Accéder au contenu principal

Plus se multiplient les lois et les ordonnances...

« Plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits. »
— Lao Tseu, Tao-tö king

Il y a quelques années de ça, quand je débutais ma carrière, je vendais des fonds d’investissement à de petits investisseurs institutionnels français. Il y avait, là-dedans, un peu de tout : des petites caisses de retraites, quelques entreprises qui avaient accumulé un trésor de guerre mais surtout, des banques régionales qui investissaient en compte propre. C’est en rendant visite au trésorier de l’une d’elles que j’ai réalisé quelque chose d’important.

À priori, lorsque vous rencontrez le trésorier d’une petite banque régionale, vous ne vous attendez pas à discuter avec quelqu’un de très technique. Ce que je dis ici n’a rien de condescendant ; c’est juste un fait : gérer le compte propre d’une petite banque de province, ça n’a rien à voir avec ce qui se fait dans les grandes institutions financières qui, en général, disposent de salles des marchés dédiées et d’équipes de trading de très haut niveau. Dans une petite banque régionale, on fait des choses simples notamment parce qu’on n’est pas outillé pour faire autre chose.

Sauf que, ce jour-là, mon interlocuteur sortait du lot. Le type était manifestement bon. Il était même très bon et, de toute évidence, bien meilleur que moi. La discussion, cordialement au demeurant [1], suivait son cours quand, n’y tenant plus, j’ai posé la question qui me brûlait les lèvres depuis plusieurs minutes : « mais tu faisais quoi, avant ? »

Oh boy! j’avais en face de moi l’ancien patron du desk dérivés de crédit d’une des plus grosses institutions financières européennes. Mon petit trésorier était juste un cador, un type infiniment plus technique que moi. Par quel miracle ? Eh bien c’est très simple : après plusieurs années passées à l’étranger le gars avait eu le mal de pays et avait décidé de rentrer dans son patelin natal ; patelin dans lequel le seul poste à peu près cohérent avec ses compétences était celui de trésorier de la petite banque régionale locale — au passage, il avait divisé son salaire par cinq ou six.

Je vous raconte ça parce qu’hier, Alexandre Delaigue relayait les ennuis judiciaires de BNP Paribas Personal Finance, une filiale de BNP Paribas spécialisée dans les prêts à destination des particuliers. En cause, un type de crédit immobilier bien spécifique au travers duquel la banque proposait à ses clients, entre 2008 et 2009, d’emprunter des francs suisses et de rembourser en euro. Le but de la manœuvre, évidemment, c’était de profiter des taux plus bas en Suisse. Le risque — parce qu’il y en a toujours un — c’était une hausse du cours du franc suisse par rapport à l’euro qui, pour des emprunteurs dont les revenus sont en euros, se traduirait mécaniquement par une augmentation de la valeur de leur dette.

Il faut dire ici qu’au moment où BNP Paribas Personal Finance commercialise ce produit, le pari semble tout à fait raisonnable. Avec, d’une part, la Banque Nationale Suisse qui est un modèle historique de gestion rigoureuse et, d’autre part, la Banque Centrale Européenne qui semblait fermement décidée à suivre cet exemple, parier sur une stabilité de la parité de ces deux devises semblait une stratégie raisonnable. Sauf que c’était sans compter sans la crise ; laquelle a provoqué une envolée du franc suisse que la BNS a bien tenté d’enrayer pendant près de 4 ans… avant de jeter l’éponge le 15 janvier 2015.

Et là, naturellement, pour celles et ceux qui avaient contracté les crédits de BNP Paribas, c’est la catastrophe : « À titre d'exemple, relayent LesEchos.fr, un consommateur ayant emprunté 204 000 euros en 2009 doit aujourd'hui près de 270 000 euros alors qu’il en rembourse chaque mois environ 1 300. » Je l’ai dit plus haut et je ne cesse de le répéter : il n’existe rien de tel qu’un free lunch. Que vous soyez placeur ou emprunteur, vous ne gagnerez pas d’argent sur les marchés financiers [2] sans prendre de risques et le fait que vous n’ayez pas identifié les risques ne signifie en aucun cas qu’ils n’existent pas.

Et c’est bien ce qui est reproché à BNP Paribas : de ne pas avoir alerté — ou du moins pas suffisamment — ses clients des risques qu’ils prenaient. C’est une des dispositions clés de la règlementation (MiFID) : toute institution financière à un devoir de conseil et ce, d’autant plus quand ses clients sont des particuliers.

Et c’est là que je repense à mon trésorier. Lui aussi, de fait, est un particulier. Sitôt sorti de son bureau, redevenu un honnête citoyen comme vous et moi, il est au regard de nos lois un simple particulier et donc, présumé parfaitement incompétent sur à peu près tous les sujets et en matières économiques et financières en particulier. Or, pour les raisons évoquées plus haut, nous savons maintenant vous et moi qu’il n’en est rien : il est plus que probable que mon trésorier soit en réalité plus compétent que les concepteurs mêmes du produit de BNP Paribas.

Mais, me direz-vous, la règlementation impose aux banques d’évaluer les compétences de leurs clients afin, justement, d’identifier ceux qui sont en mesure d’intervenir sur des instruments complexe et ceux qui le sont pas. C’est juste, j’ai moi-même — comme vous sans doute — été soumis à un questionnaire de ce type et j’ai fait comme l’écrasante majorité des professionnels des marchés financiers (et dont @VaeVix) : je me suis déclaré le plus incompétent possible [3].

Pourquoi ? Eh bien c’est très simple : ça me donne la possibilité de faire des paris risqués tout en me retournant contre la banque si d’aventure les vents devaient m’être défavorables. C’est aussi simple que ça. Ça n’est pas très élégant, certes, et je n’en ai d’ailleurs jamais profité. Mais pourquoi diable voulez-vous que je fasse un tel cadeau à ma banque ?

Entendez-moi bien : je n’accuse les clients de BNP Paribas de rien et il est tout à fait possible que la banque soit effectivement en faute. Ce que je dis, et ceux de nos élus qui ont coulé sciemment les comptes de leurs communes m’en sont témoins, c’est que nos règlementations actuelles, non contentes de déresponsabiliser les clients, sont en train de judiciariser à l’excès toute l’industrie financière. C’est une très mauvaise chose. L’excès de règlementation ne profite à personne si ce n’est aux plus malins et aux moins honnêtes d’entre nous.

---
[1] C’est aussi à ça, sur les marchés, que vous reconnaissez très vite les gens du métiers : ils tendent à vous tutoyer très vite et se montrent volontiers amicaux.
[2] Au-delà du taux sans risque s’entend.
[3] Sous le regard goguenard de ma conseillère qui avait bien vu qui émettait mes bulletins de paie.

Commentaires

  1. "été soumis à un questionnaire de ce type et j’ai fait comme l’écrasante majorité des professionnels des marchés financiers (et dont @VaeVix) : je me suis déclaré le plus incompétent possible " la banque ne fait t'elle pas aussi ce genre de questionnaire ,pour refuser au client la possibilité d'utiliser un produit trop risqué ou de s'endette si le risque de non remboursement est élevée?

    RépondreSupprimer
  2. De ce que je connais des banques (notamment de détail) l'incompétence des gens qui sont derrière la création/validation de ce genre de produits est assez étonnante. Sur ce coup là j'aurais plus tendance à faire confiance au rasoir d'Hanlon "Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer ".

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Les prix « avant l’euro »

(J’ai l’intention de compléter cet article au fur et à mesure. Si vous avez des prix à proposer (avec des sources crédibles), n’hésitez pas à le me suggérer dans les commentaires.)L’euro a été introduit en deux temps. La première étape a eu lieu le 1er janvier 1999 à minuit, quand le taux de change irrévocable des différentes monnaies nationales par rapport à l’euro a été fixé définitivement — soit, pour ce qui nous concerne, 1 euro = 6.55957 francs. La seconde étape, l’introduction des pièces et billets en euro, s’est étalée sur un mois et demi : du 1er janvier 2002 au 17 février 2002 ; date à laquelle les espèces en franc ont été privées du cours légal [1] — c’est-à-dire qu’il était interdit de les utiliser ou de les accepter en règlement d’une transaction.SalairesÀ compter du 1er juillet 2000, le SMIC horaire brut était fixé à 42.02 francs soit, pour avec une durée légale du travail de 39 heures par semaine (169 heures par mois), 7 101.38 francs bruts par mois. Le 1er juillet 2001,…

Le socios de Le Média

Pour devenir socio de Le Média, la future web-TV des amis de M. Mélenchon, vous devez (i) acquérir un ou plusieurs titres de propriété de Le Média (5 euros l’unité) et (ii) régler une contribution destinée à « financer le Média » (en fonction de vos revenus de 50, 80, 120 ou 200 euros). C’est le paiement de ces deux sommes, appelé droit d’entrée, qui fait de vous un socio. Les conditions générales stipulent très clairement qu’aucune cotisation n’est demandée.En contrepartie, vous promettent-ils, vous deviendrez propriétaire du nouveau média (selon la homepage) ou, du moins, d’une partie de celui-ci via l’association « Le Média » (selon la page socios, j'y reviens) et vous bénéficierez d’un certain nombre de « services exclusifs » comme, par exemple, le droit de publier un avis et de commenter les programmes ou, plus prosaïquement, celui d’avoir votre nom au générique d’un programme de votre choix.À l’heure où j’écris ces lignes, Le Média revendique 9 421 socios pour 1 117 972 eur…