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De la dévaluation

50 000 bolivars

On appelle dévaluation l’opération qui consiste à faire baisser la valeur de votre monnaie par rapport à une ou plusieurs autres. Dans le cas qui nous occupe, le programme du Front National, l’idée est d’abandonner l’euro, de le remplacer par un nouveau franc à raison d’un franc pour un euro puis, de dévaluer le franc de telle sorte que, par exemple, le franc ne vaudra plus un euro mais 80 centimes d’euros.

D’une façon générale, une dévaluation revient toujours à faire baisser la valeur d’une monnaie ou à reconnaître officiellement que son cours actuel, fixé arbitrairement ou administré, ne reflète plus la réalité du marché. C’est très important : mêmes les régimes les plus autoritaires ne peuvent pas s’absoudre de la réalité du marché pour la bonne et simple raison que, s’ils contrôlent leur population, ils ne contrôlent pas le monde entier. Concrètement, un État français autoritaire peut imposer aux français d’acheter le dollar à un certain prix mais ne peut pas imposer aux américains de nous le vendre à ce prix-là.

Comment l’État français s’y prendrait-il pour faire baisser la valeur du franc ? Rien n’est plus facile : il suffit d’en imprimer et d’inonder le marché avec ; chose qui, dès lors que nos monnaies modernes ne sont garanties par rien d’autre que par le bon vouloir de nos dirigeants, peut se faire à volonté et pour un coût virtuellement nul [1]. C’est-à-dire que si le Front National prend le contrôle de la Banque de France et décide de faire plonger la valeur du franc de 99% face, par exemple, au dollar, il lui suffit de faire imprimer des centaines de milliards de francs et de les utiliser pour acheter des dollars. Effet garanti.

Ceci étant posé, la mise en œuvre de ce type de politique dépend en grande partie du régime de change en vigueur. Il en existe principalement trois.

Régime de change autoritaire

Dans un régime de change autoritaire, la parité du franc par rapport aux autres devises serait fixée arbitrairement par les pouvoirs publics. Concrètement, ça signifie qu’il n’y a pas de marché : si vous avez besoin, par exemple, de dollars pour payer des produits que vous importez des États-Unis, vous devez vous adresser à une officine de l’État [2] qui vous échangera vos francs contre des dollars au taux de change officiel et, naturellement, dans la limite des stocks disponibles. Évidemment, toute autre forme de transaction est illégale.

Dans un régime de change autoritaire, la décision de dévaluer et donc purement politique : elle intervient habituellement quand l’État estime que le rationnement en devises étrangères pénalise l’économie. C’est typiquement la situation que nous avons connu, en France, dans l’immédiat après-guerre : le taux de change du franc face au dollar avait été fixé à 50 francs pour un dollar ; sauf qu’à ce prix, aucun détenteur de billet vert n’acceptait de les échanger contre des francs — autant dire que le rationnement était sévère. Pour pouvoir rejoindre le système de Bretton Woods, à la toute fin de l’année 1945, il a donc fallu dévaluer le franc massivement à 119.11 francs pour un dollar, soit une dévaluation de 58%.

Plus proche de nous dans le temps, c’est aussi la situation que connait le Venezuela depuis plusieurs années : le gouvernement bolivarien ayant fait un usage immodéré de sa planche à billets [3] — notamment pour financer ses programmes sociaux — la valeur réelle du bolivar fuerte s’est effondrée de telle sorte qu’au cours officiel, le gouvernement ne parvient plus à fournir des dollars ; d’où les pénuries d’à peu près tout que connaissent les vénézuéliens et les dévaluations successives du taux de change du bolivar qui n’est, du coup, plus si fuerte que ça (euphémisme).

Régime de change administré

Un autre régime plus souple, c’est le régime de change administré. Dans ce système, l’État fixe la valeur cible de sa monnaie, à plus ou moins quelque chose près, par rapport à une ou plusieurs monnaies de référence. Il y a donc un marché sur lequel vous et moi pouvons intervenir plus ou moins librement [4] et c’est la banque centrale qui se charge de maintenir le cours de la monnaie nationale dans les bornes fixées par l’État en en vendant quand elle devient trop chère ou en en achetant quand son cours baisse trop.

Évidemment, ça n’est pas symétrique : pour les raisons expliquées plus haut, il serait très facile pour la Banque de France de créer des francs ex-nihilo et de s’en servir pour racheter, par exemple, des dollars. En revanche, l’opération inverse est forcément limitée par le stock de dollar dont dispose la Banque de France : si l’État abuse de sa planche à billet et donc, que la valeur de marché du franc baisse continuellement, la Banque de France finira par être à court de dollars. C’est à ce moment qu’intervient la dévaluation : quand la banque centrale ne parvient plus à enrayer la baisse du cours de sa monnaie.

C’est ce type de régime que nous avons connu avec Bretton Woods de 1945 à 1971 (je raconte l’histoire ici) puis avec le serpent monétaire (1972-1976) et le système monétaire européen (1979-1998, voir ici pour les détails). Si l’on met de côté la décennie gaullienne (les années 1960) et la période du franc fort (de 1986 à 1998), le reste n’a été qu’une suite de dévaluations du type de celle décrite ci-dessus. Au total, du jour de leur mise en circulation à l’avènement de l’euro, les nouveaux francs que Charles de Gaulle souhaitait forts ont perdu près de 65% de leur valeur par rapport au deutschemark [5].

Régime de change flottant

Dans un régime de change flottant, le cours des devises varient librement sur le marché en fonction de l’offre et de la demande. Ça ne signifie bien sûr pas que les banques centrales n’interviennent pas mais elles n’ont pas d’objectif fixe : seuls compte les objectifs macroéconomiques de croissance, d’emploi et de stabilité des prix. C’est dans ce type de régime qu’évoluent aujourd’hui les principales monnaies internationales dont, évidemment, l’euro depuis sa création le 1er janvier 1999.

Dans ce cadre, une dévaluation consisterait simplement à imprimer des francs et à les utiliser pour acheter les devises par rapport auxquelles le gouvernement souhaiterait voir le franc se déprécier. Paradoxalement, c’est dans ce type de régime qu’une dévaluation est la plus facile à mettre en œuvre : pas d’accords internationaux à renégocier ni de loi à modifier ; la seule limite, évidemment, ce sont les manœuvres de rétorsion de nos partenaires commerciaux qui peuvent se mettre eux-aussi à dévaluer — auquel cas on rentre dans une guerre monétaire [6].

C’est-à-dire qu’une dévaluation, fondamentalement, c’est une politique inflationniste. Peu importe les calculs savants de ceux qui veulent nous démontrer que seuls les coûts des produits importés augmenteront, les francs créés par une dévaluation finiront tôt ou tard par revenir chez nous — notamment en paiement de nos exportations — et ça créera de l’inflation. Nécessairement. Après, tout est une question d’ampleur et de contrôle et l’expérience prouve que confier une planche à billet à des pieds nickelés, généralement, ça fini très mal.

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[1] Les pièces et les billets, évidemment, coûtent un peu d’argent puisqu’il faut payer du papier, de l’encre, des imprimantes et de la main d’œuvre. Mais l’essentiel de la monnaie que nous utilisons aujourd’hui étant électronique, ça ne coûte presque rien.
[2] Ou à des opérateurs agréés par ce dernier.
[3] Détail amusant : les billets physiques sont imprimés par une société anglaise qui, faute d’être payée, menaçait récemment de cesser de fournir le régime de Caracas. Comme quoi ça ne coûte pas tout à fait rien.
[4] Parfois pas du tout : ça a longtemps été le cas en France.
[5] La dernière séquence de dévaluations a eu lieu entre 1981 et 1983, au début du premier septennat de François Mitterrand et s’est accompagnée de politiques protectionnistes et de nationalisations (notamment bancaires) — en gros ce que veut faire le FN.
[6] C’est précisément ce que les accords de Bretton Woods voulaient éviter de la même façon que les accords du GATT visaient à mettre fin au protectionnisme. Il faut croire que, du point de vue de ceux qui ont vécu le déclenchement de la seconde guerre mondiale, le nationalisme économique n’y était pas étranger.

Commentaires

  1. Ca fait plaisir de vous (re)lire, merci pour tous ces excellents articles !

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