Accéder au contenu principal

L’exil ou la servitude

De ma naissance à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pris qu’un seul et unique engagement qui soit de nature à restreindre ma liberté de façon permanente : je me suis marié dans le but de fonder une famille. Il n’y en a aucun autre. Oh, bien sûr, il m’est arrivé de prendre des engagements auprès de mes amis ou de mes collègues de travail et, comme tout homme digne de crédit, j’ai mis un point d’honneur à respecter ma parole scrupuleusement. Mais aucune de ces promesses ne m’engageait ad vitam aeternam, pour le meilleur et pour le pire et jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Dès lors, je peux dire avec certitude que rien, absolument rien à l’exception de cet unique engagement envers ma femme et mes enfants ne m’engage moralement à abandonner ne serait-ce qu’une infime parcelle de ma liberté. Il n’y a que deux moyens d’en obtenir plus de moi : me convaincre de faire une nouvelle promesse ou me contraindre par la force.

Alors oui, je suis français et j’aime mon pays. Aussi loin que notre mémoire familiale nous porte, mes ancêtres étaient français, je suis un produit de la méritocratie républicaine de l’ouest autant que de la bourgeoisie industrielle du nord, j’aime notre langue — avec une faiblesse pour sa version XIXe —, j’aime notre histoire, j’aime l’extraordinaire variété de nos paysages et de nos traditions et j’aime, peut-être plus que tout le reste, l’idée de cette France de 1790, celle de la fête de la fédération.

Pour autant, soyez-en sûr, je place ma liberté au-dessus de mon amour pour la France. Ça ne fait, dans mon esprit, pas le moindre doute. Si mon pays devait devenir une dictature liberticide, je cesserais immédiatement d’être français. « Where liberty dwells, écrivait Benjamin Franklin, there is my country. » Je me ferais citoyen helvétique s’ils veulent bien de moi, sujet de la reine d’Angleterre ou, en espérant qu’il reste un peu de Franklin outre-Atlantique, j’irai me faire américain.

Je n’ai, au risque de me répéter, jamais rien signé de tel qu’un contrat social — contrat chimérique, d’ailleurs, dont j’ignore jusqu'aux termes — et je ne suis, dès lors, tenu par aucune promesse. La seule chose qui puisse en tenir lieu, en l’occurrence, c’est la DDHC de 1789, la base essentielle de notre Constitution, le seul texte au nom duquel vous pouvez me compter au nombre des patriotes prêts à se battre pour la République. Disons-le tout net : si je cesse d’être le citoyen d’une République fondée sur ces principes et à moins que vous ne proposiez mieux, je cesse aussitôt d’être français.

« Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même, disait Tocqueville, est fait pour servir. » Je préfère être pauvre et libre que riche à millions mais esclave. Je ne sers et ne servirais jamais que les causes que j’ai moi-même choisi et vos procès, vos reproches et vos indignations n’y changeront rien. Il est inutile de me chanter le refrain de la France éternelle — rien n’est éternel — ou d’en appeler à mes supposés devoirs envers ma race, ma classe, ma nation ou Dieu seul sait quel autre groupe fictif vous inventerez encore : je ne reconnais qu’une seule allégeance — ma femme, mes enfants ; pour le reste, je suis un homme libre.

Naturellement, il va de soi que vous reconnais le même droit. Vous voulez vous choisir un maître auquel vous confierez le soin de régler chaque détail de votre vie ? Grand bien vous fasse ! Vous voulez créer votre coopérative, votre phalanstère, votre kibboutz ? Je serais le premier à défendre votre droit de le faire ! Mais, de grâce, ne m’obligez pas à participer à vos utopies et ne m’obligez pas à subir les conséquences de vos choix. Pouvez-vous faire ça ? Pouvez-vous admettre que mes choix soient différents des vôtres et me laisser vivre selon mes propres aspirations ?

Parce que si vous êtes incapables d’admettre cette simple idée et si vous refusez d’en faire, comme moi, le principe essentiel qui doit fonder notre vie en commun, alors, vous exercez sur moi un chantage qui peut se résumer en une alternative : obéir ou partir. Très concrètement, vous m’imposez de choisir entre ma liberté et le simple fait de vivre dans le pays de mes ancêtres, le pays où je suis né, ce pays — je l’ai dis — que je ne pourrais quitter que la mort dans l’âme. C’est un racket des plus odieux mais n’ayez pas le moindre doute : je partirai parce que je préfère mille fois l’exil à la servitude mais je partirai en vous maudissant et vous pourrez, à compter de ce funeste jour, me compter au nombre de vos ennemis les plus implacables.

Commentaires

  1. Combien je me retrouve dans ce texte moi qui ai décidé, en âme et conscience, de quitter mon pays natal, la Belgique.
    La lutte pour plus de liberté se poursuit dans mon pays d’accueil, le Pérou… J’y retrouve la même soif de liberté civique mais au moins j’ai gagné, et beaucoup, en liberté économique. Je ne regrette rien, ni leur « contrat social », ni leur sécu et la spoliation constante par la force publique !
    Mon premier droit, je suis enfin devenu propriétaire de mon logement. J’ai choisi le fond de pension et le niveau de risque que je voulais pour ma pension. Mon assurance couvre mes besoins de santé. Chaque année l’équivalent d’un mois de salaire est bloqué sur un compte à mon nom au cas où je viendrais à perdre mon travail.
    Le travail justement ! Ici pas d’Orbem ou Onem (pôle emplois comme vous les appelez en France)… mais des emplois ! Le long chemin de la recherche d’un boulot a pris pour moi la forme suivante : 15 jours de recherche active, 6 CV envoyés, 2 interview, 1 embauche… un vrai calvaire que ce système de libre-marché pas vrai ?!?
    Mon prochain combat est de mettre de côté les dernières barrières mentales (patiemment distillées au plus profond de mon inconscient par les sbires de la sécurité par l’Etat) qui font de moi un employé et non un entrepreneur… J’y arriverai !
    Je l’ai dit, je ne regrette rien… si ce n’est de m’être pas décidé plus tôt !
    S’exiler est un vote, c’est même le seul vote impactant vraiment et positivement votre vie!
    Soyez fort !
    @vistodelperu

    RépondreSupprimer
  2. Ils ont bien fait leur travail de désinformation.
    Sachez que la DDHC de 1789 est une imposture des frères la truelle, car on proclame les droits des hommes et aucun de leurs devoirs, c'est donc une déclaration creuse.
    Déclaration de droits dont les mêmes ont fait très attention qu'ils ne soient pas écrites dans la constitution qui a suivi, c'est dire la fraude massive et l'ampleur du foutage de gu...le.
    Pour le reste, je suis d'accord.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ha tiens, le complot maçonnique.... ça faisait longtemps...

      Supprimer
  3. C'est les deux pieds dans une société de droit née bien avant vous, héritant de principes antérieures à celle-ci, qu'on nous entonne le chant de la liberté née d'elle-même. "Quand le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres disait également Toqueville" - lequel était libertarien comme je suis pape. C'est aussi la France qui vous rend libre, par la langue forgée au long des siècles, cette vision du monde, laquelle vous permet de formuler, d'envisager, de penser la liberté. Le contrat social n'a jamais été un véritable contrat de papier (instrumentum) signé par chacun, il n'y a que vous pour croire cela ; c'est un contrat tacite entre soi, les siens (famille et au-delà), les morts (certains pour la France), et la nation qui nous a fait vivre et grandir. Je ne suis pas étonné de voir que vous pourriez vous faire américain - pour moi c'est absolument inenvisageable. J'ai d'ailleurs toujours cru que vous l'étiez, à tout le moins par vos conceptions politiques, ce qui se confirme ici non ? L'universalisme stoïcien - et sont fameux citoyen du monde - était la religion de l'Empereur Marc Aurèle : la religion d'un empereur, jamais celle d'une nation. Et quelle est la source des principes de la DDHC - Déclaration bourgeoise comme l'on disait...- à votre avis, je veux dire de ces principes supérieurs au-delà de la sacro-sainte propriété ? Cherchez un peu, vous trouverez. A cette source vous lirez que la liberté est Esprit, et non taux de rentabilité interne garanti et théories économiques de papier. La nation est le cadre de la démocratie - regardez le monstre administratif européen - et j'ajoute que la citoyenneté française est sans référence à la race, l'ethnie, la classe, ou que sais-je d'autre encore. Par ailleurs, je ne vois personne vous imposer quoi que ce soit. Au final, je m'aperçois d'une chose, 55 lignes sur la liberté, mais ce mot jamais sérieusement défini. Ne fallait-il pas commencer par là ? La liberté, quelle définition ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La liberté, quelle définition ?
      Mieux qu'une défintion, voici une petite présentation (http://bit.ly/1rJ2tzp) de la philosophie de la liberté...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez …

Le paradoxe des oignons

Cette fois-ci, c’est l’inénarrable Paul Jorion qui s’y colle dans un article publié le 26 septembre 2013 sur challenges.fr : « il faut, nous assène l’histrion médiatique, supprimer la spéculation. »Nous-y revoilà. C’est une antique tradition. Déjà, sous l’Ancien Régime, on avait coutume de faire porter le chapeau des aléas climatiques et des politiques imbéciles aux accapareurs ; aujourd’hui, force est de constater que rien n’a changé et qu’on trouve toujours, à la barre du tribunal révolutionnaire, un accusateur public prêt à dénoncer les méfaits des spéculateurs. Si les prix montent, qu’on les pende ; si les prix baissent, qu’on promène leur tête au bout d’une pique ! Au royaume du mensonge, la dénonciation de l’ennemi du peuple tient toujours lieu de pensée.Plutôt que de rentrer dans un débat théorique, je vous propose une approche purement expérimentale, une vérification empirique qui, si elle ne satisfait sans doute pas les conditions requises sur une paillasse – c’est le lot com…