19 juin 2016

Paradoxe de Newcomb : je rejoins le camp des one-boxers

Avant de poursuivre, vous devriez sans doute vous faire votre propre avis en lisant ceci.

Le raisonnement d’un one-boxer consiste à considérer que le devin (ou la super-intelligence qui fait des simulations de vous ou le super-algorithme testé pendant 20 ans par les meilleurs psys) à, par exemple, 90% de chances d’avoir anticipé correctement votre choix. Partant de là, le one-boxer peut facilement estimer des espérances de gain : 101 pour les deux boîtes, 900 pour la boîte A seule ; la cause est entendue.

Du point de vue des two-boxers, la prédiction du devin a peu d’importance : le fait est que, dans tous les cas, choisir les deux boîtes rapporte 1 euro de plus que de choisir la boîte A seule (i.e. l’euro qui se trouve dans la boîte B). Si on part du principe que les deux prédictions possibles du devin sont équiprobables, ça fait une espérance de gain de 500 pour la boîte A seule et de 501 pour les deux boîtes.

D’où le paradoxe.

Après y avoir réfléchis un moment, je rejoins la majorité : je suis définitivement un one-boxer ; voici pourquoi.

Si vous ayez décidé de two-boxer, l’énoncé même du problème vous dit que le devin l’a très probablement prédit. Dans mon exemple, il y a donc 90% de chances pour que la boîte A soit vide ce qui réduit votre espérance de gain aux 101 euros prévus par les one-boxers.

En d’autres termes, la différence entre one-boxers et two-boxers, c’est que ces derniers ignorent une donnée fondamentale du problème : par hypothèse, leurs choix, leurs tergiversations et leurs stratégies ont (très probablement) été prédits.

18 juin 2016

Le Grand Filtre : sommes-nous tous déjà condamnés ?

Dans la famille des idées à caractère purement spéculatif qui m’amusent (mais me terrifient un peu aussi), je crois bien que le Grand Filtre est une des pires. Ce qui suit n’a aucune prétention si ce n’est que de faire découvrir l’idée à celles et ceux qui n’en n’ont jamais entendu parler. Je vous préviens tout de suite, la chute est rude (souvenez-vous que c’est de la pure spéculation).

L’équation de Drake

Formulée en 1961 par Franck Drake, l’équation n’a pas pour objet d’apporter une réponse définitive à la question d’une éventuelle vie extra-terrestre mais de formaliser le débat entre scientifiques en termes probabilistes. Même si l'équation peut être appliquée à d’autres périmètres, l’équation de Drake propose une estimation du nombre $N$ de civilisations dans la Voie Lactée avec laquelle une communication est théoriquement possible – i.e. qui ont atteint un degré de développement suffisant pour signaler leur existence :

$$N = R_* \times f_p \times n_e \times f_l \times f_i \times f_c \times L$$

En prose : $N$ est égal au nombre moyen d’étoiles qui se forment chaque année (terrestre) dans la galaxie ($R_*$) multiplié par la fraction de ces étoiles qui ont des planètes ($f_p$), fois le nombre moyen de planète qui peuvent abriter une forme de vie par système planétaire ($n_e$), fois la fraction de ces dernières sur lesquelles une vie se développe effectivement ($f_l$), fois la proportion de ces dernières qui développent une forme de vie intelligente ($f_i$), fois la fraction de ces civilisations capables de signaler leur existence dans l’espace ($f_c$), fois, enfin, le nombre d’années (terrestres) que ces dernières ont passé à émettre de tel signaux ($L$).

Évidemment, mettre un chiffre précis derrière chacun de ces sept paramètres (et surtout les cinq derniers) relève essentiellement de la conjecture éclairée. Quand Drake publie son équation, on estime qu’une nouvelle étoile naît dans la galaxie tous les ans ($R_*$) [1] ; on suppute que 20 à 50% de ces étoiles ont des planètes ($f_p$) [2] et que ces systèmes planétaires comptent entre 1 et 5 planètes habitables ($n_e$) ; on part du principe que toute planète sur laquelle la vie est possible fini par développer une forme de vie intelligente ($f_l$ et $f_i$ valent 1) ; on suppose que 10 à 20% de ces civilisations finissent par être capable de se signaler ($f_c$) et font ça pendant mille ans au minimum et cent millions d’années au maximum ($L$). Au total, notre Voie Lactée abriterait potentiellement entre 20 et – attention les yeux – 50,000,000 civilisations suffisamment développées pour être détectées ($N$) ; ce qui amène assez naturellement Enrico Fermi et Michael Hart à se demander : « mais où sont-ils donc tous ? »

Le paradoxe de Fermi

C'est le paradoxe de Fermi. En résumé : en tenant les estimations proposées plus haut comme des ordres de grandeur acceptables, on admet qu’il a existé, existe ou existera un grand nombre de civilisations avancées dans notre galaxie. Par ailleurs, en tenant compte du fait que notre soleil est une étoile relativement jeune, on est en droit de supposer qu’un nombre appréciable de ces civilisations sont nettement plus évoluées que la nôtre. Or, force est de constater que jusqu’à ce jour, on n’en a pas vu la moindre trace.

D’où le paradoxe : comment concilier l’existence de nombreuses espèces plus avancées que la nôtre avec le fait qu’elles ne laissent pas la moindre trace de leur existence ? Évidemment, les tentatives d’explication sont légion. Je les classe en quatre catégories :

Il y a d’abord l’idée selon laquelle il n’y a pas de paradoxe : nous sommes en réalité seuls ou presque. C’est un groupe de théories qui suggèrent que les estimations évoquées plus haut sont fausses : nous surestimons grossièrement la probabilité d’émergence de la vie ou d’une vie intelligente, les autres éventuelles civilisations sont extrêmement rares et sans doute trop éloignées pour être contactées.

Vient après l’isolationnisme interstellaire. C’est l’idée selon laquelle cette absence de contact est volontaire ; parce que c’est dangereux (« tout le monde écoute mais personne ne transmet »), par écologisme (nous sommes perçus comme une espèce à préserver, l’hypothèse du zoo) ou tout simplement par désintérêt (nous ne sommes perçus comme parfaitement anecdotiques ou nos voisins ne s’intéressent pas, d’une manière générale, à ceux qui les entourent [3]).

Suivent ensuite les problèmes de communication. Ils regroupent principalement deux sous-catégories : nous écoutons mal (nous avons bien capté des signaux de leur part mais n’avons pas su les reconnaitre comme tels) ou ils sont trop aliens (ils sont beaucoup plus différents de nous que nous ne l’avons envisagé).

Restent enfin un groupe d’explications que, pour reprendre le terme de Robin Hanson [4], j’appellerais le Grand Filtre. De nombreuses formes de vies sont apparues ici et là mais, dans le long processus évolutif qui aurait pu les amener au stade où elles auraient été capables de coloniser la galaxie, quelque chose a coincé et elles ont disparu. C’est à partir de ce point que cet article devient passablement cauchemardesque.

Le Grand Filtre

Il y a plusieurs façons d’envisager la nature du Grand Filtre qui vont de l’extinction causée par un phénomène naturel (météorite [5], virus…) à l’autodestruction (guerres, catastrophe écologique…) en passant par un grand exterminateur qui, pour des raisons qui lui sont propres, élimine systématiquement toutes les civilisations qu’il croise. Mais au-delà de sa nature, une autre question se pose : est-il derrière nous – nous lui avons survécu, hourra ! – ou devant nous ?

Schématiquement, on peut s’imaginer l’évolution d’une civilisation intelligente par quelque chose qui commence avec des formes de vies élémentaires, passe par le stade où nous en sommes aujourd’hui et poursuit vraisemblablement avec une colonisation de l’espace ou, au moins, une activité visible de loin. Le fait est que, pour autant qu’on sache, aucune civilisation n’a atteint ce stade.

Il y a donc deux façons d’interpréter ce fait : la version optimiste veut que nous ayons échappé au Grand Filtre et que nous serons bientôt la première espèce à coloniser la galaxie ; l’autre, moins réjouissante, implique que le Grand Filtre est devant nous et qu'au regard de nos progrès technologiques ces derniers siècles, il n’est sans doute pas très loin.

Si vous considérez les choses sous cet angle, vous verrez facilement que toute découverte de forme de vie moins évoluée que la nôtre ailleurs (la preuve d’une forme de vie multicellulaire sur Mars par exemple) n’est pas forcément un très bonne nouvelle : ça signifie qu’arriver jusque-là est relativement facile et que c’est après – peut-être juste après là où nous en sommes – que le Grand Filtre frappe. Évidemment, la proposition inverse est aussi vraie : découvrir une intelligence extraterrestre plus évoluée que nous remettrait en cause l’idée même du Grand Filtre à moins, bien sûr, qu’elle ne soit le Grand Filtre.

(Vous étiez prévenus.)

---
[1] Il semble que les dernières estimations sont plutôt de l'ordre de sept étoiles.
[2] On estime aujourd'hui que le fait, pour une étoile, de posséder un système planétaire relève plus de la règle que de l’exception.
[3] Notamment l’hypothèse selon laquelle, à partir d’un certain point, les civilisations auraient tendance à se « virtualiser » volontairement — le mind uploading appliqué à l’échelle d’une civilisation.
[4] Si vous appréciez le thème de cet article, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de son blog.
[5] Parmi ceux qui pensent que nous surestimons la probabilité pour qu’une vie se développe ailleurs, beaucoup soulignent la protection que nous offre Jupiter à ce titre.

17 juin 2016

Le paradoxe de Newcomb appliqué au recrutement

Soient deux boîtes A et B qui contiennent une somme d’argent inconnue et fixée à l’avance. Le joueur a le choix entre choisir la boîte A seule ou choisir les deux boîtes (A+B).

On suppose par ailleurs l’existence d’un devin capable, avec un taux de réussite de (mettons) 90%, de prédire les choix des joueurs.

Le contenu des boîtes est déterminé comme suit :

  • La boîte B contient toujours 1 euro ;
  • Le contenu de la boîte A dépend de la prédiction du devin : s’il a prédit que le joueur choisira la boîte A seule, elle contient 1,000 euros ; s’il a prédit que le joueur choisira les deux boîtes, elle est vide.

Il y a donc quatre cas possibles en fonction de la prédiction du devin et du choix du joueur :

Prédiction Choix Gain
A A 1,000
A+B A+B 1
A A+B 1,001
A+B A 0

Étant donnés ces éléments, quelle est la meilleure stratégie ? Les joueurs ont-ils intérêt à choisir la boîte A seule ou les deux boîtes ?

Les deux boîtes

Quelle que soit la prédiction du devin, prendre les deux boîtes rapporte toujours plus : s’il a prédit A+B, vous gagnez 1 euro en lui donnant raison plutôt que zéro en sélectionnant la boîte A seule ; s’il a prédit A, vous gagnez 1,001 euros en prenant les deux boîtes plutôt que 1,000 en confirmant sa prédiction. En d’autres termes, peu importe la prédiction du devin et la fiabilité d’icelle, la stratégie A+B domine la stratégie A au sens de la théorie des jeux.

On peut illustrer cette idée en supposant que les prédictions du devin sont équiprobables — il y a une chance sur deux pour qu’il ait prévu A et une chance sur deux pour qu’il ait prévu A+B — auquel cas l’espérance de gain de la stratégie A+B est de 501 euros contre 500 pour la stratégie A.

La boîte A

Mais si nous considérons que le devin a raison dans 90% des cas, il a une autre façon de calculer l’espérance de gain des deux stratégies. En effet, vue sous cet angle, la stratégie A+B a 90% de chance de ne rapporter qu’un euro (le devin a raison) et seulement 10% de chances de rapporter 1,001 euros ; soit une espérance de gain de 101.

Or, dans cette optique, la stratégie A a 90% de chance de générer un gain de 1,000 et seulement une chance sur dix de ne rien rapporter du tout ; soit une espérance de gain de 900 euros. On en arrive donc à la conclusion inverse : il vaut mieux ne choisir que la boîte A.

Le paradoxe

C’est le paradoxe de Newcomb : ces deux façons d’aborder le problème sont aussi rigoureuses et rationnelles l’une que l’autre et pourtant, elles s’excluent mutuellement. La manière dont vous calculez votre espérance de gain et donc le choix que vous ferez dépend de la façon dont vous envisagez le problème : si vous vous concentrez sur la probabilité associé aux prédictions possibles du devin, vous choisirez les deux boîtes mais si vous concentrez votre attention sur la capacité prédictive du devin, vous opterez pour la boîte A seule.

L’intérêt du paradoxe de Newcomb, outre les abîmes de perplexité dans lesquels il plonge ceux qui cherchent à le résoudre, est très bien résumé Robert Nozick (1969) : « Pour presque tout le monde, la bonne stratégie est parfaitement claire et évidente. La difficulté vient du fait que le problème semble diviser les gens en deux groupes à peu près égaux ; nombre d’entre eux estimant que le choix des autres est juste stupide. »

Une application possible

Mis à part un sujet vaguement lié dont je ne peux pas vous parler sous peine de vous condamner à d’éternels tourments [1], la raison qui me pousse à vous parler de ce paradoxe, c’est qu’on peut, il me semble, en faire un extraordinaire outil de mesure de la souplesse intellectuelle et de la capacité à se remettre en cause d’un candidat.

Il se trouve que, ces derniers jours, j’ai participé à quelques jurys d’admission en école de commerce (pour Kedge) et qu’au moment de remplir la grille d’évaluation qu’on nous propose, j’ai souvent été bien embêté lorsqu’il s’est agi de juger de ce type de qualités (c’est aussi le cas de la créativité mais je pense avoir trouvé une solution tout à fait acceptable pour ça).

Voilà comment j’imagine le « protocole expérimental » : dans un premier temps, on soumet le problème au candidat de telle sorte qu’il arrive à sa solution et se convainc d’être dans le vrai (durant l’entretient ? avant ?) puis, en entretient, on lui demande de nous démontrer pourquoi il aurait dû choisir l’autre.

Ce qui est intéressant, c’est que tous les résultats possibles sont très riches en informations. Un candidat incapable de démontrer qu’il faut choisir telle ou telle solution, à priori, n’a pas grand-chose à faire dans une école de commerce ; un candidat qui parvient à une conclusion mais se révèle incapable de changer de point de vue peut sans doute être considéré comme passable et un candidat qui parvient à argumenter successivement les deux approches mérite très certainement notre attention.

Évidemment, les champions toutes catégories sont ceux qui vont identifier le paradoxe ; la seule difficulté sera alors de les distinguer de ceux qui connaissaient le truc — peut-être pas aussi forts que les précédents mais sans doute dotés d’une culture générale et d’une curiosité intellectuelle de premier ordre.

Bref, avis aux recruteurs et autres jurys : votre avis m’intéresse.

---
[1] Si vous êtes très courageux ou doté d’un solide bon sens, rendez-vous à la note suivante sinon : fuyez pauvres fous !
[2] Le Basilic de Roko :p

22 mai 2016

Les victimes imaginaires du sexisme imaginaire de Marionnaud

Ce samedi 21 mai, tôt le matin, Caroline De Hass a trouvé une nouvelle raison de s’indigner. Cette fois-ci, c’est une pub de Marionnaud à l’occasion de la fête des mères qui se voit qualifiée — je cite — d’énorme bouse sexiste.

D’accord, j’ai déjà vu des pubs plus réussies mais de là à qualifier celle-ci d’énorme bouse, il y a quand même une marge. Peu importe. Le plus étonnant — et le fond de l’attaque hassienne — c’est qu’elle est supposée être sexiste. Là, je dois dire que ça me laisse pantois.

Je ne vais même pas essayer de comprendre en quoi, en s’appuyant sur je-ne-sais quelles interprétations improbables, certaines personnes peuvent y voir du sexisme. C’est non seulement fastidieux mais aussi inutile, deux faits suffisent :

Primo, Marionnaud est une entreprise qui s’adresse à une clientèle essentiellement féminine et ce, depuis plus d’un demi-siècle. Pouvez-vous sérieusement imaginer qu’une telle entreprise se lance dans une campagne de dénigrement de ses clientes ?

Deuxio et pour répondre pas avance à celles et ceux qui évoqueront un sexisme inconscient, je signale que le marketing de Marionnaud est dirigé par une femme — Mme Juliette Delcourt — et, histoire de bien enfoncer le clou, que c’est aussi une femme qui assure la direction générale de la boutique — Mme Eileen Yeo.

C’est-à-dire que peu importent les interprétations des unes et des autres, l’idée selon laquelle cette pub pourrait — d’une manière ou d’une autre et ne serait-ce qu’inconsciemment — être sexiste est tout juste risible. C’est grotesque et j’attends avec gourmandise celui ou celle qui viendra se couvrir de ridicule en affirmant le contraire.

Partant, j’ai voulu vérifier ce qu’en pensent les filles de Twitter [1] :

Évidemment, ma TL n’étant pas particulièrement hassienne (euphémisme), une nette majorité se dégage. Mais notez bien ceci : 17% des femmes (ou présumées telles) ayant participé à ce sondage — soit 23 personnes — estiment manifestement que la pub de Marionnaud est sexiste.

Nous voilà devant un cas d’école : on a des raisons tout à fait factuelles de penser que cette pub n’est pas — même pas de façon inconsciente — sexiste mais près d’une personne sur cinq y voit du sexisme.

---
[1] Je ne puis que supposer que mes petits camarades masculins ont joué le jeu et se sont abstenu de répondre.

20 mai 2016

Leçon #1 : There ain't no such thing as a free lunch

Disclaimer : Je vous propose ici un exercice purement théorique. Dans la vraie vie, vous devriez chercher à diversifier votre portefeuille en sélectionnant plus d'un titre et il va de soi qu'investir sur la seule base de performances passées est parfaitement stupide. Ceci étant dûment rappelé et supposé compris par tout le monde, vous pouvez poursuivre.

$1 investi le 1er décembre 1990
(cliquez pour agrandir)

Le 30 septembre 2008 vous ayez été amené à investir de l’argent sur un seul titre sélectionné parmi ces quatre. Sur la base de ce graphique de performances (ce sont des vraies données et c'est la seule information dont vous disposez), lequel choisissez-vous ?

Avant de passer au débriefing, je vous suggère d’y réfléchir cinq minutes et de faire le choix qui vous semble le plus intelligent.

Débriefing

Certains d’entre vous ont peut être choisi la courbe verte. Si c’est le cas et en faisant abstraction des éventuelles postures politico-moralistes, vous avez sans doute une très forte aversion au risque et cherchez par tous les moyens à prendre le moins de risques possible, quitte à vous contenter d’un rendement médiocre. En l’occurrence, la courbe verte c’est la performance d’un portefeuille de T-Bills à 3 mois (des emprunts à court terme du trésor des États-Unis) ; c’est ce que vous auriez obtenu en investissant dans un fonds monétaire. Si c’est votre cas, je suppose que vous êtes salarié dans un grand groupe ou fonctionnaire.

À l’autre extrême, certains d’entre vous ont sans doute opté pour la courbe bleue. En l’occurrence, c’est le cours (dividendes réinvestis) de Pfizer et l’envolée spectaculaire que vous observez à la fin des années 1990, c’est en grande partie l’effet Sildénafil plus connu sous le nom de Viagra [1]. Si vous avez choisi d’investir dans Pfizer, vous avez sans doute une faible aversion au risque, vous êtes un joueur et êtes prêt à prendre un maximum de risques dans l’espoir de gagner le plus possible. À vue de nez, vous avez de bonnes chances d’êtes votre propre patron [2].

La courbe rouge correspond à un profil intermédiaire. C’est l’indice Russell 3000 soit, en gros, la performance d’un portefeuille très diversifié d’actions étasuniennes. Si vous avez fait ce choix, vous avez une aversion au risque que je qualifierais de moyenne : vous voulez du rendement mais pas au prix d’une prise de risques démesurée. Je ne sais pas ce que vous faites dans la vie mais une chose me semble très probable : vous n’êtes pas un débutant sur les marchés [re-2] ou vous faites preuve d'un bon sens remarquable. Je dis ça principalement parce que vous n’avez pas sélectionné la courbe noire.

Parce que si vous êtes de ceux qui ont choisi de tout mettre sur cette dernière, cet article est fait pour vous. La courbe noire, cette espèce d’OVNI qui rapporte autant que le marché des actions mais en ligne droite, c’est la performance de Fairfield Sentry Ltd., un fonds d’investissement qui restera célèbre dans l’histoire pour avoir été le principal client de Bernard Madoff. En termes clairs : c’est une arnaque. Voici la suite du graphique :

$1 investi le 1er décembre 1990
(cliquez pour agrandir)

Si vous vous êtes fait avoir, c’est l’occasion d’apprendre quelque chose d’utile : il n’existe rien de tel qu’un free-lunch. C’est la loi la plus fondamentale du capitalisme de marché : si vous voulez du rendement, vous devez accepter de prendre des risques ; si vous ne prenez aucun risque, vous n’aurez pas de rendement. La rémunération d’un investisseur, fondamentalement, c’est la rémunération du risque et quoi que puissent en dire les pseudo-experts, il n’y a pas moyen d’en sortir. C’est une loi absolue ; il n’y a pas de dérogation [3].

Je conclue en rendant à Arthur Charpentier (@freakonometrics) ce qui lui revient : cet article s'inspire d'un test quasi-identique [4] qu'il a fait depuis son compte Twitter ; voici les résultats :

---
[1] Oui, je sais, elle était facile.
[2] C’est aussi l’un des choix qu’aurait fait un professionnel des marchés financiers.
[3] Ce qui n'a pas empêche un certain nombre de clowns supposés pros de se faire avoir (voir ici)
[4] Sur le graphe d’Arthur, le marché des actions US est représenté par l’indice S&P 500 tandis que j’ai utilisé le Russell 3000. Par ailleurs (et ça n’est pas neutre pour qui suit les marchés régulièrement), j’ai affiché les dates.

17 mai 2016

Après le RoundUp, n’oubliez pas d’interdire le saucisson

Juste un petit point à propos de cette vidéo qui circule sur le glyphosate (a.k.a. RoundUp).

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), un organe de l’OMS, a classé le glyphosate dans la catégorie « probablement cancérigène » (le groupe 2A). Concrètement, ça signifie que les chercheurs du CIRC pensent que le glyphosate est cancérogène mais ne sont pas en mesure de le prouver.

Pourquoi l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) n’envisage-t-elle pas d’interdire le RoundUp ? Eh bien parce que c’est une agence de sécurité alimentaire qui, contrairement au CIRC dont le métier consiste seulement à identifier les sources possibles de cancer, cherche à quantifier leur dangerosité.

Bêtement, c’est comme les radiations solaires : on sait qu’elles sont cancérogènes à trop fortes doses mais ça n’est pas pour autant que vous allez vivre dans une cave. Or voilà : après s’être dûment penché sur la question, l’EFSA estime « qu’il est improbable que glyphosate comporte un risque cancérogène pour les humains » (rapport du 12 novembre 2015).

En résumé, si vous estimez que le RoundUp devrait être interdit au motif qu’il est « probablement cancérigène » selon l’OMS, vous devriez aussi réclamer l’interdiction des viandes rouges (qui font également partie du groupe 2A) et surtout des charcuteries, classées dans la catégorie « cancérogènes avérés » (le groupe 1).

Bref, cette vidéo relève de la pure propagande.

Je précise à celles et ceux qui veulent voir le lobbying de Monsato derrière les études qui innocentent le RoundUp que, d’une part, c’est vraiment prendre les gens de l’EFSA pour des imbéciles (ou pire…) et que, par ailleurs, Monsanto a aussi des concurrents pour qui une éventuelle interdiction du glyphosate vaudrait une petite fortune. Je dis ça…

9 mai 2016

Pierre Moscovici et les racines chrétiennes de l’Europe

Ainsi donc, Pierre Moscovici ne croit pas aux racines chrétiennes de l’Europe.

Le christianisme étant né, grosso modo, autour de l’an 30 et l’Europe, au sens géographique comme au sens de ses populations, ayant existé bien avant ça, il est assez évident que les racines de l’Europe ne peuvent être chrétiennes. Concrètement, la christianisation de l’Europe est un phénomène très long qui commence vraiment sous Théodose (l’édit de Thessalonique, en 380) et va se poursuivre au-delà de l’an mil, date à laquelle les peuples scandinaves et slaves seront définitivement christianisés. De ce point de vue, dire que les racines de l’Europe ne sont pas chrétiennes ne relève pas de la croyance mais de l’évidence.

Néanmoins, d’un point de vue culturel et politique, il est tout aussi évident que les racines de l’Europe sont bel et bien chrétiennes. Où que vous alliez en Europe, vous aurez toutes les peines du monde à trouver un village qui n’ait pas son clocher surmonté d’une croix ; aussi loin que vous remontiez jusqu’à l’effondrement de l’Empire romain d’occident, vous aurez autant de mal à trouver une entité politique qui n’ai pas, à l'origine, fondé son unité et sa légitimité sur le christianisme — la France, fille aînée de l’Église, en premier lieu.

De ces deux simples constatations de bon sens, nous pouvons conclure que la sortie de M. Moscovici ne relève ni d’une conviction personnelle ni d’une quelconque démarche intellectuelle. Le commissaire européen cherche simplement à cliver à bon compte en trollant les « de droite » (avec les réactions qu'on devine) pour mieux resserrer les rangs des « de gauche » (idem) derrière son parti. L’histoire récente des hochets sociétaux et autres considérations symboliques dont nous abreuvent nos politiques démontre assez bien que rien ne mobilise mieux la foule bêlante des colleurs d’affiches. Las, une fois encore, ça marche.