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Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.

Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez vous attendre à une pénurie et à ce qu’on s’arrache les sardines à prix d’or.

Par ailleurs, puisque nos deux villages ne commercent pas entre eux, il est très probable que les prix de sardines évoluent de façon indépendante d’un village à l’autre. C’est-à-dire qu’un de nos deux villages peut connaître une situation de pénurie (et des prix très élevés) alors que l’autre croule sous les sardines (et les prix y sont donc très bas). La pénurie comme l’abondance peuvent bien sûr arriver en même temps dans les deux villages mais il est peu probable que ce soit systématique.

Maintenant, équipons nos pêcheurs et leurs clients de téléphones mobiles et voyons ce que ça change.

Désormais, si l’un de nos deux villages se trouve en situation de pénurie, les acheteurs peuvent contacter les habitants de l’autre village pour trouver des sardines meilleur marché. Symétriquement, si la pêche a été bonne dans un village, les pêcheurs peuvent désormais écouler leur surplus de production et préserver leurs revenus. Incidemment, il existe maintenant un nouveau métier qui consiste à acheter des sardines dans un village pour les revendre dans l’autre.

Nous devrions donc observer deux phénomènes. Primo, les prix devraient être beaucoup moins volatiles : les bonnes pêches d’un village compensant les mauvaises de l’autre, l’approvisionnement est plus régulier et donc, les écarts de prix d’un jour à l’autre sont moins importants. Deuxio, les écarts de prix d’un village à l’autre sont aussi moins importants [1] : en vendant vos sardines dans l’autre village parce que les prix y sont plus élevés, vous augmentez l’offre là-bas tandis que vous la réduisez chez vous ; les prix devraient donc converger aux coûts de transport près.

En 2007, Robert Jensen, un professeur de Wharton (Université de Pennsylvanie), a publié un papier tout à fait extraordinaire [2] qui nous permet de vérifier ces prédictions de la théorie économique en conditions réelles. En l’occurrence, il ne s’agit pas de deux villages mais de 15 villages de l’état Kerala, état de l’extrême sud-ouest de l’Inde, qui ont été répartis en 3 régions en fonction de la date de mise en service du réseau de téléphonie mobile : la région 1, au sud, qui est couverte à partir de janvier 1997, la région 2, au centre, dont le réseau cellulaire commence à fonctionner entre en juillet 1998 et la région 3, tout au nord, qui n’est équipée qu’à partir de mai 2000.

Dans chacune de ces 3 régions, les chercheurs ont identifié 5 marchés aux poissons distants d’une quinzaine de kilomètres les uns des autres — soit 15 marchés au total — et, tous les mardis du 3 septembre 1996 au 29 mai 2001 (soit pendant 248 semaines), ont relevé les prix auxquels se vendaient les sardines sur chaque marché. Voici, pour chaque marché dans chacune des trois régions, les prix constatés en roupies par kilo :

Les traits verticaux rouges correspondent à la date de mise en service du réseau mobile dans chaque région : vers la semaine 22 pour la région 1, vers la semaine 98 pour la région 2 et vers la semaine 196 pour la région 3. Dans chaque cas, presqu’immédiatement après la connexion au réseau, la volatilité du prix des sardines et les écarts d’un marché régional à l’autre s’effondrent. C'est exactement ce que prédit la théorie : moins de pénuries, moins de gâchis et des prix beaucoup plus stables.

Dans le même ordre d'idées, je vous invite à découvrir, si vous ne l'avez pas déjà fait, le paradoxe des oignons.

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[1] La Loi du prix unique (Law of One Price, LOP) stipule qu’en l’absence de restriction des échanges et si l’information circule, le prix d’un même produit doit être identique sur tous les marchés aux coûts de transaction près.
[2] Robert Jensen, The Digital Provide: Information (Technology), Market Performance, and Welfare in the South Indian Fisheries Sector (2007). Cliquez ici pour la présentation des résultats.

Un grand merci à Arthur Charpentier pour le lien !

Commentaires

  1. C'est rare de trouver la confirmation expérimentale d'une théorie en économie, c'est pourquoi je trouve cet article très interessant

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