, Chaïm Soutine, Michel Kikoine ou Pinchus Kremegne ; tous originaire de l’actuelle Biélorussie. Il y avait aussi des russes comme Marie Vassilieff, Grégoire Krug et Léonide Ouspensky, des polonais (Moïse Kisling), des lituaniens (Jacques Lipchitz), des roumains (Constantin Brâncuși), des bulgares (Jules Pascin), des suisses (Blaise Cendrars et Alberto Giacometti), des italiens (Amedeo Modigliani), des britanniques (Ford Madox Ford et Nina Hamnett), des irlandais (James Joyce), des autrichiens (Wolfgang Paalen), une bordée d’américains (Ezra Pound, Henry Miller, Man Ray, Gertrude Stein, Edith Wharton et même, brièvement, Ernest Hemingway), des mexicains (Diego Rivera) et même un japonais (Tsugouharu Foujita).

Cette liste non-exhaustive que je vous laisserai compléter à votre guise prouve, je crois, de manière tout à fait concluante que le Paris des années folles était bien un produit culturel on ne peut plus français — du vrai mâde in France à marinière. Dès lors, nous conviendrons tous ensemble que le seul moyen de ressusciter cette époque bénie consiste à l’arracher des griffes de l’élite apatride et mondialisée qui l’a marchandisée : fermons nos frontières, subventionnons l'art français et boutons les envahisseurs hors de France.

The hard limit to communism

“All the believers were one in heart and mind. No one claimed that any of their possessions was their own, but they shared everything they had.”
— Acts 4:32

A communist society would be a community where all members agree on two basic rules: first, anybody able to work would voluntarily do its best to produce goods and services for the community and second, all members of the society would adopt a frugal lifestyle, consuming only what they really need. In such a society, private property — of the means of production and even of everything else — is pointless and you therefore don’t need markets or money. But the most important feature of communism, the key aspect that distinguish it from socialism is that such a society would be based on voluntarism. Communism is a stateless society where social cooperation is neither driven by individual interests nor by state coercion but by a common will to contribute to the well-being of the overall community.

To be sure, the Soviet Union has never, at any point of its history, been a communist society. It was the Union of Soviet Socialist Republics, a system that was entirely based on state coercion. In the original Marxist project, socialism and the dictatorship of the proletariat was the intermediate phase between capitalism and communism. Communism was the final destination — at least officially — and socialism was the way to get there. But as a matter of fact, former USSR just like all the attempts to build a communist society remained stuck in the inferior phase of the process: brutal, totalitarian, socialist regimes. Rewording Trotsky’s famous analogy, the chrysalis never turned into a butterfly.

But does that really mean that communism, as they say, has never been tried? Certainly not: communism or, at least, some form of communism have been tried since the early childhood of human societies, it still exists today and, as far as I know, it seems to be working fairly well… but only on small scale. One of the very best example I could come up with are hutterite colonies. Save for the religious aspect (I know, I know…), these people live under communism or, at least, something very close to communism. They own virtually everything in common, they only use money to trade with the outside — capitalist — world and community management is ensured by three elected leaders. And guess what? Some of these communities in North America have worked that way for more than a century and they are flourishing!

So what’s happening there? Why don’t we have any example of workable, large-scale communist societies while smaller communities seems to live and flourish that way?

Well, here is what I think: when you build a communist society, you have to find a way to coordinate everybody’s efforts without using individual incentives and with a minimum of coercion. That is, you must define common objectives — should we make pencils or not? — and make sure nobody will try to free-ride the rest of the community — working less than they could or consuming more than they need. Well this is far from being easy and I think that the most efficient way to achieve this — and maybe the only way — is to make sure that everybody in the community knows everybody. That is, a workable communist society should be based on a close-knit network of personal relationships.

The thing is there is a hard limit to the size of such communities. It’s called Dunbar’s number.

The number is named after Robin Dunbar, a British anthropologist, who once had the strange idea to compare primate brain size (e.g. the relative neocortex size) with average social group size and found a surprisingly robust correlation. When Dunbar extrapolated that relationship to homo sapiens, he found that the upper bound of a human group in which stable inter-personal relationships might be maintained should be close to 150. It’s a biological limit.

One way to restate Dunbar’s founding is to say that above 150 people, the coordination of a human group may not rely on personal relationships: you need to find more scalable solutions. While the British anthropologist focused on the role of language — which reduces the amount of work necessary for social grooming — to explain the gigantic size of modern days human societies, I think there is a much more straightforward explanation: we have created social organizations that simply do not rely on inter-personal relationships. There are basically two models: the coercive system (socialism) where coordination is enforced by a central body (the Gosplan) and the free market where coordination relies on the price system.

The more I think about it, the more I’m convinced that’s the trick: communism is possible and may even be a highly functional system but only for small communities. As far as I know, every single communist experiment that involved more than 150 people — such as the Owenite communities — failed miserably (despites Owen’s efforts, the New Harmony experiment only lasted two years). It just cannot work because the “New Man” needed to achieve communism must not only forget his bourgeois reflexes: he also must increase his neocortical processing capacity.

Now you might wonder how Hutterites managed to maintain their social organization while their population was growing. Well that simple: whenever a colony reaches around 150 people, it splits and forms two sister colonies.