Accéder au contenu principal

Et si on faisait preuve d’honnêteté juste pour rigoler ?

Vous avez peut-être vu circuler cette image sur les réseaux sociaux :

Ceux d’entre vous qui ont quelques notions basiques d’économie (ou, à défaut, un minimum de mémoire) ont sans doute déjà repéré quelques chiffres étranges. Voici le détail :

Le kilo de tomates

Le prix moyen du kilo de tomates de 2014 était en réalité un peu plus élevé que ça : selon l’Insee, il fallait débourser 2.8 euros soit 18.37 francs. En revanche, le prix de 70 centimes de francs en 2002 relève de la pure fantaisie : il fallait en réalité compter 2.7 euros (soit 17.71 francs). Juste pour information, en 1951 et en région parisienne, le kilo de tomates se vendait déjà 123.6 anciens francs soit l’équivalent de 1.236 (nouveaux) francs : autant dire que ce prix de 70 centimes de francs n’a sans doute jamais existé ailleurs que dans l’imagination fertile de l’auteur de ce tableau.

Le litre d’essence

Ce qui est bien, quand on fait des statistiques de prix, c’est d’être précis. Essence d’accord, mais laquelle ? Comme l’auteur nous annonce un prix au litre de 1.58 euros en 2014, je suppute que c’est du Super sans plomb 98 soit 1.54 euros le litre, prix moyen de 2014. Le même carburant se vendait 1.03 euros en moyenne en 2002 soit 6.76 francs — et pas 5.5 francs comme l’indique le tableau. Accessoirement, on rappellera au lecteur que le prix de l’essence, en France, est essentiellement constitué de taxes : ça n’a donc rien à voir avec l’euro.

Le paquet de cigarettes

Les mêmes remarques s’appliquent aux paquets de cigarettes : d’une part, le prix de vente au consommateur est composé à plus de 80% de taxes et par ailleurs, quelle marque ? Le paquet de Marlboro rouge, les plus consommées en France, valait 6.6 euros au début de 2014 avant que l’État n’augmente son prix à 7 euros en fin d’année — mettons une moyenne de 6.8 euros. Mais en 2002, le même paquet ne se vendait pas 10 francs mais plus du double : il se vendait 3.6 euros soit 23.61 francs. Le paquet de Marlboro à 10 francs, c’était vers 1990 ; en 1993, il valait déjà 13 francs.

La baguette

Celle-ci, c’est ma préférée ! Notez, à la décharge de l’auteur, qu’il nous épargne l’immense classique de la baguette à 1 franc « avant l’euro » (prix de 1975-76) mais ses prix sont quand même faux : en 2002, la baguette de 250g de bain blanc se vendait 68 centimes d’euros (4.48 francs) et en 2014, son prix moyen n’était pas de 1 euro mais de 87 centimes d’euros (à titre personnel, je la paye toujours 80 centimes dans toutes les boulangeries autour de chez moi).

Le ticket de cinéma

Selon les données du CNC, les tickets à plus de 7 euros représentent un peu moins d’un tiers des ventes de 2014 (31.7% exactement) ; en moyenne, le prix du ticket était de 6.38 euros. De la même manière, il est possible que l’auteur du tableau ait trouvé une place de cinéma à 3 euros (20 francs) en 2002 mais ça devait pour la séance de 6 heures du matin : en effet, à l’époque, le prix du ticket moyen était plutôt de 5.59 euros — soit 36.67 francs.

Le ticket de RER

L’auteur n’a sans doute pas beaucoup pris le RER ces dernières décennies. J’ai beau fouiller, j’ai toutes les peines du monde à trouver à quoi peut bien correspondre ce « ticket de RER » à 4.5 euros : j’hésite entre un trajet Chatou — Juvisy et un trajet Tournan — Val de Fontenay (plein tarif). Bref, le carnet de 10 tickets de base du métro parisien (le ticket t+ actuel) était vendu 13.7 euros en 2014 contre 9.6 euros en 2002 (soit 63 francs).

Le café

Le prix du « petit noir » est aussi un grande classique : ce n’est pas qu’il augmente plus qu’autre chose mais plutôt qu’il varie considérablement en fonction de là où vous le consommez. Typiquement, en 2014, le Figaro s’était amusé à faire le test dans quelques lieu emblématiques de Paris et trouvait effectivement un café à 1.5 euro (aux Folies de Belleville) tandis que celui du Fouquet’s se vendait pas moins de 8 euros. Mais ça, justement, c’est à Paris : selon l’Insee, le prix moyen d’un café est passé de 1.23 euros en 2002 (soit 8.07 francs) à 1.51 euros en 2014.

Le litre de lait

Si c’est d’un litre de lait pasteurisé entier qu’il est question, il coûtait plutôt 1.23 euros en 2014 mais si c’est du lait UHT demi-écrémé, alors c’était plutôt 78 centimes d’euros. En tout état de cause, je ne vois pas bien quelle sorte de lait pouvait se vendre 2.5 francs en 2002 : le pasteurisé entier valait 1.01 euros (6.63 francs) et l’UHT demi-écrémé se vendait 66 centimes d’euros (4.33 francs). Le litre de lait frais pasteurisé à 2.5 francs, ça date de 1980.

La pression

En 2014, le demi de bière blonde ne se vendait pas 2.5 euros en moyenne mais plutôt 2.79 euros — soit 29 centimes de plus que le chiffre annoncé par l’auteur qui, manifestement, fréquente des établissements peu onéreux. Et là, justement, on se demande si l’auteur n’a pas quelque peu abusé de boisson houblonnée quand il nous annonce un prix moyen de 3.5 francs en 2002 : selon l’Insee, c’était plutôt 2.15 euros soit 14.1 francs.

Le kilo d’ail

Enfin, last but not least, le kilo d’ail ! Malheureusement, l’Insee a arrêté de mettre à jour cette donnée depuis un moment et j’ai donc du fouiller un peu : il semble que le kilo d’ail blanc sec se vendait aux alentours de 8 euros 2014 et l’Insee trouvait un prix moyen de 36.96 francs (5.63 euros) en 1998 ce qui, si l’ail a suivi le rythme de l’inflation, devait faire à peu près 6 euros en 2002 — c’est-à-dire que le chiffre de 4 francs, une fois encore, relève de la fantaisie pure et simple.

Résumé

Pour résumer, voici les résultats de l’artiste peintre qui a diffusé ce tableau hautement fantaisiste et idéologiquement orienté (données en francs et variations annualisées) :

20022014%
Kilo de tomates0.716.430.1
Litre d'essence5.510.365.4
Paquet de cigarettes1043.9513.1
Baguette3.56.555.4
Place de cinéma2049.27.8
Ticket de RER629.5214.2
Café2.59.8412.1
Litre de lait2.56.898.8
Pression3.516.413.7
Kilo d'ail432.4719.1

Et voici ce qu’on trouve avec un minimum d’honnêteté intellectuelle et de rigueur (données en euros et variations annualisées) :

20022014%
Kilo de tomates2.72.80.3
Litre de Super sans plomb 98 [1]1.031.543.4
Paquet de 20 Marlboro [1]3.66.85.4
Baguette (250g)0.680.872.1
Ticket de cinéma5.596.381.1
10 tickets de métro (Paris) [2]9.613.73
Un café en salle1.231.511.7
1 Litre de lait UHT demi-écrémé0.660.781.4
Pression (demi)2.152.792.2
Kilo d'ail blanc sec [3]682.4

Bref, comme d’habitude, un imbécile quelconque à du mettre dix minutes à réaliser cette absurdité, le truc circule un peu partout chez celles et ceux qui ne demandent qu’à être confirmés dans leurs apriori anti-euro et il faudra, conformément à la loi de Brandolini, des trésors de patience et des heures de travail pour remettre les pendules à l’heure.

---
[1] Attention : produits surtaxés.
[2] Attention : produits vendus par la même entité (qui se trouve être un monopole public).
[3] Attention : estimation au doigt mouillé !

Commentaires

  1. Il n'empêche que finalement la vie devient plus chère .. Euro ou pas .

    RépondreSupprimer
  2. Il n'empêche que finalement la vie devient plus chère .. Euro ou pas .

    RépondreSupprimer
  3. si on tient compte
    de l'augmentation des salaires dans cette période, on s'aperçoit que tous les prix on baissé avec l'euro..

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Pro Macron - lettre ouverte à mes amis libéraux

Pardon pour cette platitude mais le succès d’Emmanuel Macron c’est avant tout l’expression d’un désir de renouvellement de notre classe politique. Je ne crois pas, si vous me permettez cette hypothèse personnelle, que la plupart de ses électeurs aient voté pour son programme et je suis même convaincu que très peu l’ont lu. Emmanuel Macron est avant tout l’incarnation de ce que nombre de nos concitoyens attendent : une nouvelle tête — un candidat dont les débuts en politiques n’ont pas été photographiés en noir et blanc [1] — et, à tort ou à raison, une rupture avec le système politique hérité de la Libération.Et c’est précisément ça qui a, je crois, tué la candidature de François Fillon. Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors de la primaire, il pouvait aisément passer pour le candidat du renouvellement de la droite et ce, d’autant plus qu’il tenait à l’époque un discours très libéral au regard de ce à quoi nous sommes habitués de la part des Républicains [2]. Seulement voilà : no…

Les Chicago Boys, Milton Friedman et Augusto Pinochet

Cinq Chicago Boys vers 1957
(dont Sergio de Castro, à droite)Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives. Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle. La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili. L’objet de l’…