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Protectionnisme, dévaluation et réindustrialisation

Je voudrais revenir ici sur quelques-unes des inepties qui émaillent le programme économique et les discours de Madame le Pen (mais aussi ceux de l'extrême gauche).

Avant l’euro, la France était libre de faire ce qu’elle voulait du franc

Ça n’est que très partiellement exact. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la parité du franc face aux autres devises a toujours été encadrée par des accords internationaux. Au début, c’était ceux de Bretton Woods, du 26 décembre 1945 au 19 mars 1973, puis le serpent monétaire européen, du 24 avril 1972 au 15 mars 1976 et enfin le système monétaire européen (SME), du 13 mars 1979 à la création de l’euro.

Ça n’a pas empêché nos gouvernements successifs de dévaluer massivement le franc - notamment sous la IVème république et au début du premier septennat de François Mitterrand - mais dire qu’ils étaient libres de le faire comme bon leur semble est faux : ça faisait l’objet de négociations internationales dans le cadre de ces accords.

Au total, depuis 1945, la souveraineté monétaire dont rêve Madame le Pen n’a existé que durant 4 ans et 6 mois : lors d’une sortie provisoire du franc du serpent monétaire entre le 19 janvier 1974 et le 10 juillet 1975 et entre la fin du serpent et le début du SME, du 15 mars 1976 au 13 mars 1979.

L’euro est surévalué

Non. L’euro évolue dans un régime de changes flottants c’est-à-dire que sa valeur, par rapport au dollar, à la livre sterling, au yen ou au renminbi (a.k.a. Le yuan), n’est pas déterminée par une décision administrative mais par le marché.

Si vous pensez que l’euro est surévalué, vous partez implicitement du principe que les milliers de professionnels qui interviennent sur le marché des changes se trompent tandis que vous avez raison. Ça n’est pas complètement impossible mais c’est un pari risqué.

Quoi qu’il en soit, si c’est bien ce que vous pensez, je vous invite à investir vos économies sur vos convictions : si, par exemple, vous croyez que l’euro est surévalué face au dollar, empruntez des euros, convertissez-les en dollars et placez-les sur des obligations libellées en dollars. Vous allez gagner un maximum d’argent… ou pas.

Une dévaluation ne créera pas ou peu d’inflation

C’est stupide. Une dévaluation, au sens strict du terme, consiste à reconnaître officiellement la perte de valeur d’une monnaie par rapport à une ou plusieurs autres dans un régime de changes administrés. C’est donc la conséquence de politiques inflationnistes.

Or, comme expliqué plus haut, nous évoluons dans un régime de changes flottants. Si Madame le Pen, une fois au pouvoir, peut nous imposer une dépréciation du franc elle ne peut pas obliger les États-Unis, la Grande Bretagne, le Japon ou la Chine à signer un accord de changes administrés. Il n’y aura donc pas dévaluation mais dépréciation.

Pour ce faire, il n’y a pas cinquante méthodes : il faudra imposer à la Banque de France d’émettre des francs et de s’en servir pour acheter des dollars, des livres sterling, des yens ou du renminbi. L’argument qui consiste à dire que seuls les produits importés verront leurs prix augmenter est une imbécillité : dévaluer en régime de changes flottants c’est, par définition, une politique inflationniste.

L’euro n’est pas adapté à notre compétitivité

Eh quoi ? Les français seraient structurellement moins compétitifs que les allemands, les hollandais ou les irlandais ? C’est encore une fumisterie : le seul effet qu’aura une dévaluation, à supposer que nos partenaires commerciaux ne nous retournent pas la politesse, c’est de réduire les revenus réels (ajustés de l’inflation) de ceux d’entre nous qui touchent des revenus fixes - salariés et retraités en tête.

Concrètement, vos salaires augmenteront moins vite que les prix ce qui signifie que vous deviendrez plus pauvres et que les seuls gagnants de l’opération seront les actionnaires des entreprises exportatrices. C’est bien simple : si les salaires suivent l’évolution des prix, la dévaluation compétitive n’a aucun effet.

Il n’existe rien de tel qu’une “monnaie adaptée à notre compétitivité” : Sous de Gaulle, les nouveaux francs n’ont pas été dévalués une seule fois et ça a été une des meilleures périodes économiques de notre histoire. Dévaluer ne créé pas de richesse : ce n’est qu’un transfert non démocratique de richesse. C’est toute la différence entre la politique de modération salariale menée en Allemagne et celle que préconise Madame le Pen : la première est transparente et soumise à un contrôle démocratique, la seconde non.

Si l’État pouvait emprunter à la Banque de France, il n’y aurait pas de dette publique

Fumisterie. De 1803 à 1914, le franc (germinal) valait 290.25 milligrammes d’or, l’inflation était quasi-nulle et l’État n’avait aucune difficulté à rembourser ses dettes. Comment ? Eh bien c’est simple : en équilibrant son budget, il a fallu une guerre mondiale pour qu’il ne soit plus en mesure de le faire.

Depuis 1975, pas un seul de nos gouvernements n’a été fichu d'exécuter un budget à l’équilibre : ça fait maintenant 42 ans que l’État dépense systématiquement plus que ce qu’il perçoit et ce, malgré une des pressions fiscales les plus élevées au monde. Arrêtez de chercher des excuses : notre dette publique vient de là, le reste n’est que mauvaise littérature.

Par ailleurs, la dernière fois que nous avons eu recours à ce genre d'imbécillités, au début des années 1980, les taux à dix ans sur la dette de l’État sont montés à plus de 17% par an (contre moins de 1% aujourd’hui) : vous aurez le choix entre couper la dépense publique dans la panique ou dévaluer un nouvelle fois (et ainsi de suite). Mitterrand a voulu jouer à ce petit jeu : ça n’a pas duré 3 ans.

La balance commerciale est déficitaire : c’est grave

Non. On s’en fiche totalement. Une balance commerciale déficitaire, ça n’est pas un problème et ce, d’autant plus que la nôtre ne tient même pas compte des échanges de services.

L’idée selon laquelle “un pays qui importe plus qu’il n’exporte s’appauvrit” relève de l’économie de boutiquier, d’une méconnaissance totale des échanges internationaux en général et du concept de balance des paiements en particulier. Si nous importons plus que nous exportons, c’est parce que nous en avons les moyens, moyens qui nous viennent, entre autres choses, des revenus de nos investissements à l’étranger.

La balance commerciale des États-Unis, pour prendre un exemple, est déficitaire depuis plus de 40 ans et, jusqu’à preuve du contraire, les citoyens américains ne se sont pas appauvris.

Il faut réindustrialiser la France

Non plus. La “désindustrialisation” - la baisse de la part de l’industrie dans le PIB ou de la part de l’industrie dans l’emploi total - est un phénomène mondial, une tendance historique de fond. Vouloir réindustrialiser, c’est aller à contre-sens de l’histoire : c’est stupide.

L’industrie suit tout simplement le chemin suivit par l’agriculture avant elle : nous avons fait des progrès technologiques considérables et, dès lors, la valeur ajoutée produite par une usine qui produit des trucs physiques s’est effondrée - sauf dans l’industrie de précision, précisément celle qui ne s’est pas ou peu délocalisée et qui, justement, continue à payer des salaires décents.

Si vous voulez voir vos enfants travailler à la chaîne pour des salaires de misère, libre à vous. Personnellement, je préfère voir les miens s’orienter vers des métiers d’avenir, des métiers dans lesquels ils ne risqueront pas tous les jours de se faire remplacer par une machine.

Commentaires

  1. Où est passé mon précédent commentaire???

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  2. Je recommence:
    C'est mignon tout plein que d'avoir envie que ses mômes exercent un métier d' avenir bien payé où le risque d' être remplacé par un robot est nul...
    Vous ne me paraissez pas connaître la blague du professeur de médecine et de son plombier...
    Sauf que le métier d' avenir postulé tel en 2017 ne le sera peut-être plus en 2027...
    Sauf qu' il ne suffit pas de le dire mais aussi avoir les capacités ad hoc et l' opiniâtreté surtout pour un taf pas encore reconnu pour son énorme potentiel,
    Sauf qu' il y a plein de métiers anciens où ce risque est nul : baryton ou ténor...
    Sauf que le meilleur capitaine du monde ne vaudra pas grand chose si son équipage est dépourvu des machinistes nécessaires (va falloir du robot plus que superch...dé pour aller se promener dans les tréfonds de navire... (je sais : on conserve le robot et on reconstruit le navire autour...).
    Bref je vous trouve terriblement optimiste de penser vous en sortir en n' ayant que des génies à l' oeuvre, heureux d'avoir à entretenir des hordes d' incapables à exercer leurs métiers, outre qu'ils devront savoir quoi faire pour tous les besoins restant à couvrir en dépit de leurs caractéristiques obsolètes, programmées ou pas.

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  3. L’auteur ne parle pas des délocalisations d’emplois, de subventions aux grandes entreprises, de leur allègement fiscal, de la fuite de nos sièges sociaux, des paradis fiscaux, des inégalités grandissantes entre les riches et les pauvres pendant que le PIB de nos pays augmente?

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  4. "La balance commerciale des États-Unis, pour prendre un exemple, est déficitaire depuis plus de 40 ans et, jusqu’à preuve du contraire, les citoyens américains ne se sont pas appauvris."

    Pour mieux s'en rendre compte c'est de vivre chez eux Il s'avère que Michael SNYDER est Américain, et, il vit en Amérique (USA)
    Allez sur son blog :

    http://theeconomiccollapseblog.com/

    par exemple :

    http://theeconomiccollapseblog.com/archives/generation-snowflake-percentage-of-young-adults-living-with-their-parents-hasnt-been-this-high-since-1940

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  5. Cela faisait un bon moment que je n'avais pas lu un tel catalogue de stupidités et de contre-vérités. Sauf peut-être dans les promesses de Macron mais c'est très récent. Des affirmations non étayées sont des dogmes et pas autre chose. On frôle le religieux !

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  6. Au niveau "Café du commerce" vous aussi vous vous défendez pas mal. Prétendre que l'Euro est à son juste prix par rapport aux autres monnaies extérieures (dollars, yens...) c'est feindre d'ignorer l'essentiel: la sous-évaluation de l'euro pour l'industrie allemande qui elle curieusement ne suit pas l'évolution générale que vous considérez comme inéluctable. Ainsi avec sa politique de bas salaires intérieurs et d'exploitation de sa zone d'influence en sous-traitance (Pologne, Tchéquie, Slovaquie..) elle accumule sur ses voisins des excédents qui seraient impensable avec un mark réévalué de 30 % . Cette attitude "non coopérative" pose problème même au sein de la Commission européenne.
    Vous devriez lire Jacques Sapir ,car lui c'est un économiste non un militant.....
    Une dernière car on n'y passerait la journée tant ce texte est rempli de contre-vérités.En 1959, lors de la mise en place du nouveau franc , celui -ci a bénéficié à ses débuts d'une dévaluation compétitive de 20% par rapport aux autres monnaies ce qui a permis une stabilisation du franc jusqu'en 1968....Avant de parler d'inepties il conviendrait de vous relire.

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    1. On a le droit de pas être d'accord, mais restons intellectuellement honnêtes : Jacques Sapir est militant, et il lui arrive d'être économiste.

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  7. Bonjour Guillaume,
    Tout d'abord, c'est très cool de pouvoir à nouveau vous lire aussi souvent. Une petite requête, le coté "La balance commerciale est déficitaire" mériterait bien un petit article.
    Bonne continuation,
    Greg.

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