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La grande pyramide et la vitesse de la lumière

(Cet article fait partie d’une série dans laquelle je m’amuse à démonter les théories ésotériques avancées par Jacques Grimault, principalement dans La révélation des pyramides.)

Les pyramidologistes ont trouvé la vitesse de la lumière dans la Grande Pyramide de Khéops. Ils l’ont même trouvée deux fois. Démonstration :

Dans Google Maps, tapez les coordonnées 29.9792458, 31.1342580 (soit, en notations sexagésimales, une latitude de 29°58’45’’ Nord et une longitude de 31°08’03’’ Est) et vous tombez sur la Grande Pyramide de Gizeh. Et alors ? Eh bien il se trouve que 29.9792458 c’est exactement la vitesse de la lumière ($c$) exprimée en dizaines de millions de mètres par seconde (soit $c \times 10^{-7}$ mètres/seconde).

Woo !

Par ailleurs, nous explique Jacques Grimault, lorsqu'elles sont mesurées en mètres, la circonférence du cercle circonscrit à la base de la pyramide moins celle du cercle inscrit donne une très bonne approximation de la vitesse de la lumière en milliers de kilomètres par seconde. Vous pouvez vérifier : avec des côtés de 440 coudées et une coudée de 0.5236 m, ça fait 299.796 pour une vitesse de la lumière de 299.792 milliers de kilomètres par seconde.

Et donc, re-Woo !

Implications

C’est-à-dire que non seulement les égyptiens savaient que la lumière a une vitesse constante [1] mais ils étaient capables de la mesurer au mètre/seconde près — chose qui, selon l’histoire officielle, ne nous a été possible que dans la première moitié des années 1970.

Mieux encore : ça signifie aussi qu’ils utilisaient le mètre comme unité de longueur ; c’est-à-dire que, exactement comme nous, il ont divisé un méridien terrestre par 20 millions, ils ont fait la même erreur que nous en sous-estimant la longueur desdits méridiens de 3 932 mètres exactement [2] puis ils ont précisé la définition de ce mètre erroné en fonction de la vitesse de la lumière.

Mais ce n’est pas fini : ça signifie encore qu’ils utilisaient un système numérique en base 10 pour les longueurs (ce qui est non seulement crédible mais avéré) mais aussi un mélange de systèmes duodécimal (base 12) et sexagésimal (base 60) pour mesurer le temps, exactement comme nous [3].

Enfin et pour rester dans le même ordre d’idées, ils divisaient la circonférence terrestre (et les cercles) en 360 degrés, comptaient les latitudes de part et d’autre de l’équateur — exactement comme nous — mais, et là c’est une différence notable, divisaient les degrés avec un système décimal plutôt que sexagésimal (60 minutes, 360 secondes).

Les pyramidiots ne croient pas aux coïncidences sauf, manifestement, quand ça les arrange.

Le parallèle $c \times 10^{-7}$ mètres/seconde Nord

D’abord, si la grande pyramide se trouve là où elle est, c’est parce que le plateau de Gizeh est un gros bloc de calcaire situé pas loin de Memphis à l’ouest du Nil — comme toutes les nécropoles de l’Ancien Empire (Dahshur, Saqqarah, Abousir et même Meïdoum) — et se trouvait déjà être un cimetière depuis au moins la première dynastie. On sait même pourquoi la grande pyramide se trouve précisément là où elle est sur le plateau : elle a été construite sur un promontoire rocheux qui a permis à ses bâtisseurs d’économiser plus de 20% de son volume [4].

Ensuite, il faut bien comprendre que des coordonnées terrestres exprimées avec sept chiffres après la virgule, ça vous donne une précision de l’ordre du centimètre. C’est-à-dire que si vous rentrez juste 29.979 et 31.134 dans Google Maps, vous tombez aussi sur la grande pyramide et ça marche avec toutes les latitudes Nord comprises entre — grosso modo — 29.9782 et 29.9801. En d’autres termes, les trois dernières décimales ne sont là que pour impressionner le chaland et si c’est à un jeu de précision que vous voulez jouer, cette latitude magique ne correspond ni à l’apex de la pyramide ni à aucune des chambres funéraires — au mieux, ça coupe la grande galerie et le couloir descendant.

Enfin et histoire d’enterrer définitivement cette idée absurde, je signale qu’il existe un phénomène connu sous le nom de tectonique des plaques qui fait que, depuis une centaine de million d’années environ, la plaque africaine se déplace à une vitesse estimée de 2.15 cm par an vers le Nord-Est. Évidemment, 2.15 cm ça n’a l’air de rien comme ça mais, sur 4 500 ans, ça fait quand même plus de 97 mètres (soit, grosso modo, une latitude initiale de l’ordre de 29.9787). Oups…

Bref, nous n’avons là qu’une vague coïncidence qui ne repose que sur une série d’anachronismes parfaitement improbables et une virgule placée arbitrairement. Juste pour rire, signalons aux piramidiots que les coordonnées $10\pi$ Nord $10\pi$ Est tombent aussi en Égypte : prenez vos pelles et vos seaux, c’est bien le diable si un grand secret n’est pas caché là-bas.

Perdu dans les coudées

Passons au savant calcul de Jacques Grimault. La première chose que vous pouvez facilement constater, c’est que la validité de cette démonstration dépend de la valeur qu’on veut bien donner à la coudée royale en mètres. Avec 0.5236 mètres, on obtient bien 299.796 — c’est-à-dire une estimation de la vitesse de la lumière à 4 003 kilomètres/seconde près — mais en retenant la définition officielle de Grimault (soit $\pi-\phi^2$) ça fait plutôt 299.773 — soit une erreur de 23 667 kilomètres/seconde ; ce qui, pour toute application pratique autre que la pyramidologie, fait un gros écart.

Détail amusant : lorsqu’il se livre à cet exercice, Jacques Grimault trouve une différence de 299.79613 ; résultat que je n’arrivais pas à reproduire avec ses propres hypothèse. Figurez-vous qu’après avoir affirmé un nombre incalculable de fois que ce chiffre était faux, il a utilisé une coudée royale de 0.5235 mètre et ce, juste pour réduire l’erreur de son calcul de 331 ridicules mètres/seconde.

Notez enfin qu’en utilisant la longueur moyenne des faces de la pyramide telles qu’elles ont été mesurées par des gens tout à fait sérieux — soit 230.35 m — ont obtient une pseudo-vitesse de la lumière encore plus fausse de 299.74899 milliers de kilomètres par seconde. Bref, non : il n'y a pas l'ombre d'une vitesse de la lumière dans la pyramide mais seulement un calcul alambiqué qui donne, grosso modo, 299.75 mètres.

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[1] Ce que, chose amusante, Jacques Grimault nie avec véhémence.
[2] À l’attention des clowns qui s’apprêtent à m’expliquer que c’est le mètre qui a été défini en fonction de la coudée royale (le coup de $6/\pi$ coudées = 1 mètre) : vous voudrez bien m’expliquer par quelle sorte de miracle ce splendide calcul est tombé pile sur la longueur estimée d'un méridien au XVIIIème.
[3] Eh oui : diviser une journée en 24 heures c’est une convention ; diviser l’heure (et les 360 degrés d’un cercle) en 60 minutes et en 3 600 secondes, c’en est une autre. Il semble bien que la journée de 24 heures soit une invention égyptienne (probablement inspirée des 12 gardes de la journée sumérienne), à ceci près que leurs heures étaient de durées variables en fonction de la saison. Quant aux minutes et aux secondes, on est à peu près sûr qu’elles ont été inventées par Hipparque de Nicée vers 127 av. J.-C. (qui a aussi introduit l’idée d’heures de durée égale) en se basant sur les connaissances trigonométriques et le système sexagésimal des babyloniens.
[4] Et c’est aussi la cas de la pyramide de Khepren ; voir S. Raynaud, H. de La Boisse, F. Mahmoud Makroum et J. Bertho, Étude géologique et géomorphologique de la colline originelle à la base des monuments de la quatrième dynastie égyptienne (2008).

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