11 février 2016

Marche aléatoire

Jules Regnault, courtier, désespérait de prédire les cours de la bourse. En l’espèce, c’est la rente française 3% – obligation d’Etat émise en 1859 pour financer la guerre d’Italie – qui occupe les pensées de cet agent de change et par ailleurs éminent probabiliste : il a beau essayer, rien n’y fait, cette fichue rente monte et baisse sans qu’il soit humainement possible d’en prévoir le prochain mouvement.

En 1863, il publie son Calcul des Chances et Philosophie de la Bourse, unique ouvrage connu de sa plume dans lequel il introduit dans la plus grande discrétion de qui va devenir le fondement de la manière dont nous concevons les marchés financiers depuis : la très fameuse et pourtant si incomprise marche aléatoire.

Le fait est que nous ne voyons pas le futur. Cette fameuse valeur intrinsèque dont se prévalent si volontiers ceux qui ne connaissent de l’économie que ce qu’ils en perçoivent depuis leur tour d’ivoire n’est jamais que la somme d’une série de flux financiers hypothétiques actualisés à un taux arbitraire sur une période de temps laissée à la libre appréciation de l’utilisateur – c’est-à-dire du vent, un concept purement théorique, une chimère. Peu importent les fioritures auxquels les analystes recourent – Modigliani & Miller, Gordon & Shapiro… – le cours des évènements, et donc celui de la bourse, appartient à un futur qui nous échappe et nous échappera toujours. Que celui qui aurait été capable de produire une produire une valorisation décente d’Apple ou de Google il y a dix ans me jette la première pierre.

Et donc, suggère Regnault, si nous sommes infichus de prévoir l’avenir, autant considérer l’évolution des cours comme une variable aléatoire et tenter de comprendre les lois qui gouvernent cette dernière.

C’est là que vient se nicher la première grande incompréhension. Le fait que Regnault, plus tard repris par Louis Bachelier puis par le monde académique américain, suggère d’analyser les cours de bourse comme si leur évolution était aléatoire ne signifie aucunement qu’il pense qu’elle le soit vraiment. Ce que Regnault nous dit, n’en déplaise aux partisans de l’idée ridicule selon laquelle les marchés financiers ne seraient qu’un grand casino, c’est qu’une façon intelligente de faire face à l’incertitude radicale qui gouverne l’évolution des cours consiste à faire comme si leurs évolutions étaient effectivement guidées par le hasard.

Une analogie pratique et, je crois, assez juste consiste à comparer les marchés financiers aux générateurs de chiffres pseudo-aléatoires [2] utilisés par les cryptographes : tout le monde sait que ces algorithmes sont entièrement déterministes mais – et c’est leur raison d’être – les résultats qu’ils produisent donnent l’illusion de l’aléa ; c’est-à-dire, précisément, qu’un observateur aura beau scruter l’évolution des cours nuit et jours, il n’en sera pas plus capable de déterminer le prochain mouvement.

C’est tout le sens et le génie de cette marche aléatoire qui va devenir la base conceptuelle de la plupart des modèles financiers : puisque nous ne sommes pas capables de prédire l’avenir, faisons comme si ces choses évoluaient au hasard et se contentaient de suivre une loi probabiliste dont il nous revient, dès lors, de découvrir les paramètres – moyenne, variance… – pour tenter, autant que faire se peut, de réduire l’incertitude.

Voilà donc plus de 150 ans que le monde inventé par Regnault gouverne la façon dont nous envisageons les marchés financiers – ou, du moins, les marchés où se négocient des instruments aux cash-flows incertains. Que le modèle soit critiquable, je suis le premier à en convenir ; encore faut-il, comme toujours lorsqu’on critique une idée, en comprendre le sens et la raison d’être.

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[1] Louis Bachelier, Théorie de la spéculation, thèse soutenue le 29 mars 1900.
[2] Les Pseudo-Random Number Generators (PRNG) que vous utilisez sans le savoir quotidiennement pour, par exemple, chiffrer le contenu de vos e-mails.

18 janvier 2016

Une clownerie de plus

Un Commissariat à la souveraineté numérique. Telle est la nouvelle merveille techno-administrative sur la laquelle notre représentation nationale entend plancher au cours des mois à venir. Notez le choix des mots et comment, subtilement, tous les schémas de pensée directement issus de l’après-guerre viennent se télescoper avec le dernier sujet à la mode dans les cercles du pouvoir : les machins numériques.

Un Commissariat d’abord. Comme celui du plan quinquennal, comme à l’époque du grand mirage du Gosplan soviétique. Un Commissariat forcément haut, voire très-haut, qui fera l’objet — comme il se doit — d’un rapport tout à fait officiel : un rapport dans la grande tradition de celui qui avait, en son temps, été commandé par M. Balladur sur les autoroutes de l’information (1994) et avait permis à la puissance publique de conclure que cette petite chose que l’on appelait à l’époque « Internet » [1] n’aurait finalement qu’un succès limité.

La Souveraineté ensuite. Une petite dose de protectionnisme délicatement mâtinée de nationalisme — c’est à la mode — le tout enveloppé dans un concept fumeux — c’est pratique — permettra à tout un chacun de ne surtout pas évoquer les quelques succès déjà enregistrés par nos pouvoirs publics en matière de souverainisme économique et ce, notamment, dès lors qu’il est question de machin numérique. Le Minitel, bien sûr, mais aussi et bien plus récemment le « cloud à la française » qui fût, on l’a oublié, un échec tout à fait remarquable.

Bref, tous les ingrédients sont réunis : motifs fumeux, méthodes d’un autre âge et pilotage organisé par des gens qui — pardonnez-moi — n’ont sans doute d’un ordinateur qu’une vision très théorique et lointaine. Nous allons à coup sûr assister à un nouvel épisode calamiteux du colbertisme à la française : une grande mobilisation nationale (notamment des contribuables), d’intenses efforts de communication, quelques retards auxquels viendront vite s’ajouter quelques déconvenues d’ordre technique et, finalement, rien.

Ce système d’exploitation souverain ne verra sans doute jamais le jour et si, par miracle, quelque chose devait finalement sortir des cartons des commissions et sous-commissions mises sur pied à cet effet, vous pouvez être absolument certain que personne n’en voudra et que le machin ainsi créé sera imposé de force à nos administrations pour justifier son budget de développement.

Le plus extraordinaire, finalement, dans cette affaire de Commissariat à la souveraineté numérique et de système d’exploitation souverain, c’est que plus personne ne s’en émeut vraiment. Après plusieurs décennies de clowneries comparables, nous avons finit pas nous y habituer : on s’en offusque mollement ou en rit quelques jours — c’est selon — puis on passe au dossier suivant.

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[1] Autre préoccupation prioritaire de nos parlementaires : imposer l’usage de « l’internet ».

14 décembre 2015

Et donc, le Peak Oil...

Souvenez-vous, c’était il y quelques années, lorsque le prix du baril de brut flirtait avec les cents dollars : on ne comptait plus les gros titres des journaux qui nous annonçaient le fameux peak oil, le pic de production de pétrole ; évènement apocalyptique qui devait marquer la fin d’une époque — que dis-je, d’une époque : d’un monde ! — et qui justifiait, sous la plume des nombreux auteurs de rapport officiels et des journalistes, une intervention urgente de nos gouvernements.

Souvenez-vous, ce n’est pas si vieux : des mathématiciens aux barbes fleuries et aux visages débonnaires se relayaient à l’antenne pour nous expliquer ce qu’est une croissance exponentielle (Oh ! Merci Professeur !) tandis qu’une armada d’experts aux costumes impeccables prédisaient que le pic de production serait atteint quelque part entre 2010 et 2013 ou, pour les plus optimistes, en 2015 au plus tard.

Il se trouve, justement, que l’année 2015 prendra fin dans quelques jours et qu’où que je porte mon regard, je ne peux que constater que toutes ces prédictions, une fois de plus, se sont avérées fausses.

Non seulement la production mondiale de pétrole n’a pas reculé mais elle ne montre pas non plus le moindre signe de fléchissement. Mieux encore, en cette période de marasme économique elle progresse plus vite que la demande ; ce qui se traduit assez logiquement par un gonflement des inventaires et une chute des cours — au moment où j’écris ces lignes, le baril de West Texas Intermediate (WTI) se négocie à moins de $36 ; ajusté de l’inflation, c’est un prix similaire à celui de la fin des années 1980.

N’en doutons pas un instant : le prix de l’or noir finira bien par remonter un jour et ce sera à nouveau l’occasion, pour nos suspects habituels, d’envahir les colonnes de nos journaux et les plateaux de télévision pour y exposer les mêmes arguments et prédictions apocalyptiques qu’à la fin des années 2000. Et une fois de plus, ils se tromperont. Parier sur une hausse continue du prix des matières premières c’est parier contre l’intelligence humaine. Si nous devions retenir une leçon de notre histoire en tant qu’espèce, c’est que c’est un pari très risqué.

27 novembre 2015

Combattre l’ennemi dans ses plans

« Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l’ennemi ; ensuite ses alliances ; ensuite ses troupes ; en dernier ses villes. »
— Sun Tzu, l’Art de la Guerre (chap. 3)

Dans la terminologie de Daesh, la « zone grise » désigne l’ensemble des musulmans qui n’ont pas pris fait et cause pour leur califat sans pour autant prendre parti contre lui. Ce terme désigne donc les indécis ou celles et ceux qui n’osent pas se positionner dans le monde binaire que Daesh appelle de ses vœux : le califat contre les croisés.

Vous trouverez ci-dessous trois extraits d’un article titré « l’extinction de la zone grise » [1] publié dans la septième édition de Dabiq, le magazine de propagande anglophone de Daesh, en janvier 2015, juste après les attentats de Charlie Hebdo. L’article dans son ensemble explique un des points essentiels de la stratégie de l’organisation, un aspect sans doute aussi important à leurs yeux que leurs opérations purement militaires en cours : faire disparaitre la zone grise et, espèrent-ils, gonfler ainsi les effectifs de leur califat.

Les trois passages sélectionnés abordent plus précisément les actions terroristes menées en occident contre les « croisés » ; c’est-à-dire nous. Traduction presque mot-à-mot de votre serviteur :

« La présence du Califat magnifie également l’impact politique, social, économique et émotionnel de toute opération effectuée par les moudjahidin contre les croisés enragés. Cet impact magnifié oblige les croisés à détruire activement la zone grise eux-mêmes, la zone dans laquelle la plupart des hypocrites et des innovateurs [2] déviants vivant en Occident se cachent. […]
« Les musulmans en Occident se retrouveront rapidement face à deux choix, soit ils apostasient et adoptent la religion kuffar [3] propagée par Bush, Obama, Blair, Cameron, Sarkozy et Hollande au nom de l’Islam afin de vivre parmi les kuffar sans difficultés, soit ils effectuent la Hijrah [4] vers l’État Islamique et échappent à la persécution des gouvernements et citoyens croisés. […]
« Les musulmans dans les pays croisés se trouveront entraînés à abandonner leurs maisons pour un endroit où vivre dans le Califat, alors que les croisés augmentent les persécutions contre les musulmans vivant dans les pays occidentaux […]. »

Voilà le topo. C’est clair, net et précis : l’objectif opérationnel que poursuivent les dirigeants de Daesh quand ils commanditent des attentats en occident, c’est de nous diviser, de scinder nos sociétés en deux blocs irrémédiablement antagonistes : les musulmans et ceux qui ne rêvent que de s’en débarrasser. C’est une évidence et c’est aussi l’analyse qu’en font des auteurs aussi insignifiants que, par exemple, Scott Atran [5], Nafeez Mosaddeq Ahmed [6] ou Myriam Francois-Cerrah [7].

Devons-nous craindre la renaissance du grand califat et une guerre totale contre une armée de jihadistes fanatisés ? Sans doute pas ; ça n’arrivera probablement jamais. En revanche, pour ce qui nous concerne ici et maintenant, ce que nous sommes en droit de craindre c’est qu’ils poursuivent dans cette voie, qu’ils continuent à commettre des attentats en occident. Pourquoi ? Parce qu’au-delà de leur objectif final, qui relève essentiellement du délire prophétique, l’objectif intermédiaire est atteint : pour reprendre les termes de Scott Atran, « ils exploitent consciencieusement la dynamique décourageante entre la montée de l’islamisme radical et la renaissance des mouvements ethno-nationalistes xénophobes » et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça marche.

Je vais conclure cette petite intervention par la seule conclusion opérationnelle qui s’impose à toutes celles et ceux d’entre nous qui désirent sincèrement casser cette dynamique et, comme l’écrirait naguère Sun Tzu, « combattre l’ennemi dans ses plans ». Nous devons refuser de les laisser nous entraîner sur ce terrain ; l’art de la guerre c’est aussi ça : ne jamais laisser l’ennemi nous imposer une bataille, garder l’initiative en tout lieu et à tout instant. Nous devons tous, autant que nous sommes, non pas sauver la zone grise comme certains le disent, à mon humble avis, un peu vite mais, au contraire, la faire basculer de notre côté. Quoi que vous puissiez penser de l’Islam ou des musulmans, c’est un impératif stratégique : chaque acte ou discours islamophobe encourage Daesh à poursuivre et sème les germes de futurs attentats. Que ça vous plaise ou non, c’est un fait.

Cette guerre n’oppose pas et ne doit surtout pas opposer les musulmans aux non-musulmans. Cette guerre oppose celles et ceux d’entre nous qui souhaitent défendre la liberté et la paix contre des barbares qui ne rêvent que sociétés concentrationnaires et de conflit civilisationnel.

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[1] En version originale : « The extinction of the grayzone », page 54 et suivantes.
[2] Daesh se présente explicitement comme le courant légitime du salafisme et pratique à ce titre le takfir, c’est-à-dire l’excommunication de quiconque ne pense pas comme eux.
[3] Kafir, au pluriel kuffar, est un terme arabe qui désigne les mécréants, les infidèles.
[4] L’hégire, l’émigration des musulmans de Dar-al-Kufr (les terres de mécréance) vers Dar-al-Islam (là où règne la Sharia, c’est-à-dire essentiellement le califat de Daesh) ; émigration présentée comme une obligation qui s’impose à tous les musulmans.
[5] Atran, Scott, « Mindless terrorists? The truth about Isis is much worse », publié dans The Guardian (15 novembre 2015).
[6] Nafeez Mosaddeq, Ahmed, « ISIS wants to destroy the ‘grey zone’. Here’s how we defend it », publié dans OpenDemocracy (16 novembre 2015).
[7] Francois-Cerrah, Myriam, « Islamic State wants to divide the world into jihadists and crusaders », publié dans The Telegraph (18 novembre 2015).

15 novembre 2015

On ne combat pas une idée avec un fusil

(NB : je suis loin d’être un spécialiste du monde musulman ou du terrorisme ; je me contente ici de résumer ce qu’en disent quelques fins connaisseurs — un en particulier. Il va de soi que tout ceci est passé par le filtre de ma compréhension du sujet et, forcément, de mes propres convictions.)

Le 29 juin 2014, l’organisation connue sous le nom d’État Islamique a proclamé le Califat. En terre d’Islam, la proclamation d’un Califat est un acte hautement symbolique qui va bien au-delà de la simple constitution d’un royaume ou d’une quelconque république islamique. Le Calife, par définition, est le successeur du Prophète, le leader religieux, politique et militaire de l’ensemble des musulmans, où qu’ils se trouvent. Même si l’analogie est hasardeuse à bien des égards, on peut considérer que le Calife de l’Islam assume le rôle spirituel d’un Pape et la fonction exécutive d’un Empereur chrétien.

En proclamant Abou Bakr Al-Baghdadi calife de tous les musulmans, les leaders de l’État Islamique cherchent à faire revivre l’organisation religieuse et politique de l’Islam des premiers jours — même si, comme de nombreux historiens l’ont noté, cette vision de la réalité historique est essentiellement fantasmée. Abou Bakr est une référence directe à Abdullah ibn Abi Quhaafah, beau-père et compagnon du Prophète qui fût justement le premier Calife à succéder à Mahomet en 632.

Ces considérations théologiques et historiques sont capitales pour qui veut comprendre ce que les dirigeants de ce Califat veulent et, partant, le sens de leurs actions — notamment terroristes. Ce n’est jamais sans péril qu’on sous-estime un adversaire en partant du principe qu’il est irrationnel, que c’est un fou ou un illuminé. Les dirigeants de l’État Islamique ont un objectif stratégique très précis et leurs actions s’inscrivent dans une démarche parfaitement rationnelle qui vise à réaliser cet objectif.

Ce qu’ils veulent, prioritairement, c’est légitimer ce Califat. Il faut bien comprendre que nous avons affaire à un groupe d’aventuriers sans aucune légitimité qui, un beau jour, se sont autoproclamés chefs de l’Oumma. Encore faut-il, naturellement, que leur autorité soit reconnue par cette même Oumma.

Toute leur stratégie tend vers cet objectif. De leurs intenses efforts de communication aux actes terroristes en passant par les mises en scène moyenâgeuses dont ils inondent internet : l’État Islamique communique massivement pour légitimer son leadership auprès des musulmans. Ce point mérite qu’on s’y attarde. Le public que le Califat cherche à toucher ce n’est pas le public des kouffar (les infidèles) mais celui des musulmans qui ne reconnaissent pas encore sa légitimité. Ce qu’ils veulent, c’est obtenir la bay’ah, le serment d’allégeance du plus grand nombre de musulmans possible à commencer, bien sûr, par les autres factions djihadistes.

C’est un putsch, une OPA sur l’Islam qu’ils cherchent à faire. Ni plus ni moins.

Pour ce faire et reprenant explicitement les mots de Georges W Bush au lendemain des attentats de 2001, le message qu’ils font passer à l’Oumma est limpide : vous êtes avec nous ou contre nous. Comme le soulignait encore Iyad El-Baghdadi (@iyad_elbaghdadi) il y a quelques jours, ils veulent faire disparaître la zone grise ; laquelle n’est pas une délimitation dans l’espace mais une partition de l’Oumma. Ils veulent forcer ceux qu’ils appellent les musulmans « coconut » [1] à se positionner dans un monde binaire : soit ils reconnaissent la légitimité du Califat, soit ils prennent fait et cause pour les « croisés ».

Dans ce contexte, les attentats commis dans le monde occidental peuvent se comprendre de deux façons. On peut bien sûr prendre leurs revendications au pied de la lettre et croire qu’ils cherchent vraiment à mettre fin aux interventions militaires occidentales en Syrie. C’est à mon sens une erreur : ils veulent cet affrontement ; ils en ont besoin pour affirmer le leadership militaire du Califat face aux « croisés » jusqu’à la mythique apocalypse de Dabiq [2]. Encore une fois, ces pseudo-revendications n’ont de sens que comprises comme autant de messages à destination des musulmans qui vivent en occident : « voyez, disent-ils en substance, les croisés nous attaquent et c’est le Califat qui défend l’Islam. »

Le véritable sens de ces attentats c’est encore une fois l’éradication de la zone grise et le regroupement du « véritable » Islam sous la bannière du Califat. Supposez, ne serait-ce qu’un instant, que les leaders de l’États Islamique soient doués de raison et qu’ils connaissent au moins un peu notre monde occidental : quel genre d’effets sont-ils en droit d’attendre de telles opérations ? Eh bien précisément les effets qu’ils obtiennent effectivement : crispation sécuritaire et montée de l’islamophobie.

Il n’y pas de méthode plus sure pour pousser la jeunesse musulmane occidentale à rejoindre le Califat que d’inciter les non-musulmans à les rejeter. Les réactions d’une certaines droite islamophobe [3] au lendemain des attentats étaient non seulement prévisibles et prévues mais elles étaient surtout voulues par l’État Islamique ; elles participent pleinement de ce monde binaire — Islam contre croisés — qu’ils appellent de leurs vœux ; monde dans lequel le Califat prend tout son sens et trouve sa légitimité.

Partant, notre impératif stratégique consiste à convaincre le Califat que sa méthode ne fonctionne pas ou, mieux encore, qu’elle produit les effets inverses de ceux qui étaient escomptés. Poster des militaires en armes à chaque coin de rue n’aura jamais d’autre effet que de nous donner une fragile illusion de sécurité. C’est à la source même de leur motivation qu’il faut s’en prendre. Le Califat est une idée et on ne combat pas les idées avec des fusils.

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[1] Pour noix de coco : marron à l’extérieur, blanc à l’intérieur — c’est, il me semble, suffisamment explicite.
[2] Ce n’est, là encore, pas un hasard si la principale publication de l’EI en français est titrée Dabiq.
[3] Notez qu’il n’y a que cette droite islamophobe et le Califat lui-même pour défendre l’idée d’un Islam monolithique et guerrier par essence.

29 août 2015

Compétences et opinions

Je vous propose une petite analyse rapide des résultats de ma petite expérience, cette fois-ci en français. Les données qui suivent sont établies sur la base de 213 réponses collectées du 27 août à 10h37 UTC au 29 août à 8h03 UTC. Sans grande surprise, le panel est massivement masculin (182, 85.4%) ; les 25-55 ans dominent très nettement (173, 81.2%), sont suivis des moins de 25 ans (31, 14.6%) tandis que les plus de 55 ans ne pèsent que 4.2% de l’échantillon (9 personnes).

En moyenne, vous évaluez vos connaissances en mathématiques à 6.3 sur 10 avec une écart-type de 1.9 et une asymétrie à gauche assez prononcée (-0.47) — La note la plus fréquente est 7 sur 10. C’est en anglais que la note moyenne est la plus élevée (7) ce qui, bien sûr, traduit un biais de sélection puisque le test était en anglais. Vos notes en matière de compétences économiques et financières, enfin, se distribuent de manière très uniforme : la moyenne se situe à 5.4 avec un écart-type très élevé de 2.4 et une asymétrie quasi-nulle.

Le biais de sélection est également évident lorsqu’on considère le jugement que vous portez sur les marchés financiers : vous êtes 107 (soit moitié de l’échantillon) à avoir répondu qu’ils étaient essentiels au bon fonctionnement de l’économie, 49 à les juger plus ou moins utiles, 32 à penser qu’ils sont déconnectés de l’économie réelle et 14 seulement à y voir un grand casino inutile qui ne sert qu’à engraisser les riches.

Ceci étant dit, revenons-en aux résultats des enchères. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces derniers sont hétéroclites : ils couvrent à peu près l’intégralité du spectre des possibles (et même au-delà) ; de l’hyper-rationalité de celui qui propose 99.66115 et 83.051 dollars respectivement [1] jusqu’aux propositions les plus délirantes (sur la première enchère, j’ai une offre à 2,000 dollars, une autre à 1 dollar et j’en ai 4 qui estiment que ça ne vaut rien du tout !), la dispersion des résultats est telle qu’il est quasiment impossible de vous proposer des moyennes un tant soit peu significatives.

Une chose qu’on peut faire, en revanche, c’est analyser le profil de ceux qui ont proposé les meilleures réponses par rapport à l’ensemble de l’échantillon. En procédant de cette manière, on retient — à priori — un groupe d’individus qui, peu importe leur degré de connaissance technique, ont essayé de répondre sérieusement à la question à la manière de philosophes (décrire ce qui est) tout en éliminant les réponses fantaisistes (et notamment les jugements de nature morale ou religieuse).

Encore faut-il, bien sûr, définir des critères objectifs qui permettent de classer les réponses entres-elles. Évidemment, ces critères sont forcément un peu partiaux. Pour rentrer dans le groupe des « meilleures réponses », la vôtre devait satisfaire aux deux critères suivants :

Primo, le prix proposé lors de la première enchère soit être supérieur ou égal à 95 dollars et inférieur 99.7 dollars. La borne basse correspond à un taux sans risque de 5.26% ce qui, au regard des conditions de marché de ces dernières années, est déjà très élevé tandis que la borne haute (99.7 dollars [2]) correspond à un taux de 0.3% — c’est-à-dire un peu moins que le taux des T-Bill à un an au moment de l’expérience. Ces chiffres sont arrondis pour tenir compte du fait que la plupart des réponses le sont aussi.

Deuxio : le prix proposé lors de la seconde enchère reflète une prime de risque nulle ou positive et inférieure à 15%. Pourquoi nulle ? Parce qu’exclure les réponses risques neutres reviendrait à sanctionner ceux d’entre vous qui sont manifestement les plus techniquement compétents. Je place une limite maximale à 15% de prime de risque pour ne pas éliminer celles et ceux qui ont répondu « au doigt mouillé ». Enfin, j’élimine les primes de risque négatives parce que, dans le cadre que je vous proposais, c’est une réponse parfaitement irrationnelle (et c’était fait exprès [3]). Là encore, j’utilise des règles d’arrondi qui permettent de ne pas éliminer les réponses approximatives.

Au total, vous êtes 56 (un gros quart de l’échantillon) à avoir passé ces deux filtres. Le tableau suivant donne les notes moyennes que vous vous êtes attribués et les compare à l’ensemble des participants.

— Table 1 —
Meilleures réponses
Notes moyennes (sur 10)

Domaine Sélection Ensemble
Mathématiques 6.7 6.3
Anglais 7.2 7
Économie & Finance 6.4 5.4

Vous noterez que c’est en matière de connaissances économiques et financières que l’écart est le plus sensible — presqu’un demi écart-type. Sur ce critère, ils ne sont que 8 à évaluer leurs connaissance en-deçà de 5 contre 32 à s’attribuer 6 ou plus.

Plus intéressant, la distribution de ce groupe en fonction de leur opinion sur les marchés financiers (la question était : « What is your opinion on financial markets? ») :

— Table 2 —
Meilleures réponses
Opinion sur les marchés financiers (%)

Réponse Sélection Ensemble
Essential to the economy 64.3% 50.2%
Somehow useful 23.2% 23.0%
Disconnected from the real economy 5.4% 15.0%
Useless casino for the wealthy 5.4% 6.6%
No opinion 1.8% 5.2%

C’est-à-dire que dans le groupe des meilleurs réponses, ceux qui ont une opinion positive du rôle des marchés financiers sont largement surreprésentés tandis que ceux qui se montrent les plus critiques (déconnexion de l’économie réelle et casino) sont nettement sous-représentés.

De la même manière, on peut former le groupe composé des plus mauvaises réponses : prix inférieurs à 50 dollars (soit un taux sans risque supérieur à 100% !), supérieurs à 100 (je ne compte pas les prix strictement égaux à 100 pour ne pas pénaliser d’éventuelles réponses purement idéologiques [4]) et prix de la deuxième enchère supérieurs ou égaux à ceux de la première. On obtient un groupe de 36 personnes qui se notent elles-mêmes comme suit :

— Table 3 —
Moins bonnes réponses
Notes moyennes (sur 10)

Domaine Sélection Ensemble
Mathématiques 5.5 6.3
Anglais 6.2 7
Économie & Finance 4.3 5.4

Quant au jugement que porte ce groupe sur les marchés financiers :

— Table 4 —
Moins bonnes réponses
Opinion sur les marchés financiers (%)

Réponse Sélection Ensemble
Essential to the economy 33.3% 50.2%
Somehow useful 25.0% 23.0%
Disconnected from the real economy 13.9% 15.0%
Useless casino for the wealthy 11.1% 6.6%
No opinion 16.7% 5.2%

Évidemment et comme je l’ai déjà souligné, le panel est biaisé, les contions expérimentales sont loin d’être parfaites, de nombreuses réponses ne sont sans doutes pas vraiment sincères ou sérieuses… bref, cette petite expérience n’a pas vraiment de valeur scientifique (par exemple, les 11.1% qui voient les marchés financiers comme un grand casino dans la table 4 ne sont que quatre). Cela dit et sans revenir sur ce que je viens d’écrire, si ces résultats pouvaient convaincre qui de droit de creuser un peu le sujet, ça serait peut être pas inutile.

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[1] Ce monsieur à actualisé mes 100 dollars au taux des T-Bill à 1 an (0.34%) puis actualisé l’espérance de remboursement de la deuxième enchère (83⅓) au même taux pour tomber sur le prix risque-neutre à 3 décimales près. (Message à l’intéressé : pour la deuxième enchère, vous avez proposé 0.83051 dollars. Un peu surpris au début, j’ai fini par comprendre que, suite à une bête erreur de calcul, c’était bel et bien 83.051 dollars que vous vouliez écrire.)
[2] Toutes les offres supérieures à 99.66115 dollars (voir note précédente) sont supérieures ou égales à 100 dollars.
[3] Une manière classique d’illustrer l’aversion au risque consiste à proposer deux options : (i) prenez 100 dollars ou (ii) jouons à pile ou face, pile vous gagnez 300, face vous perdez 100. Dans cette configuration, un certain nombre d’individus (risk-seekers) peuvent tout à fait choisir de tenter leur chance et choisir le lancer de pièce.
[4] Près de la moitié des partisans du « casino de riches » ont répondu ça.

28 août 2015

My Little Experiment

First of all, I’d like to thank all the participants to my little experiment with a special mention for those who helped me to get answers beyond the narrow circle of my followers. As I am writing this, the number of answers has just crossed the 201 mark — which is, to be honest, much more than what I expected.

That was a test. I’m not working on an academic research paper (as some of you rightly noted, the panel of respondents would have been highly biased toward economists and financial markets professionals) but on pedagogical tool I intend to use with my students. I was just trying to come up with something workable and needed a little bit of user testing: I had much more than this since some of you (I don’t know who, by the way) provided me with a number of very useful suggestions. So, again, thank you everybody!

Spoiler alert: if you want to do the test, do it before reading what follows.

The raw data is there. I have just removed the answers to the last question (“According to you, what was that all about?”) to protect everyone privacy (there was a number of personal messages in there) as well as three answers (a troll and two obvious jokes). You may play with if you want but keep in mind that the panel is biased.

So, what was that all about?

The first question was, of course, about time preference or, to be more specific, about time-value of money. To put it simply it means that, for “normal” homo sapiens, a dollar today is worth more than a dollar at any distant date in the future. Since I was assumed to be a borrower of an unquestionable creditworthiness (a Lannister) offering to pay back 100 dollars, any strictly positive amount below 100 dollars was therefore a consistent answer. For instance, if you have offered 80 dollars, it basically means that, in one year from now, you’ll get your 80 dollars back plus 20 dollars of interest — that’s a 25% interest rate (100/80-1=0.25). If your answer fits in that range, I considered it as a “valid” answer.

Of course, since you had no reason to question my ability to pay my debt, a 25% interest rate was completely off current market conditions. For instance, as the questionnaire was circulating, the 12-months USD LIBOR rate was around 0.83% and the 1-year T-Bill rate was 0.34% — therefore, a realistic price would have been somewhere between 99.18 and 99.66 dollars (one respondent bided 99.66115 dollars exactly — unsurprisingly, he rated himself 9 in finance and economics).

If you’ve answered zero, it means that you are discounting future amounts with an infinite interest rate. In other words, you think that any future payment is worthless which means, for instance, that you would refuse any wage-paying job unless your boss agrees to pay you on a continuous basis — e.g. you want a cash transfer for every second of work. If you have bided 100 dollars or more, it means that your discount rate is equal to zero or negative. The latter doesn’t make sense (most people answering this ranked themselves poorly in finance/economics and even sometimes in English) while the former is probably a moral condemnation of interest (typically people who see financial markets as a “useless casino for the wealthy”). These answers fall in the “out of range” category.

Table 1
Bids in auction #1

Range ($) Number
[99:100[ 12
[90:99[ 124
[75:90[ 22
]0:75[ 21
Out of range 22

The second question was, as many of you guessed, about risk aversion and the risk premium. Results are a bit trickier to interpret since they must be analyzed with respect to your first answer. For instance, if you have bided 80 on the first auction (meaning that your one-year risk-free rate is 25%), you are expected to bid a lower amount (a higher yield) on the second option because it’s riskier. Out of the 179 valid answers to the first question, an overwhelming majority of respondents got it right (171 or 95.5%).

In real life, the situation where a borrower is not able (or not willing) to meet its obligations is called a default. As it is, of course, extremely difficult to assess someone’s creditworthiness [1], I’ve created a similar risk (you don’t get your money back) that is easy to measure, known in advance and does not depend on interpretations. With the “roll-a-dice” thing, we know exactly all possible outcomes (1, 2, 3, 4, 5 or 6) and their associated probabilities (1/6th each). From this, it is fairly easy to compute the expected reimbursement amount: 83⅓ (100*5/6).

This is where it starts to be interesting. Assuming you have bided 80 dollars on the first auction (e.g. your one-year, risk-free interest rate is 25%), the mathematically perfect bid for the second option is 66⅔. Why is that? Because by lending 66⅔ dollars at 25% you would get exactly 83⅓ dollars after on year — which is the expected reimbursement amount. In other words, your bid hedges your risk to the penny: you’re risk neutral [2]. You may easily compute the risk-neutral bid given your first bid ($x$) with the following formula: $(83+\frac{1}{3}) \times \frac{x}{100}$.

Now, using the same example, if you paid more than 66⅔ dollars, you’re basically requiring a lower interest rate to participate in a risky project than what you asked to lend me money without any risk. For instance, if your second bid is 70 dollars, your risk-adjusted rate of interest is 19.05% (83⅓/70-1) to be compared with the 25% you required in the risk-free auction. You’re a risk lover (or risk seeker) meaning that you have a preference for risk; you’re willing to make less money in percentage terms to play the risky game.

Lastly, you may also have bided a lower amount in which case you’re said to be risk-adverse. For instance, if you only paid 60 dollars, you’ll get a 38.89% interest rate which is much higher than the risk-free 25%. It basically means that, explicitly or intuitively, you required an extra discount, an incentive, to participate to the risky auction. In finance and economics, the difference between the risk-adjusted interest rate you require to participate in a risky project and the risk-free rate (38.89%-25%=13.89%) is known as a risk premium.

If you’re risk neutral your risk premium is equal (or very close) to zero, risk lovers have negative risk premiums and risk-adverse people have a positive risk premium. The next table summarizes the implicit risk premiums extracted from the bids of the 171 respondents who made it through the first two filters.

Table 1
Risk premiums in auction #2

Range (%) Number
Risk-lovers (below -1%) 24
Risk-neutral (-1% to 1%) 28
- of which [-0.01%:0.01%] 13
Risk-adverse (above 1%) 119
- of which > 10% 85

Well, that’s typically what was expected: most people are risk-adverse. I’m afraid it’s nothing new: remember I’m just trying to explain the concept to my students.

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[1] That’s the business credit rating agencies such as Moody’s or Standard & Poor’s are in, by the way.
[2] Alternatively, you’re good at maths and you wanted to prove it.

Now, if you’re a teacher and if you want to use something like this for your students, maybe we can join forces and build something more robust. Just tell me.