Accéder au contenu principal

On ne combat pas une idée avec un fusil

(NB : je suis loin d’être un spécialiste du monde musulman ou du terrorisme ; je me contente ici de résumer ce qu’en disent quelques fins connaisseurs — un en particulier. Il va de soi que tout ceci est passé par le filtre de ma compréhension du sujet et, forcément, de mes propres convictions.)

Le 29 juin 2014, l’organisation connue sous le nom d’État Islamique a proclamé le Califat. En terre d’Islam, la proclamation d’un Califat est un acte hautement symbolique qui va bien au-delà de la simple constitution d’un royaume ou d’une quelconque république islamique. Le Calife, par définition, est le successeur du Prophète, le leader religieux, politique et militaire de l’ensemble des musulmans, où qu’ils se trouvent. Même si l’analogie est hasardeuse à bien des égards, on peut considérer que le Calife de l’Islam assume le rôle spirituel d’un Pape et la fonction exécutive d’un Empereur chrétien.

En proclamant Abou Bakr Al-Baghdadi calife de tous les musulmans, les leaders de l’État Islamique cherchent à faire revivre l’organisation religieuse et politique de l’Islam des premiers jours — même si, comme de nombreux historiens l’ont noté, cette vision de la réalité historique est essentiellement fantasmée. Abou Bakr est une référence directe à Abdullah ibn Abi Quhaafah, beau-père et compagnon du Prophète qui fût justement le premier Calife à succéder à Mahomet en 632.

Ces considérations théologiques et historiques sont capitales pour qui veut comprendre ce que les dirigeants de ce Califat veulent et, partant, le sens de leurs actions — notamment terroristes. Ce n’est jamais sans péril qu’on sous-estime un adversaire en partant du principe qu’il est irrationnel, que c’est un fou ou un illuminé. Les dirigeants de l’État Islamique ont un objectif stratégique très précis et leurs actions s’inscrivent dans une démarche parfaitement rationnelle qui vise à réaliser cet objectif.

Ce qu’ils veulent, prioritairement, c’est légitimer ce Califat. Il faut bien comprendre que nous avons affaire à un groupe d’aventuriers sans aucune légitimité qui, un beau jour, se sont autoproclamés chefs de l’Oumma. Encore faut-il, naturellement, que leur autorité soit reconnue par cette même Oumma.

Toute leur stratégie tend vers cet objectif. De leurs intenses efforts de communication aux actes terroristes en passant par les mises en scène moyenâgeuses dont ils inondent internet : l’État Islamique communique massivement pour légitimer son leadership auprès des musulmans. Ce point mérite qu’on s’y attarde. Le public que le Califat cherche à toucher ce n’est pas le public des kouffar (les infidèles) mais celui des musulmans qui ne reconnaissent pas encore sa légitimité. Ce qu’ils veulent, c’est obtenir la bay’ah, le serment d’allégeance du plus grand nombre de musulmans possible à commencer, bien sûr, par les autres factions djihadistes.

C’est un putsch, une OPA sur l’Islam qu’ils cherchent à faire. Ni plus ni moins.

Pour ce faire et reprenant explicitement les mots de Georges W Bush au lendemain des attentats de 2001, le message qu’ils font passer à l’Oumma est limpide : vous êtes avec nous ou contre nous. Comme le soulignait encore Iyad El-Baghdadi (@iyad_elbaghdadi) il y a quelques jours, ils veulent faire disparaître la zone grise ; laquelle n’est pas une délimitation dans l’espace mais une partition de l’Oumma. Ils veulent forcer ceux qu’ils appellent les musulmans « coconut » [1] à se positionner dans un monde binaire : soit ils reconnaissent la légitimité du Califat, soit ils prennent fait et cause pour les « croisés ».

Dans ce contexte, les attentats commis dans le monde occidental peuvent se comprendre de deux façons. On peut bien sûr prendre leurs revendications au pied de la lettre et croire qu’ils cherchent vraiment à mettre fin aux interventions militaires occidentales en Syrie. C’est à mon sens une erreur : ils veulent cet affrontement ; ils en ont besoin pour affirmer le leadership militaire du Califat face aux « croisés » jusqu’à la mythique apocalypse de Dabiq [2]. Encore une fois, ces pseudo-revendications n’ont de sens que comprises comme autant de messages à destination des musulmans qui vivent en occident : « voyez, disent-ils en substance, les croisés nous attaquent et c’est le Califat qui défend l’Islam. »

Le véritable sens de ces attentats c’est encore une fois l’éradication de la zone grise et le regroupement du « véritable » Islam sous la bannière du Califat. Supposez, ne serait-ce qu’un instant, que les leaders de l’États Islamique soient doués de raison et qu’ils connaissent au moins un peu notre monde occidental : quel genre d’effets sont-ils en droit d’attendre de telles opérations ? Eh bien précisément les effets qu’ils obtiennent effectivement : crispation sécuritaire et montée de l’islamophobie.

Il n’y pas de méthode plus sure pour pousser la jeunesse musulmane occidentale à rejoindre le Califat que d’inciter les non-musulmans à les rejeter. Les réactions d’une certaines droite islamophobe [3] au lendemain des attentats étaient non seulement prévisibles et prévues mais elles étaient surtout voulues par l’État Islamique ; elles participent pleinement de ce monde binaire — Islam contre croisés — qu’ils appellent de leurs vœux ; monde dans lequel le Califat prend tout son sens et trouve sa légitimité.

Partant, notre impératif stratégique consiste à convaincre le Califat que sa méthode ne fonctionne pas ou, mieux encore, qu’elle produit les effets inverses de ceux qui étaient escomptés. Poster des militaires en armes à chaque coin de rue n’aura jamais d’autre effet que de nous donner une fragile illusion de sécurité. C’est à la source même de leur motivation qu’il faut s’en prendre. Le Califat est une idée et on ne combat pas les idées avec des fusils.

---
[1] Pour noix de coco : marron à l’extérieur, blanc à l’intérieur — c’est, il me semble, suffisamment explicite.
[2] Ce n’est, là encore, pas un hasard si la principale publication de l’EI en français est titrée Dabiq.
[3] Notez qu’il n’y a que cette droite islamophobe et le Califat lui-même pour défendre l’idée d’un Islam monolithique et guerrier par essence.

Commentaires

  1. "Le Califat est une idée et on ne combat pas les idées avec des fusils."

    Correct, cependant comme vous l'indiquez sa légitimité est directement liée a la puissance de Daesh, et de coté-la nous pouvons tout a fait combattre Daesh en Syrie et en Irak avec des fusils.

    RépondreSupprimer
  2. Il faut rendre nos citoyens, et d'abord nos enfants, plus critiques vis à vis des idéologies, moins fragile, susceptibles. Il faut être plus tolérants et moins racistes vis à vis des gens qui ne sont pas les "blanc européens" et ils faut que ceux qui sont nouveaux en France...black, blanc, ou beur S'INTÈGRENT ...et si ne le veulent pas, qu'ils pensent à s'installer ailleurs.
    Il faut avoir la pensée critique et pour voir critiquer TOUTES RELIGIONS, y compris l'Islam. Paix, Peace,
    à tout le monde---une paix humaniste.

    RépondreSupprimer
  3. Alain Briens23/11/2015 15:40

    Le Califat est une idée...mais pas seulement. Ce n'est pas une idée qui a tué le 13 novembre à Paris. Il faut donc répondre et par des idées, et par de la répression, et par des armes.
    Et ce qui est binaire, c'est surtout de s'imaginer une petite poignée d'excités sortis de nulle part (soutiens actifs ou passifs du Califat), et une immense masse de musulmans pacifistes indignés par ce genre d'exaction. Tous ceux qui boivent ne sont pas alcooliques mais tous les alcooliques boivent. Dire que l'islamisme n'a rien avoir avec l'Islam est aussi ridicule que de dire que l'alcoolisme n'a rien à voir avec l'alcool.
    Il y a toute une gradation entre l'Islam tranquille et le djihadisme qui passe par le ni-ni, ou la compréhension, puis la justification, la sympathie secrète ou affichée. La majorité des musulmans de France est au mieux ambivalente. Rappelez-vous la difficulté à obtenir une minute de silence après Charlie. Et vous qui êtes marseillais, vous en avez vu beaucoup des voilées manifester sur le vieux port ?

    RépondreSupprimer
  4. Vous dites :

    " quel genre d’effets sont-ils en droit d’attendre de telles opérations ? Eh bien précisément les effets qu’ils obtiennent effectivement : crispation sécuritaire et montée de l’islamophobie. "

    C'est faux - à mon avis - du moins partiellement.
    Ils veulent des "victoires", c'est-à-dire des coups sévères portés à l'ennemi koufar.... et sans réactions de notre part ou presque. Oui, il y a une réponse sécuritaire, ce dont ils s’en foutent royalement ou presque, car ce qu'ils veulent est que nos élus, nos politiciens, nos médias, nos gouvernants, donnent les réponses qu'ils donnent à chaque fois : non ce n'est pas ça l'Islam, pas d'amalgames. il faut lutter un peu plus contre l'islamophobie qui se développe (nos dirigeants le font très bien à leur place !), oui à plus d'intégration de l'Islam au paysage de nos pays ! Le fameux "Islam de France de Sarko par exemple, les dîners de l'iftar à la mairie de Paris, etc...)
    Oui, la réponse de nos dirigeants est plus de compréhension, plus de subventions pour les quartiers difficiles, plus de halal dans l'espace public. Ces attentats sont là pour provoquer la "terreur", mais d'abord celle de nos dirigeants... qui de facto paniquent. Des dirigeants qui veulent combattre le "terrorisme" mais pas "l'islam". Il est même interdit de nommer la source du terrorisme : l?islam du Coran et des Hadiths du prophète. Et comme la démographie rend les musulmans électoralement incontournables, nos politiciens croient ainsi résoudre la quadrature du cercle. Pour le moment chaque attentat renforce au final l'Islam dans nos institutions (dernière initiative après les attentats de novembre : l'Islam dans le code du travail...) et, en effet, fait des adeptes par le fossé qui se creuse entre la oumma et les "souchiens", entre la radicalisation de la résistance des "souchiens" à "l'envahisseur", mais aussi la fierté pour les musulmans (mêmes les modérés (?)) de voir leur toute puissance à porter le malheur dans nos rangs...

    Contrairement à vous, j'ai une très grande expérience du monde musulman ayant vécu en immersion en Dar al Islam durant quinze années. Je connais parfaitement la doctrine (Coran et Hadiths) mais plus encore les mœurs et la façon de penser du musulman que j'ai étudiés et surtout expérimentés.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C’est tout à fait contradictoire avec leur objectif déclaré et leur campagne systématique visant à exhorter les *vrais* musulmans à rejoindre le califat. Non ?

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Un garçon qui n’a jamais eu de métier

Jean-Luc Mélenchon fait ses premières armes en politique à Lons-le-Saunier, en mai 1968. À cette époque il n’est que lycéen — en première littéraire — mais c’est lui, racontent ses anciens camarades de classe, qui va importer les évènements parisiens dans son Jura d’adoption. C’est lors de cette première expérience politique qu’il va réaliser son indiscutable talent d’orateur et se familiariser avec la pensée d’extrême gauche et notamment Karl Marx qui devient son livre de chevet en terminale. Il passe son bac en 1969 et s’inscrit à la faculté des lettres de l’université de Besançon pour y étudier la philosophie.Sitôt inscrit, le jeune Mélenchon se rapproche de l’UNEF et déserte les amphis pour se consacrer au militantisme. Il parviendra quand même à obtenir sa licence en 1972 mais ne poussera pas ses études plus loin : la même année, il rentre formellement en politique en rejoignant l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI), une organisation trotskyste de tendance lambertiste…

Nombre d'heures travaillées par an et pour 100 personnes

Selon les données de l’OCDE pour 2015, le taux d’emploi de la population française âgée de 15 à 64 ans était de 63.8%. C’est-à-dire que sur 100 personnes en âge de travailler, un peu moins de 64 ont effectivement occupé un emploi — fût-ce à temps partiel — durant l’année considérée. Par ailleurs, selon la même source, le temps de travail annuel moyen des français qui ont travaillé en 2015 s’établissait à 1 482 heures [1].En croisant ces deux données, on peut facilement estimer le nombre d’heures de travail fournies en une année par 100 français en âge de travailler : ça fait environ 94 552 heures. Juste pour remettre ce chiffre dans son contexte, voici ce que ça donne pour tous les pays pour lesquels les données sont disponibles dans les bases de l’OCDE : Juste pour votre information, pas moins de 84.7% des islandais âgés de 15 à 64 ans travaillent (c’est le record du panel) et ils travaillent en moyenne 1 880 heures par an. Ce sont les mexicains et les coréens (du sud) qui, lorsqu’ils…