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Qui est riche ?

J'ai mené une petite enquête sur Twitter pour essayer d'évaluer ce que les gens entendent pas être riche. Au total, 382 personnes ont participé ce qui est beaucoup mais, malheureusement, pas assez pour exploiter toutes les données (notamment les intentions de vote par candidat aux présidentielles). Avant de vous présenter les résultats, une petite mise au point s'impose.

Patrimoine net

Votre patrimoine net, conceptuellement, c’est la somme d’argent que vous récupèreriez si vous vendiez tout ce que vous possédez et remboursiez toutes vos dettes. C’est l’équivalent de ce qu’on appelle les fonds propres pour les entreprises : c’est ce qui est vraiment à vous. Si vous êtes propriétaire d’un appartement estimé à 200 000 euros, votre patrimoine brut s’élève à 200 000 euros ; mais si vous devez encore 150 000 euros à la banque, votre patrimoine net ne s’élève qu’à 50 000 euros.

Un aspect important du patrimoine net, c’est qu’il peut tout à fait être négatif. C’est ce qui arrive quand le montant de vos dettes est supérieur à la valeur de ce que vous possédez. C’est typiquement le cas de nombreux jeunes diplômés de grandes écoles qui ont financé leurs études à crédit : ils entrent à peine dans la vie active, ne possèdent presque rien mais doivent beaucoup d’argent à leur banque.

Ça donne lieu un paradoxe intéressant déjà évoqué ici : un paysan syrien qui, par hypothèse, ne possède rien mais ne doit rien à personne dispose d’un patrimoine net nul mais il est réputé plus riche qu’un jeune diplômé de Harvard dont le patrimoine net est négatif. En réalité, ce paradoxe n’est qu’apparent. Notre jeune diplômé possède un capital extraordinairement précieux : sa capacité à créer de la richesse et donc à gagner de l’argent. On appelle ça du capital humain [1].

Ce qui m’amène fort opportunément à mon second point : le patrimoine net s’accumule en général avec le temps. Dans la plupart des cas vous en avez peu quand vous êtes jeunes et plus vieillissez, plus vous en accumulez. Il y a principalement deux raison à cela : primo, ce patrimoine est le fruit d’une accumulation d’épargne (notamment lorsque vous remboursez le capital de votre crédit immobilier [2]) et, deuxio, la plupart des gens héritent du patrimoine de leurs parents lorsqu’ils ont eux-mêmes passé la cinquantaine [3].

C’est-à-dire qu’être riche, au sens patrimonial du terme, ça dépend en grande partie de votre âge. Sur la base des données de l’Insee, voilà à quoi ça ressemblait début 2015 :

Âge [5] D1 D5 D9
Moins de 30 ans1 20014 10090 200
De 30 à 39 ans2 40057 100304 300
De 40 à 49 ans2 200113 200500 100
De 50 à 59 ans2 700172 400672 000
De 60 à 69 ans6 100211 800696 200
70 ans et plus7 000157 000610 000

Où D1 désigne le premier décile (lecture : 10% des trentenaires disposent d’un patrimoine net inférieur ou égal à 2, 400 euros), D5 désigne la médiane (lecture : la moitié des moins de 30 ans disposent d’un patrimoine inférieur ou égal à 14 100 euros) et D9 désigne le neuvième décile (lecture : 90% des ménages dont la personne de référence est sexagénaire possèdent moins de 696 200 et donc, au-delà, vous faites partie des 10% les plus fortunés) [6]. À partir de l’âge de la retraite, vous observez que les patrimoines nets déclinent : on cesse d’accumuler et on vendre le stock pour améliorer l'ordinaire ou à faire des donations à ces enfants.

Enfin, et je me contenterai d’évoquer ce point, notez aussi qu’en toute bonne logique, vos droits à la retraite devraient être intégrés à votre patrimoine. Pour bien voir ce point, imaginez qu’un individu cherche à reproduire les effets de votre retraite — le versement mensuel d’une somme d’argent garantie par l’État — et demandez-vous combien il devrait investir aujourd’hui pour y parvenir : ça représente beaucoup d’argent [4] et ce, d’autant plus que les taux d’intérêts sont bas.

Niveau de vie

J’ai introduit plus haut la notion de capital humain. Parce qu’il est difficile d’admettre que notre diplômé de Harvard est plus pauvre qu’un paysan syrien, notre capacité à gagner de l’argent est une composante essentielle de ce que nous appelons richesse. Seulement là aussi, on ne peut pas se contenter de sommer vos revenus mensuels : avec les mêmes revenus, vous pouvez être plutôt riche ou plutôt pauvre.

De façon assez évidente et même si je n’en tiens pas compte par la suite, ça dépend où vous vivez. Gagner 1 500 euros à Paris, c’est loin d’être Byzance parce que tout y est cher, à commencer par l’immobilier. En revanche, toutes choses égales par ailleurs, ces mêmes 1 500 euros peuvent vous permettre de vivre tout à fait confortablement si vous habitez au fin fond du Cantal.

Ensuite, ça dépend de la structure de votre ménage : 1 500 euros par mois pour satisfaire à vos seuls besoins, ça n’est pas du tout la même chose que si vous devez aussi élever trois enfants en bas âge. C’est pour cette raison que l’Insee estime des niveaux de vie. Chaque personne vivant dans votre ménage compte pour un certain nombre d’unités de consommation : 1 pour le premier adulte, 0.5 pour toutes les autres personnes de 14 ans ou plus et 0.3 par enfant de moins de 14 ans.

Par exemple, un célibataire sans enfant qui gagne 1 500 euros par mois a un niveau de vie de 1 500 euros mais une mère qui élève seule ses trois jeunes enfants avec les mêmes revenus a un niveau de vie de l’ordre de 789 euros [7]. Selon les Selon les données de l’Insee, voilà ce que ça donnait en 2014 (données exprimées en base mensuelle) :

D1 D5 D9 C99 [8]
898 1 679 3 105 7 350

C’est-à-dire qu’avec un niveau de vie inférieur ou égal à 898 euros par mois vous faîtes partie des 10% les plus pauvres, avec plus de 1 679 euros vous avez un niveau de vie supérieur à celui de la moitié des français, au-delà de 3 105 euros votre niveau de vie est supérieur à celui de 9 français sur 10 et, à partir de, 7 350 euro (le 99ème percentile), vous appartenez au top 1% en terme de niveau de vie.

Résultats

On a donc deux notions de la richesse : le patrimoine net (le stock) et le niveau de vie (les flux). Pour chacun de ces critères, je vais former quatre groupes :

  • Les pauvre possèdent (patrimoine net ajusté de la classe d’âge) ou gagnent (niveau de vie) moins que la médiane des français (i.e. ils sont moins riches que la moitié des français) ;
  • Les plutôt riches se situent entre la médiane et le 9ème décile (ils sont plus riches que 50% des français mais ne font pas partie des 10% les plus riches) ;
  • Les riches se situent entre le 9ème décile et le 99ème percentile (ils sont plus riches que 90% des français mais ne font pas partie des 1% les plus riches) ;
  • Les très riches, enfin, sont plus riches que 99% des français — c’est le fameux 1%. Comme je n’ai pas les données pour les patrimoines nets ajustés de l’âge, j’ai utilisé un seuil à 4 fois le 9ème décile [9] ;

Voici comment vous vous positionnez, après retraitement des réponses manifestement malveillantes [9], dans cette échelle en terme de patrimoine net ajusté de l'âge :

Échantillon Pauvre Plutôt riche Riche Très riche
France 50% 40% 9% 1%
Vous 34.3% 38.7% 19.4% 7.6%

Et voici la même statistique en terme de niveau de vie :

Échantillon Pauvre Plutôt riche Riche Très riche
France 50% 40% 9% 1%
Vous 22.3% 36.9% 28.5% 12.3%

Celles et ceux qui ont participé à ce sondage sont donc, en moyenne, nettement plus riches que l’ensemble de la population française. Comme, par ailleurs, vous êtes plutôt jeunes (essentiellement dans la tranche 30-50 ans), cet écart est encore plus important en terme de niveau de vie qu’en terme de patrimoine.

Partant de là, à partir de quelle catégorie un ménage doit-il être considéré comme riche selon vous ?

En terme de : Pauvre Plutôt riche Riche Très riche
Patrimoine 5.2% 16.2% 44.2% 34.3%
Niveau de vie 1.8% 15.4% 47.9% 34.8%

Vous êtes donc 5.2% à considérer qu’un ménage est riche même si son patrimoine est inférieur au patrimoine médian des français du même âge et 1.8% à penser qu’on peut être riche avec un niveau de vie inférieur ou égal à 1 676 euros par mois.

À l’autre extrême, vous êtes 34.3% à estimer que pour être riche en terme de patrimoine il faut appartenir au 1% des plus grosses fortunes françaises dans votre tranche d'âge et 34.8% à penser qu’un célibataire n’est riche qu’à partir de 7 350 euros par mois.

Autres aspect intéressant : où situez-vous le seuil de richesse en fonction de la catégorie à laquelle vous appartenez ? Voilà ce que ça donne en termes de patrimoine net :

Selon les... Moins riche que moi Plus riche que moi
Pauvres 3.1% 96.9%%
Plutôt riches 8.1% 91.9%
Riches 40.5% 59.5%
Très riches 51.7% 48.3%

C’est-à-dire que, pour toutes les catégories à l'exception des très riches, est riche celui qui est plus riche que vous. Au total, vous êtes 84% à avoir estimé le seuil de richesse patrimonial au-delà de votre propre patrimoine.

Voici la même statistique en terme de niveau de vie :

Selon les... Moins riche que moi Plus riche que moi
Pauvres - 100%
Plutôt riches 13.5% 86.5%
Riches 23.9% 76.1%
Très riches 53.8% 46.8%

On observe le même phénomène : il n'y a que parmi celles et ceux qui appartiennent au 1% qu'une majorité s'estiment déjà riches. Au total, 81.7% d'entre-vous placez spontanément le seuil de richesse en termes de niveau de vie au-delà de votre propre niveau de vie.

Taxer les riches

Faut-il taxer les riches pour lutter contre les inégalités ? Naturellement, ceux qui me suivent sur Twitter étant massivement libéraux, les deux tiers des réponses sont négatives. Mais en comparant les réponses en fonction du niveau de richesse, on obtient quelques résultats amusants. Voici les résultats en fonction de vos patrimoines :

Selon les... Contre, plutôt contre Pour, plutôt pour
Pauvres 62.6% 34.4%
Plutôt riches 64.2% 29.1%
Riches 74.3% 20.3%
Très riches 69% 24.1%

Et voici la même chose mais en fonction de vos niveaux de vie :

Selon les... Contre, plutôt contre Pour, plutôt pour
Pauvres 60% 35.3%
Plutôt riches 59.6% 32.6%
Riches 71.6% 24.8%
Très riches 83% 14.9%

Vous constatez comme moi qu’en général, plus on est riche, moins on apprécie l’idée de se faire taxer et qu’au contraire, les moins riches voient d’un assez bon œil ce type de politiques.

Notez, cependant, la réponse intéressante des très hauts patrimoines qui sont plus nombreux que les riches à accepter cette idée et comparez ce résultat avec le second tableau. Quand on a déjà fait fortune, on est manifestement plus enclin à en donner un peu que quand on est en train d’essayer d’en constituer une.

Bref, quand vous entendez quelqu’un parler de taxer les riches, vous êtes fondés à lui demander ce qu’il entend, exactement, par les « les riches » : si ça se trouve, c’est de vous qu’il parle.

---
[1] Tous les flux de revenus futurs ont une valeur que l’on peut estimer, avec plus ou moins de précision, par actualisation de ces flux. C’est typiquement comme ça qu’on détermine la valeur d’une obligation.
[2] Quand, dans quelques années, l’hypothétique propriétaire d’un appartement de 200 000 euros aura fini de rembourser sont crédit, son patrimoine net vaudra bien 200 000 euros aux variations des prix de l’immobilier près.
[3] Évidence superbement ignorée par Thomas Piketty et consorts, soit dit en passant.
[4] Au 15 mars 2017, 1 000 euros par an pendant 20 ans avec garantie d'État ça vaut environ 18 700 euros.
[5] Âge de la personne de référence du ménage.
[6] Pour un découpage plus fin mais sans distinction d’âge, voyez ici.
[7] Et ses enfants aussi : dans un même ménage, tout le monde à le même niveau de vie, par définition.
[8] J'ai oublié où j'ai trouvé ce chiffre mais vous pouvez me faire confiance.
[8] En moyenne, ça fait un patrimoine net de l'ordre de 1.9 millions : c'est le bon ordre de grandeur.
[9] Un électeur de Marine le Pen, que je remercie ici, estime qu’on est riche avec un patrimoine net et des revenus nuls.

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