Cupcakeconomics

Oubliez l’argent. L’argent n’est pas la richesse mais juste un outil pratique qui permet de la transférer, de la mesurer et de la conserver dans le temps. Dans un monde sans argent, nous échangerions nos richesses grâce au troc, nous n’aurions sans doute pas d’échelle commune pour les mesurer (ce qui poserait surtout un problème à l’administration fiscale) et nous les conserverions en stockant des produits non périssables comme des métaux, des oeuvres d’art, des meubles etc. Être riche, dans un monde sans argent, cela signifie posséder une belle maison, une belle voiture, partir en vacances et pouvoir s’offrir de bons restaurants ; c’est-à-dire que cela signifie exactement la même chose que dans notre monde actuel. À l’inverse, dans un monde où l’argent existe en quantité illimité mais où les magasins sont désespérément vides, la richesse n’aurait aucune signification : vous auriez beau posséderiez un hangar rempli de billets, vous ne mangeriez pas à votre faim et vous vivriez probablement sous un pont.

Oubliez donc l’argent et concentrez-vous sur ce qu’est vraiment la richesse : l’ensemble des biens et des services qui rendent nos vies plus agréables ; ces biens et ces services qui, avant que nous puissions en jouir, doivent pour la plupart être produits par la main et l’esprit de l’homme. C’est pour cette raison que, depuis l’aube de l’humanité, nous produisons des richesses : pour pouvoir les consommer - what else ?

Dans notre langage moderne, nous appelons Produit intérieur brut la somme des richesses produites dans une zone délimitée de l’espace (habituellement un pays) et du temps (typiquement une année civile). C’est la mesure de ce que nous avons produit et donc, de ce que nous allons pouvoir consommer. C’est, pour prendre une image, la quantité de cupcakes que nous avons préparé au cours d’une année et donc, la quantité de cupcakes que nous allons pouvoir manger. Or, depuis maintenant quelques siècles, depuis ce moment de notre histoire que nous appelons la révolution industrielle, la quantité de cupcakes que nous produisons augmente régulièrement ; nous avons donné un nom à ce phénomène : la croissance.

Bien sûr, ce que nous désirons, ce n’est pas une croissance du PIB mais une croissance du PIB par habitant : si notre production de cupcakes augmente proportionnellement au nombre de convives, la part potentielle de chacun reste constante. Ce que nous voulons, fondamentalement, c’est pouvoir consommer plus de cupcakes demain qu’hier : c’est-à-dire que nous voulons une croissance (du PIB) supérieure à celle de la population. C’est ce qui permet, depuis quelques siècles, de faire en sorte que les fils vivent mieux que leur père ; c’est un objectif hautement désirable et qui pose une question fondamentale : comment faire pour que ça continue ?

Le grain et l’ivraie

Mais avant de poursuivre, il est sans doute nécessaire de rappeler que, par définition, le PIB et donc la croissance n’ont de sens que dans une économie de marché, mesurés aux prix du marché. Ce que le Produit intérieur brut est supposé mesurer, ce n’est pas seulement la quantité de ce qui est produit mais aussi - et peut être même surtout - l’adéquation de cette production à nos préférences individuelles. Pour reprendre notre analogie, le PIB n’a de sens que si l’on mesure la production de cupcakes au prix auquel les producteurs gagnent de l’argent et les consommateurs acceptent de les acheter.

Il suit de ce qui précède que, dans une économie planifiée comme dans les secteurs socialisés de nos économies, le PIB n’a aucun sens : sa mesure est purement arbitraire. C’est typiquement ce que l’on observe dans une économie de guerre : du point de vue de la comptabilité nationale, la production industrielle explose (canons, bâtiments de guerre, avions de chasse, munition etc.), c’est le plein emploi et la croissance est extraordinairement élevée mais, en réalité, les gens manquent de tout : ils vivent de tickets de rationnement, subissent de graves pénuries sur les biens les plus essentiels et ce, sans parler des éventuelles destructions. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis entre 1942 et 1945 : au plus fort de l’effort de guerre, la croissance annuelle atteignait presque 12% (net d’inflation) - un record historique - alors que la plupart des américains vivaient de food stamps et manquaient d’à peu près tout.

De la même manière et pour les mêmes raisons, les politiques de contrôle des prix ou la création de monopoles non contestables reviennent à manipuler arbitrairement la mesure du PIB. Il est par exemple certain que la part de notre croissance due au secteur de la téléphonie mobile a été très largement exagérée par la politique protectionniste mise en place par le gouvernement Jospin : en cassant cet oligopole et, par la même occasion, les prix, Free Mobile a certainement eut un impact négatif sur la croissance officielle mais c’est d’une croissance purement fictive qu’il était question. Il en va de même lorsqu’un gouvernement augmente les taxes sur les produits de première nécessité ou fortement addictifs (le tabac) : ce n’est qu’une manipulation comptable et en aucun cas de la vraie croissance.

C’est précisément pour ces raisons que les services non marchands que nous fournissent les administrations publiques - comme l’Éducation nationale - sont comptabilisés par convention à leurs coûts de production : il est impossible de dire ce qu’ils valent réellement. Partant, les politiques qui consistent à gonfler les coûts de fonctionnement de ces services pour stimuler la croissance ne sont que pur artifice et il est très vraisemblable qu’une politique de réduction des dépenses publiques se traduira à court terme par un recul de la croissance : c’est la part fictive ou, du moins, non mesurable de notre PIB qui augmente ou disparaît.

Croissance 1.0

Supposons donc que nous vivions dans une économie de marché relativement pure et que nous nous demandions comment faire croître notre Produit intérieur brut par habitant. Une manière simple de représenter le problème consiste à décomposer le PIB par habitant comme suit :

Avec P la population totale et E la population employée ; c’est-à-dire la part de la population qui produit effectivement de la richesse (salariés, entrepreneurs...). Comme vous l’aurez sans doute noté, cette équation est une tautologie c’est-à-dire que vous pouvez remplacer E par n’importe quoi, y compris l’âge du capitaine, elle reste nécessairement vraie. Ce que nous dit cette égalité, c’est que le PIB par habitant peut être compris comme le produit du taux d’emploi de la population (e) - c’est-à-dire la part de la population totale effectivement occupée à produire des cupcakes - et de la productivité de la population employée (p) - la production de cupcake (en valeur) pour chaque personne employée.

Ce qui ça signifie qu’au premier abord, une manière simple de produire plus, c’est d’être plus nombreux à produire. Çà a l’air idiot dit comme ça mais c’est pourtant vrai : pour maximiser notre production de cupcakes, la première chose à faire c’est de faire en sorte que nous soyons le plus nombreux possibles à en préparer. Autrement dit, pour une population donnée, plus il y a de gens qui consomment des cupcakes sans en produire, plus la part de chacun - producteurs compris - est petite.

Naturellement, cette idée peut sembler paradoxale dans un monde où le chômage atteint des sommets et où l’on nous explique depuis quarante ans que nous avons besoin de croissance pour résorber ce fléau - avec le succès que l’on sait. La question que je vous invite à vous poser est toute simple : ne nous serions-nous pas trompé sur le sens de la causalité ? Ne serait-ce pas l’emploi qui créé de la croissance plutôt que l’inverse ? Au-delà des chapelles politiques et idéologiques, demandez-vous si ce n’est pas plutôt en incitant nos compatriotes à produire des richesses - en leur permettant de jouir du fruit de leur travail et en cessant de subventionner l’inactivité - que nous renouerons avec la croissance. La question mérite d’être posée ne serait-ce que parce qu’entre entrées tardives sur le marché du travail, départs prématurés à la retraite, chômage structurel et sans compter nos vacances et nos 35 heures hebdomadaires, le taux d’emploi des français est un des plus faible du monde développé.

Bien sûr, l’exercice a une limite : une fois toute la population potentiellement active effectivement employée, il n’y aura plus grand chose à gagner de ce côté là - ce qui ce traduira, incidemment, par une hausse des salaires. Il sera alors temps de jouer sur le deuxième levier, le véritable moteur de la croissance à long terme : la hausse de la productivité.

Accroître notre productivité peut avoir deux significations qui sont, en réalité complémentaires : la première consiste à trouver un moyen de faire en sorte que chaque personne employée produise plus de cupcakes ; la seconde, parce que nous raisonnons en valeur, consiste à créer de meilleurs cupcakes, c’est-à-dire des cupcakes qui correspondent le mieux possible à la demande des consommateurs.

La méthode qui nous permet de produire plus de cupcakes aujourd’hui qu’hier et ce, en utilisant proportionnellement moins de ressources rares, c’est une combinaison de progrès technologique et d’accumulation de capital. C’est l’histoire de notre révolution industrielle, de ses machines à vapeur, de l’émergence de l’industrie textile et de la naissance du train : des avancées technologiques transformées à coup d’investissements privés en gigantesques gisements de gains de productivité.

J’insiste sur le caractère privé de ces investissements : des machines de Newcomen au développement des technologies sémantiques, toutes ces inventions qui nous ont permis de faire croître notre capacité de production plus vite de la population humaine sont nées et ont prospéré dans le secteur privé. Et ce n’est pas un hasard : lorsque le secteur privé investit, il le fait dans des investissements productifs et lorsqu’il se trompe, la sanction est immédiate ; lorsque la puissance publique consomme, elle le fait pour satisfaire des objectifs électoralistes et elle le fait toujours à fonds perdus.

Enfin, reste à adapter nos cupcakes à la demande des consommateurs pour qu’ils aient le plus de valeur possible. C’est là que nous avons besoin d’un marché libre où les producteurs adaptent leur production à la demande et du plus grand marché libre possible afin que même les amateurs de cupcakes à la betterave, aussi peu nombreux soient-ils, aient une chance de voir leur demande satisfaite.

Au moment où j’écris ces lignes, les vendeurs de rêves courent les plateaux de télévision pour y exposer leurs nouvelles recettes miracle. Dévaluons la monnaie ! Disent les uns. Empruntons plus encore ! Assurent les autres. Taxons et redistribuons ! concluent-ils tous en chœur. Avez-vous remarqué que tous, sans exception, ne parlent que d’argent ? Oubliez l’argent : ce dont nous avons besoin, c’est de plus de fabricants de cupcakes et d’investisseurs pour améliorer notre production de cupcakes.

Une boite en plastique à la place du cœur

Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce 20 janvier 1666, le jeune Louis XIV s’évanouit de douleur. Sa mère adorée, Anne d’Autriche, infante d’Espagne et reine de France, vient de passer de vie à trépas à soixante-quatre ans. Il est vrai qu’Anne n’était, pour les standards de l’époque, plus toute jeune. Aînée de sa fratrie, elle a vu disparaitre un a un ses sept frères et sœurs en finissant par Philippe IV, mort quatre mois plus tôt. Mais la reine n’est pas, à proprement parler, morte de vieillesse : elle avait un cancer du sein.

Je n’ai jamais été, pour des raisons d’ordre technique qu’il me semble inutile de développer ici, un proche d’Anne d’Autriche et je ne saurais vous dire quel jugement elle portait sur sa propre vie. Louis XIII fût sans doute un époux déplorable mais il semble que la souveraine ait compensé ce manque d’amour par une relation fusionnelle avec ses fils Louis et Philippe. Quoiqu’il en soit, il est une chose que je tiens pour certaine : en ce début de l’an de grâce 1666, Anne s’est accrochée à la vie. De toutes ces forces et de toute son âme, elle a voulu vivre et je crois même pouvoir dire que devant l’impuissance de ses médecins, elle a prié pour cela.

Madame Bastié a tout à fait raison d’écrire que la décision d’Angelina Jolie – celle qui consiste à subir une mastectomie pour éviter de développer le cancer qui a emporté sa mère – dit « quelque chose de notre époque » (Eugénie Bastié, Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet) ; je vais même vous préciser quoi exactement : en 1666, Anne d’Autriche n’avait d’autre choix que de mourir tandis aujourd’hui, Angelina Jolie a la possibilité de se prémunir contre cette éventualité. Voilà ce que cette histoire nous dit sur notre époque.

Précision à tout hasard qu’un cancer du sein, ce n’est pas exactement bénin et que 87% de chances d’en développer un, ce n’est pas exactement négligeable. Juste pour donner un ordre de grandeur : c’est encore pire que de jouer à la roulette russe avec six balles sur sept dans le barillet [1]. Je veux bien que chacun dispose de sa vie comme il (ou elle) l’entend mais écrire que la décision de Madame Jolie relève du « principe de précaution poussé à son paroxysme » me semble, pour le moins, osé. Emporté dans mon élan, je pourrais dire que j’aimerais vous y voir ; mais non, je n’aimerais pas ; je ne souhaiterais ça à personne ; pas même à Madame Boutin.

Accessoirement, on notera aussi que des raisons de rester en vie, au-delà de son « égo déboussolé », Madame Joly en a six. Je vous passe les prénoms. Eh oui Madame Bastié, Angelina Jolie n’est pas seulement une « Lara Croft pulpeuse et intrépide » ; c’est aussi une mère – six fois. Là où vous vous plaisez à voir un « malaise occidental vis-à-vis de la vie » ou la volonté de se débarrasser de « ce fardeau naturel » qu’est supposé être notre corps, je vois une femme qui veut vivre pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour son mari et pour ses enfants. Qui gagne, je vous le demande, au petit jeu du nombrilisme ? Celle qui préfère préserver sa poitrine au risque de laisser derrière elle des orphelins ou celle qui a le courage – oui, le courage – de se mutiler pour éviter cette éventualité.

Alors non, je vous le dis Madame Bastié, il n’y a pas un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de Christine Boutin. Il n’y a pas non plus une once d’humanité, encore moins de compassion ni même la plus élémentaire trace d’intelligence. J’en rappelle les termes aussi élégants que subtils : « Pour ressembler aux hommes ? Rire ! Si ce n’était triste à pleurer ! » - fin de la citation. Non Madame, définitivement : il n’y a là que le hoquet ridicule d’une politicienne en mal de publicité qui s’est imaginé briller en crachant son venin sur une étoile.

Pour ma part, je rejoins avant l’heure le « réseau mondialisé des quadras névrosés » pour souhaiter à Angelina Jolie et à ses proches tout le courage dont ils auront besoin et tout ce que la vie peut encore leur réserver de meilleur. C’est sans doute la boite en plastique que j’ai à la place du cœur qui parle. Rire !

---
[1] Le Nagant M1895, fabriqué pour l’armée russe, contenait sept cartouches.

New Deal x 1,7

Nos amis keynésiens ont grandi et vivent encore aujourd’hui dans le mythe du New Deal de Franklin Roosevelt – sensément la plus formidable mise en œuvre des idées de Keynes (après la seconde guerre mondiale). Ainsi, nous disent-ils, si ça ne marche pas cette fois-ci, c’est parce que l’administration Obama n’en a pas fait assez. À la limite, pour Paul Krugman et ses amis, ce que Barack Obama a fait depuis son entrée en fonction, c’est presque de l’austérité.

Juste pour le plaisir des yeux, je vous propose une petite infographie :

Mesurée en dollars de 2012, la timide relance de M. Obama, c’est presque 28 fois le New Deal : de 2009 à 2014 (les données de 20013/14 sont des estimations), il a cumulé un déficit budgétaire de 7 020 milliards de dollars tandis que, sur les six années du New Deal, Roosevelt (et Hoover) ont à peine dépassé les 251 milliards.

Bien sûr, me direz-vous à juste titre, l’économie américaine d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle de 1930 ; il convient de mesurer le déficit budgétaire en pourcentage du PIB de l’époque. C’est ce qu’illustrent mes histogrammes : mesurée de cette manière la relance de l’administration Obama c’est 1,7 fois le New Deal – un déficit budgétaire de 7,4% en moyenne contre 4,3% dans les années 1930.

Explosion des inégalités

En 2003, vous avez rendu visite aux dix familles d’un village et avez mesuré le revenu par Unité de Consommation (UC) de chacune d’elles. Dix ans plus tard, vous voilà de retour dans le village pour procéder au même exercice : l’heure de la comparaison a sonnée. Vous avez représenté vos résultats comme suit avec, en abscisse, dix tranches de 1 000 euros de revenu par UC (de 0 à 1 000, de 1 000 à 2 000 etc..) et, en ordonnées, le nombre de familles pour chaque tranche (i.e. un cube = une famille).

C’est sans appel : en dix ans, vous avez assisté à une explosion des inégalités de revenus. Pourtant, comme c’est vous qui avez fait le travail, vous êtes tout de même un peu étonné du résultat graphique. Vous décidez donc de reprendre vos notes et de comprendre ce qui s’est passé durant cette décennie.

Derrière les chiffres

Lorsque vous les avez rencontrés en 2003, Monsieur et Madame A venaient de se marier. Monsieur A débutait sa carrière avec un salaire de 3 000 euros et son épouse gagnait 2 000 euros – soit un revenu par UC de 3 333 euros pour deux personnes. Dix ans plus tard, Monsieur A a été augmenté et gagne désormais 5 500 euros tandis que Madame A, qui a fait le choix d’élever les trois enfants nés de leur mariage, gagne toujours 2 000 euros. Malheureusement, le couple a décidé de se séparer et c’est l’ex-Madame A qui a obtenu la garde des enfants en contrepartie du paiement d’une pension alimentaire de 1 000 euros. Nous avons donc maintenant deux foyers distincts : celui de Monsieur A avec 4 500 euros par UC pour une personne (5500-1000) et celui de Madame A’ avec 1 579 euros par UC pour 4 personnes (3000 / 1,9 UC).

En 2003, Monsieur B, célibataire endurci, venait de monter sa petite entreprise. Autant dire qu’à l’époque, il ne gagnait pas grand-chose : vous aviez compté 1 500 euros (et donc 1 500 euros par UC pour une personne). Mais en dix ans, les choses ont bien changé : Monsieur B n’est toujours pas marié – il a une relation suivie avec une jeune et jolie demoiselle mais ça ne compte pas dans vos statistiques – mais sa petite start-up est devenue une entreprise prospère dont il vient de vendre 10% du capital à une multinationale américaine. En conséquence de quoi, le Monsieur B a traversé toute la distribution des revenus et affiche cette année un revenu record de 9 500 euros par UC (toujours pour lui-seul… officiellement).

Il y a dix ans Monsieur C était un cadre dans la force de l’âge qui gagnait 5 500 euro et était n’avais pas encore jugé bon de se marier. Mais, les années passant, l’envie de mettre sa carrière au second plan et de fonder une famille s’est faite plus pressante et – Ô bonheur – c’est à ce moment qu’il a rencontré Mademoiselle D, jeune comédienne débutante qui, en 2003, avait encaissé 3 500 euros pour son premier rôle. Ils se marièrent, Monsieur CD mit effectivement sa carrière de coté – il gagne toujours 5 500 euros – tandis que sa jeune épouse – enceinte du fruit de leurs amours – n’a gagné que 4 000 euros en 2013. Ce qui nous fait donc un foyer de deux personnes avec un revenu par UC de 6 333 euros.

En 2003, le champion toutes catégories du revenu le plus élevé c’était Monsieur E. Après avoir hérité d’une fortune considérable, il passait le plus clair de son temps à courir les soirées mondaines et à dépenser les revenus de son capital – lesquels atteignaient à l’époque 6 500 euros. Seulement, après dix années de fête ininterrompues, Monsieur E a non seulement dépensé les intérêts mais aussi liquidé l’essentiel de son héritage. Comme un malheur n’arrive jamais seul, il doit aujourd’hui faire face à de graves problèmes de santé – l’alcool, la drogue… – et sa troisième épouse (en moins de dix ans) vient de siphonner ce qui lui restait de capital. Ses amis de la jet-set se sont étrangement volatilisés et, lorsque vous l’avez revu, il vivait des minima sociaux – 500 euros.

Retraités il y a dix ans, Monsieur et Madame F vivaient une retraite paisible dans le sud de la France. Il faut dire qu’avec 5 750 de revenus à eux deux – soit un revenu par UC de 3 833 pour deux personnes – leur vie était tout à fait confortable. Malheureusement, Monsieur F nous a quitté et c’est donc sa veuve éplorée (soit un foyer disposant d’un revenu par UC de 5 750 euros) que vous avez rencontré en 2013. Sa seule consolation, vous dira-t-elle, c’est de suivre les succès professionnels de sa petite fille, Mademoiselle G ; laquelle, partie de rien il y a dix ans (2 500 euros), mène aujourd’hui une brillante carrière de médecin aux États-Unis (raison pour laquelle elle est sortie de vos statistiques).

Ces dix dernières années, la vie de Monsieur et Madame H s’est déroulée sans histoires : à l’époque, ils gagnaient 7 400 euros à deux ce qui, avec une adolescentes à charge, leur faisait un revenu par UC de 3 700 euros pour 3 personnes (7400 / 2 UC). Depuis, Mademoiselle I a quitté le foyer familial pour voler de ses propres ailes ce qui fait que la famille H, qui gagne toujours 7 400 euros, dispose maintenant d’un revenu par UC de 4 933 euros (8000 / 1,5 UC) pour deux personnes. Quant à Mademoiselle I, elle forme désormais un foyer à elle seule et démarre sa carrière avec un salaire (et un revenu par UC) de 3 100 euros – ce qui est tout à fait respectable pour son âge et fait la fierté de Monsieur et Madame H.

Pour ce qui est de la famille J, la seule chose qui ait changé en une décennie, c’est la naissance de leur fils. En 2013, comme en 2003, ils gagnent 6 100 euros mais cet heureux évènement a fait passer le revenu par UC de leur foyer de 4 066 euros (4066 / 1,5 UC) à 3 388 euros (4066 / 1,8 UC). Bien sûr, ils auraient bien aimé que leurs revenus progressent mais ils préfèrent leur situation à celle de la famille K qui, dans la même situation financière qu’eux aujourd’hui comme en 2003, n’est pas parvenue à avoir d’enfant (leur revenu par UC est stable à 4 066 euros pour deux personnes).

Et maintenant, mettons des noms et des histoires personnelles sur les chiffres :

Tout ça pour dire que la vie c’est compliqué et qu’il faut se méfier comme de la peste des statistiques habillement présentées et utilisées à des fins politiques.

Là où va l’argent

Voici les flux nets annuels cumulés sur les Mutual Funds américains (l'équivalent de nos OPCVMs) de 1990 à 2012 d'après les données de la Sifma [1] :

Entre 2007 et 2012, les fonds d’actions (Equity) ont subi une décollecte de 554 milliards de dollars tandis que les fonds obligataires (Bond) – massivement investis en bons du Trésor US – ont collecté à hauteur de 1 082 milliards de dollars. Notez aussi l’énorme mouvement de collecte des fonds monétaires (Money Market) en 2007/08, suivi de sortie tout aussi massives en 2009/11.

Le Investement Company Institute nous permet de zoomer sur la période plus récente et surtout de distinguer les fonds investis en actions US et ceux qui investissent en actions internationales [2]. Voici donc les flux mensuel de janvier 2007 (i.e. début de la crise) au 8 mai 2013 sur les fonds d’actions US, les fonds d’actions internationales et les fonds obligataires (NB : contrairement au graphique précédent, nous n’avons pas les stocks de départ : on cumule donc à partir de zéro) [2] :

Juste pour vous donner un ordre de grandeur, à la fin de l’année 2011, les Mutual Funds investis en actions US détenaient environ un quart de la capitalisation boursière des actions américaines. Depuis janvier 2007, ils ont subi une décollecte de près de 600 milliards de dollars alors que les fonds obligataires – massivement investis en dette publique US – ont collecté plus de 1 200 milliards de dollars.

---
[1] Securities Industry and Financial Markets Association (Sifma) US Mutual Fund Assets and Net Cash Flow (MàJ 15/02/2013)
[2] Investement Company Institute (Ici) Estimated Long-Term Mutual Fund Flows Data (MàJ 15/05/2013)

Opportunité d’arbitrage

Pour évaluer le montant brut de votre allocation d’aide au retour à l’emploi (ARE), vous devez au préalable calculer votre salaire journalier de référence (SRJ) qui est égal à la somme de vos rémunérations brutes [1] au cours des 12 derniers mois divisée par 365 et le coefficient t qui correspond à votre temps de travail hebdomadaire (ou mensuel) divisé par 35 heures (ou 151,67 heures). La règle de calcul de l’ARE, en 2013, est la suivante :

En bon français : votre ARE sera égale au montant le plus faible entre (i) 75% de votre SRJ et (ii) le montant le plus élevé entre (a) 28,21 euros, (b) 40,4% de votre SRJ plus 11,57 euros et (c) 57,4% de votre SRJ. Si vous travailliez à mi-temps, vous devez multiplier l’allocation minimale (28,21 euros) et les 11,57 euros par t = 0,5.

Par exemple, un salarié à temps plein rémunéré au Smic (c. 1 430 euros bruts) aura un SRJ de 1 430*12/365 = 47,01 euros et un coefficient t de 1. Ce qui, en remplaçant les termes dans notre formule, donne une ARE de 30,56 euros par jour :

En généralisant ce calcul pour (i) tous les mi-temps payés de 715 euros bruts (Smic) à 1 429 euros bruts (18,8 euros de l’heure) et (ii) tous les contrats à temps plein de 1 430 euros bruts (Smic) à 7 150 (5 fois le Smic), on obtient la courbe suivante :

La diagonale en pointillés représente le salaire brut, les lignes continues donnent le niveau de l’ARE brute et la zone grisée correspond aux contrats à mi-temps.

On peut également représenter l’ARE brute en pourcentage du salaire brut :

Ce qui signifie qu'un salarié à temps plein rémunéré au Smic toucherait une ARE égale à 64,1% de son salaire brut [2] s’il se mettait au chômage (soit 916.8 euros bruts) et que ce taux décroit ensuite régulièrement jusqu’à 2 070 euros de salaire brut ; seuil à partir duquel l'ARE est proche de 56,6% du salaire brut.

Bottom line

Bien sûr, ce qu’un salarié est susceptible d’arbitrer, ce ne sont pas des montants bruts mais des montants nets – ce qui nous intéresse, quoiqu’on en dise, c’est la bottom line. En d’autres termes, nous devons comparer son ARE nette avec son salaire net et mesurer la perte de revenus qu’il devrait subir s’il se mettait au chômage.

Estimer le montant d’une ARE nette à partir du salaire brut et relativement [3] trivial ; en revanche, la multiplicité des cas possibles, des règles et des exceptions fait qu'il est presqu'impossible de déterminer une règle générale dès lors qu'il est question d'estimer un salaire net en fonction du salaire brut. Nous allons, si vous le voulez bien, contourner le problème en ayant recours à une estimation très conservatrice – c’est-à-dire le cas d'un salariés dont la rémunération nette est la plus proche possible de son salaire brut : un non-cadre qui travaille pour une entreprise soumise au régime général Arrco qui ne lui propose ni mutuelle complémentaire, ni régime de prévoyance.

Avec brut le salaire brut et pss le plafond de la sécurité sociale (3 086 euros par mois), on retiendra les charges dites salariales suivantes :

Poste Assiette Taux
SS Maladie brut 0,75%
SS Vieillesse p min(brut, pss) 6,75%
SS Vieillesse d brut 0,1%
Chômage min(brut, 4*pss) 2,4%
ARRCO tr1 min(brut, pss) 3%
ARRCO tr2 max(0, min(brut-pss, 3*pss)) 8%
AGFF tr1 min(brut, pss) 0,8%
AGFF tr2 max(0, min(brut-pss, 3*pss)) 0,9%
CSG déductible brut*98,25% 5,1%
CSG-CRDS brut*98,25% 2,9%

Avec ces paramètres, un salarié rémunéré au Smic touche 78,34% de son salaire brut (1 430,22 – 309,78 = 1 120,43). En généralisant, on obtient la courbe suivante :

Où l’on constate que ce chiffre de 78,34% est stable jusqu’au plafond de la sécurité sociale et qu’il décroit ensuite légèrement pour atteindre 74.67% du salaire brut à 5 fois le Smic (ce sont, bien sûr, les deuxièmes tranches Arrco et Agff qui jouent).

Net contre net

Nous pouvons donc maintenant comparer des salaires nets et des ARE nettes [4] :

Un salarié à mi-temps rémunéré au Smic (715 euros bruts) touchera une ARE nette équivalente à 81,8% de son salaire net. Ce taux décroit ensuite jusqu’à c.72,3% pour un salaire brut de 1 035 euro et reste stable au-delà. Notez que, sur le graphique ci-dessus, ce sont des salaires nets qui sont en abscisse.

De la même manière, un salarié à temps plein rémunéré au Smic (1 430 euros bruts), touchera une ARE nette équivalente à 78% de son salaire net. Ce taux décroit jusqu’à 68,5% (salaire brut d’environ 2 070 euros), reste stable jusqu’à un salaire brut de 2 627 euro (i.e. net de 2 061 euros sur le graphique) avant de rechuter à 63,7% (brut de c.2 824 ; net de c.2 212) et de remonter ensuite doucement.

Je rappelle ici que ces estimations sont volontairement conservatrices : dans la plupart des cas (tous ?), le montant des charges prélevées sur votre salaire sont plus élevées que dans mon hypothèse [5] ; c’est-à-dire que le différentiel entre salaire net et ARE nette est vraisemblablement plus faible dans la réalité que dans cette simulation [6].

Soyons réalistes…

À cela, rajoutez le fait que l’arbitrage est particulièrement intéressant sur les bas salaires (le Smic) c’est-à-dire sur ceux où les montants en jeux sont les plus faibles. Typiquement, pour un Smic à mi-temps, vous toucheriez 560 euros nets au maximum ; en vous mettant au chômage, vous ne perdriez, dans le pire des cas, que 102 euros par mois – et encore, on admet ici que le fait de travailler n’engendre pas de frais (transport, garde des enfants etc.). Autrement dit : 76 heures de travail valent-elle 102 euros ?

Je ne doute pas un instant qu’il existe parmi nous un nombre appréciable de gens qui, malgré ce qui précède, préfèreront continuer à travailler quand cette opportunité d’arbitrage se présentera. J’en connais. Mais refuser d’admettre qu’il existe aussi un nombre non-négligeable de chômeurs stratégiques, c’est faire preuve, au mieux, d’une naïveté confondante, au pire, d’un aveuglement coupable.

---
[1] En pratique, l’ensemble des éléments de rémunération soumis aux cotisations de Pôle Emploi ce qui inclus les primes et pensions d’invalidité. Pour plus de détails, voir le site de Pôle Emploi.
[2] Calcul effectué sur un mois de 30 jours.
[3] Relativement. Il y a encore quelques règles d'arrondis qui m'échappent.
[4] Pour mémoire, les charges qui pèsent sur l’ARE comprennent une cotisation pour la retraite complémentaire (3% du SRJ), la CSG (6,2% de 98,25% de l’ARE brute) et la CDRS (0,5% de 98,25% de l’ARE brute). En deçà de certains seuils, le bénéficiaire et exonéré de tout ou partie de ces charges.
[5] Mutuelle, prévoyance et effet induit de ces dernières sur votre CSG/CRDS.
[6] Je rappelle que Laure toucherait 83% de son salaire net.

La théorie du ruissèlement

Cette fois-ci, c’est sûr : ce sera un plan social. Pour Robert et la centaine de salariés du chantier, la prochaine étape ce sera le licenciement économique, Pôle Emploi et bien peu d’espoir de retrouver du travail dans la même branche : des chantiers spécialisés dans les yachts de luxe, il n’y en a pas des masses et dans quelques jours il y en aura un de moins.

Pour Robert, il n’y a aucun doute : cette faillite, c’est à cause de la mondialisation et du néolibéralisme ; un symbole de la désindustrialisation ; encore un savoir-faire qui se perd à cause de ces élites incapables de prendre leurs responsabilités. Une fois de plus, lui et ses collègues ont été trahis par ce gouvernement pseudo-socialiste. Robert s’en doutait. C’est pour ça qu’il avait pris sa carte au Parti de Gauche.

Pourtant, Robert en est certain, sauver le chantier, c’était possible ; ce n’était qu’une question de volonté politique ; il suffisait de prendre l’argent où il se trouve : dans les poches des riches.

Salauds de riches !

S’il y a une idée qui a le don de mettre Robert en rage, c’est cette fumisterie de théorie du ruissèlement. C’est un camarade du parti qui lui a expliqué. La théorie du ruissèlement, c’est un peu comme la main invisible mais en pire : c’est l’idée selon laquelle les riches réinjectent leur argent dans l’économie réelle en consommant ou en investissant. C’est comme ça qu’ils s’y sont pris pour ne pas être taxés comme ils auraient dû l’être. Ah oui ! On la voit bien la théorie du ruissèlement maintenant !

Ça a commencé il y a un peu plus de trois ans, quand le patron du chantier a commencé à leur raconter que les affaires se portaient mal. « Les ventes se sont effondrées de 75% en deux ans » qu’il disait, « on est dans le rouge » qu’il rajoutait, « on va devoir se serrer la ceinture » qu’il concluait. Alors, bien sûr, Robert et ses collègues avaient dû avaler toutes les couleuvres possibles et imaginables : gel des embauches, gel des salaires et même du chômage partiel. Vous parlez d’un ruissèlement !

Et quand ça a empiré, qu’est-ce qu’il a fait le patron ? Du ruissèlement ? Eh bien non : il a voulu jeter l’éponge et fermer purement et simplement le chantier. Il a voulu laisser une centaine de travailleurs sur le carreau pour éviter que ça ne ruissèle trop.

C’est à ce moment que le commissaire de Montebourg est arrivé avec son soi-disant « repreneur ». Un type qui, parait-il, travaillait pour fonds-vautour et qui avait passé plusieurs jours à se pavaner sur le site en faisant semblant de s’intéresser au chantier. La comédie a durée deux semaines jusqu’à ce que le commissaire vienne leur annoncer piteusement que le vautour, lui-aussi, avait laissé tomber. Le marché ceci cela, les taxes sur les plus-values qui font fuir les investisseurs… Bref, pas de profits pour les charognards et, là encore, pas de ruissèlement ! Salauds de riches !

Les poches des riches

Demain, le chantier livrera son dernier yacht. Un bijou. Robert et ses collègues y ont passé six mois et tous s’accordent à penser que c’est une de leurs plus belles réalisations. Le client, un riche américain qui travaille à Wall Street, est passé hier après-midi avec sa femme après avoir déjeuné dans un des meilleurs restaurants du coin. Il est arrivé au volant d’une Jaguar qui suffisait à peine à contenir les emplettes matinales de sa femme – Dior, Cartier, Chanel… – et a demandé à jeter un œil sur les dernières finitions qu’il avait commandé.

Perdu dans ses pensées, Robert n’a pu s’empêcher de noter que cette Jaguar sortait des usines anglaises qui font vivre pas moins de dix-mille employés dans les Midlands. Par association d’idée, il a pensé aux serveurs, aux cuisiniers et au sommelier du restaurant dans lequel l’américain avait déjeuné ; si ça se trouve, il y a commandé une bonne bouteille et permit à un viticulteur du bordelais d’augmenter ses ventes. Son esprit a aussi évoqué les milliers de nos compatriotes qui travaillent pour Dior, Cartier ou Chanel, le couturier parisien qui a confectionné le costume de l’américain et – de proche en proche – les millions de gens que ce genre de clients font vivre ; à commencer, bien sûr, par Robert lui-même et ses collègues.

Et puis, c’est jouer de malchance : si ce type-là avait géré un « fonds vautour », il aurait pu être un repreneur idéal pour le chantier. Pensez donc : non seulement il a l’air d’aimer les bateaux mais en plus, il apprécie manifestement le savoir-faire de ce chantier en particulier. Il aurait su que la boîte avait besoin d’argent frais, il aurait négocié un bon prix pour l’augmentation de capital et aurait déversé une partie des centaines de millions qu’il gère pour le compte de ses riches clients étasuniens dans l’entreprise. Ça aurait sauvé une bonne centaine d’emplois plus sûrement que l’intervention d’un commissaire au redressement productif.

Tout compte fait et maintenant qu’il considère la précarité qui va devenir son lot quotidien, Robert se dit qu’il aurait bien aimé que le ruissèlement continue.