R

En 2010, Carmen M. Reinhart, professeur d’économie au sein de l’Université du Maryland, et Kenneth S. Rogoff, professeur à Harvard et ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, publiaient un papier — Growth in a time of debt — dans lequel les auteurs analysaient les relations empiriques entre dette publique et croissance économique. Cette étude a connu une publicité considérable dans le monde académique et il semble que ses conclusions aient influencé jusqu’aux politiques budgétaires d’un certain nombre d’États.

Trois ans plus tard, Thomas Herndon, un étudiant en économie de l’Université du Massachusetts qui tentait de reproduire les résultats de cette étude s’étonnait de ne pas y parvenir malgré ses efforts répétés. En désespoir de cause, il fît par de son échec à ses professeurs qui, après vérification, réalisèrent que c’étaient les résultats de Reinhart & Rogoff qui étaient faux : ils avaient réalisé toutes leurs analyses sous Excel et avaient simplement oublié d’inclure un certain nombre de données dans des calculs de moyennes.

Au-delà de l’encre qu’elle a fait couler quant à la robustesse des résultats de R&R, cette affaire met en lumière un fait majeur : un nombre appréciable de chercheurs et d’opérationnels, dans des domaines aussi variés que les sciences sociales, la finance de marché ou l’actuariat, réalisent leurs calculs à l’aide d’outils totalement inadaptés parce qu’ils ne savent tout simplement pas coder.

Dans toutes les activités qui requièrent un usage fréquent des statistiques, de travaux de modélisation ou de simulation, apprendre à programmer est sans doute un des investissements les plus profitables qui soient. D’abord parce que le coût d’acquisition — en temps et en efforts — de cette compétence est infiniment moindre que ce que la plupart des néophytes pensent. Ensuite, parce que tout au long d’une carrière professionnelle, ce savoir-faire permet de gagner un temps considérable et de réduire drastiquement les risques d’erreurs.

Parmi tous les langages disponibles, R offre le triple avantage d’être extrêmement puissant (robustesse et polyvalence), très facile à utiliser et entièrement gratuit (licence GNU GPL). Par ailleurs, une étude menée en 2011 par Rexer Analytics concluait que c’est désormais le langage de programmation le plus répandu au sein des entreprises comme dans le monde académique.

Incidemment, c’est le langage qu’a utilisé Thomas Herndon pour reproduire les calculs de Reinhart & Rogoff.

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La machine à perdre

Voltaire rejoint l’Angleterre en homme de lettres ; il en reviendra philosophe. Durant ces deux années d’exil, l’auteur d’Œdipe, ce « nouveau Racine » comme on l’appelait désormais, va avoir tout le loisir de mesurer le monde qui sépare la France du jeune Louis XV de l’Angleterre du roi George [1].

Au sud de la manche, tout n’est que verticalité. Le roi y est aussi absolu qu’il se désintéresse manifestement des affaires du royaume tandis que, dans la plus pure tradition colbertiste, Son Éternité le Cardinal de Fleury et Monsieur Orry décident, réglementent, ordonnent, interdisent et embastillent à tout-va ; s’appuyant, pour ce faire, sur une administration déjà aussi tentaculaire qu’elle est inefficace et nourrissant au passage une nuée de créanciers. Le peuple, quant à lui, croule sous l’impôt et meurt littéralement de faim.

Mais outre-Manche, tout est différent. Le royaume du roi George, c’est aussi celui de John Locke : une monarchie constitutionnelle et qui plus est libérale. Le commerce y est florissant, la révolution financière est déjà en cours [2] et la Royal Society s’impose déjà comme l’épicentre de cette Europe qui pense ; ce petit nombre de philosophes que l’on n’appelle pas encore des scientifiques. Quand Voltaire revient en France, il sait déjà que quelque chose est à l’œuvre et que l’avenir du monde se joue en Angleterre.

La Société et l’Académie

Il faut dire qu’en ce début du XVIIIe siècle, le monde des philosophes est en pleine ébullition. « Le nombre de ceux qui pensent, écrit Voltaire [3], est excessivement petit » mais si le nombre n’y est pas, la qualité, en revanche, ne fait pas défaut. Ils viennent de partout, ils s’appellent Newton, Leibniz, Laplace, Bernoulli, Euler, Huygens, ils ont leurs publications, ils se connaissent, communiquent entre eux et contribuent, chacun dans ses domaines de prédilection, à la plus formidable avancée scientifique que l’humanité ait jamais connu.

Face à cela, deux modèles s’opposent sur presque tout : celui de la Royal Society de Londres et celui de l’Académie Royale des Sciences parisienne [4].

En apparence, pourtant, elles ont bien des points communs : toutes deux sont sociétés exclusivement tournée vers la recherche scientifique, elles sont nées officiellement [5] à moins de quatre ans d’écart et leurs travaux faisaient l’objet de publications les toutes premières revues scientifiques de l’histoire : le Journal des sçavans à Paris et les Philosophical Transactions de la Royal Society [6].

Mais la comparaison s’arrête là. En effet, si la Royal Society est née d’une initiative privée, celle du comité des 12 de 1660, et n’a reçu du roi qu’une autorisation et quelques menus privilèges, il en va tout autrement de l’Académie de Colbert : c’est une création ex-nihilo qui s’inscrit dans une volonté de centraliser toute la vie artistique et intellectuelle française sous la tutelle du roi. Ce que veut Colbert, c’est une académie aux ordres : il en désigne les membres (à partir de 1699, c’est le roi lui-même qui s’en chargera), nomme le premier président (Huygens), valide et oriente leurs travaux et finance le tout avec les derniers royaux.

Ce sont donc deux conceptions radicalement différentes de la démarche scientifique : les membres de la society londonienne se cooptent entre eux et orientent leurs recherches comme bon leur semble ; ceux de l’académique parisienne sont des employés de l’État, désignés et payés par lui, qui ne travaillent que sur des thèmes choisis par le pouvoir politique.

La machine à perdre

Mais là où la Royal Society était essentiellement financée par les cotisations de ses membres, l’Académie de Colbert coûtait une véritable fortune. Si, sur ses 24 premières années — de 1666 à 1690 — on y a engloutit pas moins de 2 millions de livres tournois, c’est que le prestige royal ne pouvait pas se satisfaire de scientifiques de second rang : Huygens, à lui seul, coûtait 6 000 livres par an (hors fournitures). Naturellement, au regard de l’état des finances du royaume, cela n’était pas sans poser quelques difficultés : en 1699, lorsque l’Académie se voit enfin dotées de statuts, elle compte 70 membres dont seuls 20 sont pensionnés. À la Royal Society, ils sont déjà près de 300 — tout ce l’Europe comptait d’esprits brillants était prêt à payer son écot pour rejoindre la société dirigée par Newton.

Mais le fond du problème était ailleurs.

Une anecdote célèbre veut que les talents de mathématicien de Sauveur ont été utilisés à écrire un traité sur la bassette, jeux de hasard où tous les courtisans se ruinaient. Bien qu’un brin approximative [7], cette histoire est néanmoins très révélatrice de ce qu’était, dans l’esprit du roi, l’Académie des débuts : une sorte de jouet à sa disposition, un simple passe-temps auquel il fallait néanmoins tenir la bride courte de peur qu’il ne froisse quelques susceptibilités religieuses. L’abbé Maury [8], par exemple, disait du successeur de Colbert (Louvois), que « les académiciens n’étaient à ses yeux que des gens payés par le roi pour satisfaire sa curiosité, lui répondre sur la pluie et le beau temps » et Huygens, qui se plaignait dès 1668 des distractions incessantes qu’on lui imposait, n’en pensait pas moins quand il notait que l’existence même de l’Académie ne dépendait que « de l’humeur d’un prince et des faveurs d’un ministre » [9].

Autre problème et pas des moindres : l’incompétence totale du ministre de tutelle. On a beaucoup reproché à Louvois [10] son « dirigisme malencontreux » et le dédain qu’il manifestait quant aux travaux de l’Académie en matière de chimie. C’est sans doute exagéré et c’est aussi faire trop d’honneur à Colbert qui, en matière de clairvoyance scientifique, a largement démontré ses limites. Outre Leibniz, qu’il eut sous la main et qu’il a laissé partir, l’exemple de Denis Papin est à ce titre plus que symptomatique. Quand le jeune blésois, protégé de Huygens [11], expose ses expériences sur le vide au ministre, ces mêmes travaux qui, quelques années plus tard, poseront les jalons de la première machine à vapeur, Colbert n’y verra rien d’autre qu’une curiosité à peine digne d’attention. Papin s’embarque pour Londres [12], va travailler avec Robert Boyle et fini membre de la Royal Society.

Bref, alors que les membres de la Royal Society progressaient à pas de géants, nos pauvres académiciens en étaient réduits à être les jouets des caprices d’un prince inconséquent ou à servir les desseins d’un ministre aussi ambitieux qu’incapable de discernement. Malgré leurs indiscutables talents et le génie dont ils ont su faire preuve, les dés étaient pipés et le combat perdu d’avance : le modèle centralisateur français était déjà une machine à perdre. Au risque de forcer le trait, on pourrait presque dire qu’on venait à l’Académie pour gagner de quoi payer sa cotisation de la Royal Society.

Si la révolution industrielle est née en Angleterre plutôt qu’en France, cela ne doit rien au hasard. L’aspect purement scientifique, bien sûr, n’est qu’une partie de l’équilibre subtil qui a permis à la monarchie anglaise de damer le pion à toutes les autres mais ce que cette histoire, aussi anecdotique puisse-t-elle sembler, illustre je crois très bien c’est surtout ce mal endémique qui bride notre société depuis des siècles, qui pousse nos jeunes les plus brillants à l’exil et incite nos entrepreneurs les plus compétents à chercher les faveurs d’un ministre plutôt que de donner la pleine dimension de leurs talents.

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[1] George Ier jusqu’en juin 1727 puis George II.
[2] Note pour plus tard : raconter la bulle des mers du sud, la krach de 1720 et le Bubble Act.
[3] Voltaire, Lettres Philosophiques, XIII
[4] Je fais — très injustement — l’impasse sur le mécénat bienveillant des princes allemands et italiens (l’Académie des Lynx fût la première de son genre).
[5] Le groupe du Gresham College commence à se réunir vers 1645 mais ce n’est que le 15 juillet 1662 que la société royale britannique est officiellement formée ; quatre ans, donc, avant que Colbert ne créé l’académie parisienne (première réunion le 22 décembre 1666).
[6] Les deux sont créé en 1665, à trois mois d’écart et dans cet ordre ; très vite, elles seront imitées en Italie (Giornale de’ letterati, 1668) et en Saxe (Acta Eruditorum, 1682).
[7] Il s’agit de Joseph Sauveur (1653-1716), fondateur de l’acoustique musicale et professeurs de mathématiques au Collège de France. En réalité, c’est un certain marquis de Dangeau qui serait à l’origine de la demande et l’évènement date de 1678 alors que Sauveur n’a été appelé à l’Académie qu’en 1696.
[8] Jean-Sifrein Maury (1746-1817), membre de l’Académie française.
[9] Cité dans un lettre de Francis Vernon, secrétaire de l’ambassade britannique à Paris, à Henry Oldenburg, premier secrétaire de la Royal Society, datée du 25 février 1670.
[10] François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691), succède à Colbert après la mort de ce dernier le 6 septembre 1683.
[11] On ne saura sans doute jamais comment Papin est arrivé là mais toutes les théories ont ceci de commun et de très symptomatique qu’elles expliquent son passage à l’Académie par ce que nous appellerions aujourd’hui du « piston ».
[12] Ce qu’il aurait de toute manière du faire à la révocation de l’édit de Nantes — autre grand fait d’arme du conservatisme à la française.

Les chemises noires de la revolución

Squadrismo désigne les milices caractéristiques du fascisme italien qui ont donné naissance aux sinistres Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale, les « chemises noires », connues pour avoir été les bras armés officieux du régime de Mussolini. Officieux seulement parce qu’officiellement, la Parti national fasciste n’avait aucune relation avec ces organisations paramilitaires qui opéraient dans la plus parfaite illégalité ; n’hésitant pas à agresser, torturer et assassiner ceux qui avaient le malheur de s’opposer au futur Duce. À la matraque et à l’huile de ricin, ce sont les chemises moires qui ont porté Mussolini au pouvoir, de la même manière que les chemises brunes — les Sturmabteilung de Ernst Röhm — ont permis à Adolf Hitler de régner en maître dans les rues allemandes.

Les chemises, donc qu’elles soient noires ou brunes étaient, pour reprendre la définition de Carlos Raúl Hernández, des « groupes paramilitaires, des mécanismes répressifs qui ne compromettent pas le gouvernement devant l’opinion internationale. » À ceci près que les groupes paramilitaires qu’évoque ce docteur en sociologie de l’Université centrale du Venezuela ne sont ni italiens ni allemands : ce sont les colectivos, les gardiens du chavisme, ces organisations paramilitaires qui ont juré de défendre coûte que coûte la révolution bolivarienne mais n’ont — officiellement — aucun lien avec le gouvernement de Caracas.

Parmi les plus éminentes, on trouve les Tupamaros — officiellement le chapitre vénézuélien du Movimiento Revolucionario Tupac Amarú (MRTA) — qui soutiennent le processus révolutionnaire depuis les coups d’États ratés de 1992. À leur tête, Alberto « El Chino » Carias, une espèce de molosse qui n’aime rien de mieux que de poser un fusil d’assaut à la main, jure qu’il n’agît que de sa propre initiative même s’il dispose d’un bureau personnel dans le bâtiment de la Commission des sciences et de la technologie (juste à côté du Parlement).

Alberto « El Chino » Carias

Le comandante « Murachi » des Carapaicas et leurs petits camarades des Piedritas, deux autres groupes de colectivos, ne disent d’ailleurs rien d’autre : cagoulés, vêtus de treillis militaires et lourdement armés, tous revendiquent leur totale indépendance et jurent — dans le même mouvement — de défendre le gouvernement Maduro jusqu’à la mort — quitte à avoir recours à des actions « illégales et violentes ».

Mais n’allez pas croire, chers lecteurs, qu’ils soient pour quoi que ce soit dans les violences de cette dernière quinzaine de jours. Si « El Chino » reconnait volontiers que les Tupamaros étaient bien dans la rue pour protéger la révolution contre les hordes d’étudiants fascistes qui menacent la démocratie, il jure que son joyeux groupe de boyscouts n’avaient, à ce moment-là, aucune arme et n’a donc pas pu s’en servir.

Par ailleurs, il serait sans doute mal à propos de se demander pourquoi ces pacifiques gardiens de la révolution semblent jouir d’une totale impunité auprès des tribunaux de la république bolivarienne du Venezuela. Nous ne nous demanderons pas non plus comment ils se procurent des armes de guerre (sagement rangées en lieu sûr, cela va de soi) dans un pays où la pénurie de dollars vide irrémédiablement les étals des magasins. Enfin, il est sans doute déplacé de s’interroger sur l’identité de ces motards que l’on voit un peu partout sur les vidéos chevaucher leur machines rutilantes (et d’un bleue si uniforme qu’on croirait presque à une commande groupée) en tirant les (méchants) étudiants comme des lapins (armés jusqu’aux dents).

Comme ils disaient, « no pasarán ! »

Socialisme = pénurie

PDVAL, pour Producción y Distribución Venezolana de Alimentos, est la chaîne publique de magasins alimentaires créée par Hugo Chávez dans le cadre de sa révolution bolivarienne.

Voici à quoi ça ressemble aujourd’hui :

HT @juanma_lz

La caisse commune

Deux individus décident de créer caisse commune afin de s’assurer mutuellement contre un risque qui a une probabilité d’occurrence à horizon d’un an de ½ et un coût financier 1 000. Pour alimenter cette caisse, ils doivent donc cotiser à hauteur de ½ × 1 000 chacun. Il va de soi qu’en termes de probabilités, la situation des sociétaires est rigoureusement identique avec ou sans caisse : dans les deux cas, l’espérance de perte est de 500.

½ × 1 000 = 1 × 500

Si ces deux individus créent cette caisse commune c’est parce qu’ils sont averses au risque ; parce qu’ils préfèrent perdre 500 de manière certaine (payer une prime d’assurance) plutôt que d’avoir une chance sur deux de perdre le double. C’est le principe de base de tous les systèmes d’assurance : l’absence d’incertitude a une valeur, un prix que nous sommes prêts à payer pour vivre dans un environnement certain.

Si nos deux individus créent cette caisse commune, c’est parce qu’ils estiment l’un et l’autre que le fait d’être couvert a une valeur k ; sachant que k est strictement supérieur à zéro et strictement inférieur au montant de la prime (ici 500).

Par hypothèse, nous allons admettre (i) que chacun des deux sociétaires a la possibilité de tricher en prenant l’argent de la caisse sans motif valable — auquel cas, ils perdent tous les deux le bénéfice de k — et (ii) que, pour une raison ou une autre, ils ne peuvent pas communiquer entre eux.

Quatre cas peuvent se présenter :
(i) Les deux joueurs coopèrent : ils gagnent k chacun — c’est notre optimum de Pareto ;
(ii) Les deux joueurs trichent : ils ne gagnent rien (i.e. chacun récupère sa prime et ils perdent le bénéfice de k) ;
(iii) & (iv) Un seul joueur trahit : il gagne $500 tandis que l’autre en perd autant et ils perdent tous les deux le bénéfice de la protection.

En théorie des jeux, on appelle ça un dilemme du prisonnier. Énoncé en 1950 par Albert W. Tucker, c’est une situation dans laquelle, en l’absence de communication entre eux, deux individus qui auraient intérêt à coopérer vont vraisemblablement choisir de se trahir mutuellement. En l’occurrence, si les deux sociétaires ne communiquent pas entre eux parce que, par exemple, ils ne se connaissent pas, il est très vraisemblable qu’il vont tous les deux essayer de tricher (ii).

En revanche, si nos deux sociétaires se connaissent et communiquent entre eux, il est très probable qu’ils vont parvenir à résoudre le dilemme en socialisant — le simple fait d’être considéré comme un traître par quelqu’un que vous croisez tous les jours peut suffire à vous dissuader de tricher. De la même manière, Robert Axelrod a démontré qu’en itérant le jeu et à supposer que chaque joueur garde en mémoire le comportement des autres joueurs lors des parties précédentes, ce sont les stratégies coopératives [1] qui s’avèrent les plus rentables.

C’est-à-dire qu’en l’absence d’un système de contrôle et de sanctions hexogènes (un tiers surveille et puni l’éventuel tricheur [2]), la viabilité de la caisse commune repose sur le fait que les individus qui y participent communiquent entre eux ou, au moins, savent comment se sont comporté les autres dans le passé. Sans ça, sans ce processus de confiance et de surveillance mutuelle, il est très probable que la triche va se généraliser jusqu’à l’explosion de la caisse commune.

Or, ce que nous suggère le nombre de Dunbar, c’est que cette connaissance mutuelle n’est plus possible au-delà d’environ 150 individus. Au-delà de ce seuil, seul un système coercitif peut contenir les comportements de passagers clandestins et il est sans doute impropre de parler de « solidarité » puisque le fonctionnement de la caisse ne repose plus que sur un système d’incitations individuelles.

Si cette idée vous rappelle étrangement un célèbre passage de Frédéric Bastiat [3], ce n’est sans doute pas un hasard.

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[1] La meilleure étant la stratégie « donnant-donnant » (Tit or tat) qui consiste coopérer la première fois puis, à reproduire à chaque fois le comportement de l'adversaire du coup précédent.
[2] C’est un des services pour lesquels nous rémunérons les dirigeants de nos mutuelles et autres compagnies d’assurance.
[3] Frédéric Bastiat, Harmonies Économiques (1850), chap. XIV.

Écolobusiness

Reçu ce matin dans ma messagerie professionnelle :

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« Pour en savoir plus sur la méthodologie [Société] et faire un audit environnemental de portefeuille, merci de répondre à ce courriel. »

(La phrase en gras est d’origine.)

L'intérêt général et le nombre de Dunbar

Si les mots ont encore un sens dans ce monde ou le sophisme tient lieu d’argument politique, on peut raisonnablement affirmer que toutes les tentatives d’avènement d’une société communiste à grande échelle ont échoué. Dans tous les cas, le projet marxiste-léniniste est resté comme bloqué dans sa phase « inférieure », l’étape socialiste et la dictature du prolétariat, sans jamais parvenir à la dépasser. La chrysalide, pour reprendre l’analogie de Trotski [1], n’est jamais devenue un papillon.

Pour autant, il est tout à fait faux de dire que le communisme n’a jamais existé. Des sociétés communistes ont existé depuis la nuit des temps et certaines continuent à fonctionner aujourd’hui encore. Mais ce que l’expérience des siècles suggère avec insistance, c’est qu’un tel ordre social ne peut exister et perdurer qu’à très petite échelle.

Communisme réel

Typiquement, les colonies huttériennes sont des exemples vivants de sociétés communistes qui perdurent depuis des centaines d'années et semblent se porter le mieux du monde. En effet, outre l’aspect religieux [2], ces communautés pratiquent la propriété collective d’à peu près tout, fonctionnent sans argent et appliquent au pied de la lettre le célèbre aphorisme de Louis Blanc [3] : « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Les huttériens n’ont pas, à proprement parler, d’état parce que l’usage de la coercition est inutile ; ils travaillent pour le bien commun et consomment frugalement sans aucune incitation individuelle et, de manière très significative, leurs colonies sont pour l’essentiel autonomes — c’est-à-dire qu’elles fonctionnent sans pratiquement aucune aide extérieure.

Si j’écris « les colonies huttériennes », c’est parce qu’on en compte près de 500 disséminées entre le Canada et les États-Unis. Et si ces colonies sont si nombreuses, c’est parce qu’il existe une règle chez les huttériens qui veut que lorsqu’une communauté atteint le seuil de 150 individus, elle se sépare en deux et créé une colonie sœur. Si vous interrogez un huttérien sur la raison d’être de cette tradition ancestrale, il vous répondra qu’en petits groupes, les gens sont plus proches, plus unis, et que c’est « très important si vous voulez être efficace et réussir une vie communautaire » [4] tandis qu’au-delà de 150 personnes dans une même colonie, des clans se forment et la vie communautaire n’est plus possible. Or, ce que ce chiffre de 150 a de remarquable c’est que c’est justement le nombre de Dunbar.

Le nombre de Dunbar

Robin Dunbar, anthropologue et psychologue évolutionniste britannique, a eu un jour l’idée pour le moins étrange de comparer, au sein de plusieurs espèce de primates, la taille des groupes qu’ils formaient naturellement avec celle de leur néocortex [5]. Surprise (ou pas), ces deux variables dont on aurait pu penser qu’elles étaient tout à fait indépendantes ne le sont pas du tout : le volume du néocortex d’une espèce permet de prédire avec une surprenante robustesse la taille des communautés qu’elle forme dans la nature. Naturellement, le britannique c’est empressé d’appliquer sa formule à notre espèce et en a conclu que la taille naturelle d’une communauté d’Homo sapiens sapiens primitive était d’environ 150 individus. C’est le nombre de Dunbar.

L’idée que développe l’anthropologue peut se résumer comme suit : une communauté se construit à base de relations individuelles or, le néocortex de l’homme moderne ne nous permet pas d’entretenir plus de 150 relations individuelles à la fois. Dès lors, ce que Dunbar a découvert, c’est la limite physique d’une communauté humaine dès lors que la cohésion du groupe repose sur des relations personnelles.

Ce dernier point est important : si vous considérez que nos États-nations modernes constituent des groupes humains, alors de tels groupes peuvent rassembler plusieurs centaines de millions d’individus. Ce qui rend de telles prouesses possibles c’est, comme le note Dunbar, le langage — qui est une manière peu onéreuse et très efficace de maintenir du lien social [6] — mais c’est aussi et surtout le fait que ces « mégasociétés » humaines ne reposent pas sur des relations personnelles : typiquement le marché et le mécanisme de formation des prix (ou la planification autoritaire) permettent de coordonner les actions de plusieurs milliards d’individus sans qu’ils aient besoin de se connaître.

Or, il semble bien que ce sont précisément ces relations personnelles qui permettent aux colonies huttériennes de fonctionner en mode communiste ; raison pour laquelle, forte de plusieurs siècles d’expérience, elles s’autolimitent à 150 individus. En d’autres termes, tout se passe comme si le communisme était un ordre social tout à fait viable pour de petites communautés très solidaires mais devenait quasiment impossible au-delà du nombre de Dunbar — c’est-à-dire au-delà des capacités de notre cerveau.

Au-delà du communisme

Une société communiste doit-elle nécessairement reposer sur des relations personnelles ? De toutes évidences, oui. En l’absence de planification centralisée (le modèle coercitif socialiste) et d’incitations individuelles (le modèle capitaliste libéral), c’est le seul moyen d’organiser la coopération des membres de la société. Imaginez une tâche aussi simple que la confection d’un crayon à papier [7] et demandez-vous comment, sans coercition ni système d’incitation, une société communiste pourrait réaliser une telle prouesse si ce n’est pas au travers d’un lien social entre tous les participants au projet.

Est-ce, pour autant, propre au communisme ? Probablement pas. Dans la grande tradition de l’empirisme appliqué aux sciences sociales, on peut illustrer ce point en considérant une population de contrôle ; en l’occurrence les amish, culture on ne peut plus proche de celle des huttériens à ceci près qu’ils ne sont pas communistes stricto sensu puisqu’ils ne pratiquent pas la communauté des biens. Or, les amish aussi, limitent spontanément la taille de leurs églises (ou districts) à environ 150 individus.

La question que nous pose le nombre de Dunbar, dès lors qu’il est question de nos sociétés humaines, n’est pas à proprement parler celle de la communauté des biens. Ce dont il est question, plus généralement, c’est de ce que je vais appeler (faute de mieux) le modèle communautariste — dont le communisme serait une forme spécifique — c’est-à-dire d’une société dont la cohérence repose sur l’adhésion volontaire de tous ses membres à un objectif commun ; l’idée selon laquelle il serait possible, au-delà du nombre de Dunbar, de concevoir un ordre social qui puisse s’accorder sur ce fameux « intérêt général ».

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[1] Léon Trotski, La Révolution trahie (1936), chap. 9.
[2] Les huttériens sont un mouvement chrétien anabaptiste né au XVIe dans le Tyrol mais qui est aujourd’hui essentiellement présent au Canada et aux États-Unis. La religion est bien sûr le socle essentiel de ces communautés mais l’expérience — celle des premiers kibboutz par exemple — prouve que le « ciment » de telles sociétés n’est pas nécessairement de nature religieuse.
[3] Il apparaît pour la première fois dans Organisation du travail (1839).
[4] Explication d’un leader huttériens cité par Malcolm Gladwell dans The Tipping Point: How Little Things Can Make A Big Difference.
[5] Il s’agit, pour être précis, du volume du néocortex rapporté au volume total du cerveau. Voir Robin Dunbar, Co-evolution of neocortex size, group size and language in humans (1993).
[6] Considérez que chez nos cousins primates, c’est la fonction de l’épouillage.
[7] Voir Leonard E. Read, I, Pencil.

--- Addendum (2014-02-18)
New Harmony, Indiana — Communauté fondée en 1825 par Robert Owen, le père du mutualisme, qui estimait que New Harmony pouvait accueillir entre 500 et 2000 individus ; en pratique, il semble que la population de son utopie soit restée relativement stable aux alentours de 1 000 personnes… jusqu’à ce qu’elle se désintègre en 1827.

Venezuela, une mise à jour

Lundi 10 février, j’écrivais qu’un menu Big Mac à Caracas se vendait 135 bolivars. Nous sommes vendredi 14 février, et, selon expatistan.com, il faut désormais débourser 139 bolivars — soit quasiment 3% en quatre jours : en rythme annuel, ça fait une inflation de l’ordre de 1 336%.

--- Mises à jour de la mise à jour :

Le 20 février 2014, nous en sommes maintenant à 141 bolivars soit 1,4% de plus que le 14 février. Du 14 au 20, ça nous donne un rythme annuel de 138,5%.

Au 22 février 2014, nous en étions à 143 bolivars.

Le 9 mars 2014, le menu Big Mac de Caracas coûtait 146 bolivars.

Le 30 mars 2016, le menu Big Mac de Caracas coûtait 342 bolivars (54.6% d'inflation annuelle depuis le 10 février 2014).

Le nombre de Dunbar

Selon Robin Dunbar, la taille de notre néocortex limite le nombre de personnes avec lesquelles nous pouvons entretenir une relation stable à (environ) 150 individus. Trivialement, ça signifie que ceux d’entre nous qui ont plus de 150 « amis » sur Facebook ne connaissent pas vraiment, ou n’ont pas de relations suivies avec, une proportion significative desdits amis.

Une conséquence plus pratique de la théorie de Dunbar, c’est que plus la taille d’un groupe humain augmente, plus les coûts afférents au maintien de sa cohésion interne — coordination, communication, fête du village, stage de base-jumping en entreprise… — augmentent. Selon les estimations de l’anthropologue, basées sur des communautés humaines composées d’individus qui ont de très fortes incitations personnelles à rester groupés [1], il semble que dès ce seuil de 150 individus les efforts nécessaires à maintenir la cohésion du groupe consomment, à eux seuls, 42% du temps de travail.

Augmentez la taille du groupe et il ne vous reste plus que trois méthodes pour tenter de maintenir un semblant de cohésion : y consacrer un temps considérable (sous forme de « communication interne »), créer des incitations individuelles (i.e. la méthode libérale) ou utiliser la contrainte (i.e. la méthode socialiste).

Considérez maintenant l’hypothèse communiste, une société dans laquelle, de leur plein grès, tous les membres coordonnent leurs efforts afin d’atteindre une sorte d’optimum de Pareto, « l’intérêt général », sur lequel ils s’accordent tous. L’existence même de cette société repose sur l’idée selon laquelle il est possible d’atteindre cet optimum sans coercition ni incitations individuelles et le projet communiste consiste à instaurer cet ordre social à grande échelle.

Que savons-nous objectivement de toutes les tentatives d’avènement du communisme ?

(i) C’est un type de société qui a fonctionné et fonctionne sans doute encore sur de petites populations — de la taille d’un clan — mais qui n’a jamais pu être mise en œuvre à grande échelle.

(ii) Toutes les tentatives à grande échelle se sont caractérisées par d’immenses efforts de propagande interne (grands rassemblement, embrigadement des jeunes, campagnes d’affichages etc.)

(iii) Toutes les tentatives à grande échelle ont systématiquement dégénéré en états totalitaires. Par totalitaire, on entend une forme de dictature qui cherche à modeler les pensées de ses sujets.

Très clairement, tout ce passe comme si la limite du communisme était le nombre de Dunbar. C’est-à-dire qu’au-delà d’une petite communauté dans laquelle la cohésion du groupe est relativement peu coûteuse à obtenir, le projet communiste se heurte systématiquement au même écueil : coordonner les efforts d’une large population sans coercition ni incitations individuelles.

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[1] Village de subsistance, unités militaires (les centuries romaines) etc.

Ce papier doit plus que beaucoup à Fanfan qui m’en a soufflé l’idée.

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Addendum (2014-02-14) :

Un exemple concret de communautés qui pratiquent une forme de communisme, ce sont les huttériens, un mouvement chrétien anabaptiste né au XVIe dans le Tyrol mais qui est aujourd’hui essentiellement présent au Canada et aux États-Unis.

D’après Wikipédia, on compte environ 465 colonies huttériennes composées chacune de 60 à 150 personnes. Au-delà de 150 membres, les huttériens estiment qu’il devient impossible de maintenir la cohésion de la colonie et ont donc pour habitude de la séparer en deux en créant une colonie « sœur ».

#Babel, le communisme

« La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. »
— Actes des Apôtres, chap. 4, 32

Il n’existe pas, me semble-t-il, de formule qui résume mieux et de manière plus concise l’idéal communiste que le célèbre aphorisme de Louis Blanc [1] : « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Tout est là. La société communiste (#Babel), fondamentalement, est une forme d’organisation sociale dans laquelle chaque membre de la société produit en fonction de ses capacités et ne consomme que ce dont il a besoin.

Il manque pourtant, dans cette formule par ailleurs excellente, une dimension essentielle du communisme : l’ardeur au travail et la frugalité dont font preuve les membres de la société ne résulte d’aucune forme de coercition, elles ne sont pas contraintes ; elles sont purement volontaires. Le communisme, le véritable communisme dans son sens le plus originel, est une forme d’anarchie ; une société sans état qui repose sur une prémisse absolument essentielle hors laquelle rien n’est possible. Cette prémisse, c’est Luc l’évangéliste qui nous la donne dans le passage des Actes mis en exergue : les membres de la société communiste doivent avoir « un seul cœur et une seule âme ».

E pluribus unum

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas tant le mode de production en tant que tel mais le mode d’organisation de la société. Qui produit quoi ? Comment réparti-t-on les ressources rares ? Dans la société communiste, c’est un choix collectif ; mais ce que les auteurs communistes savent — et que tous les philosophes savent depuis au moins Aristote — c’est que le principe du vote majoritaire, la démocratie, n’est jamais que la domination du plus grand nombre sur la minorité, deux loups et un agneau qui mettent au vote le menu du dîner.

Pour que la coopération communiste existe, et pour qu’elle existe sans devenir un forme d’exploitation de la minorité par la majorité, il faut donc les membres de cette société n’aient qu’un seul cœur et qu'une seule âme ; il faut qu’il n’existe aucun intérêt particulier mais un seul et unique intérêt général sur la définition duquel tous s’accordent. Rousseau écrit [2] : « Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un seul corps, ils n’ont qu’une seule volonté qui se rapporte à la commune conservation et au bien-être général. » C’est la prémisse fondamentale du communisme.

J’insiste sur ce point : c’est la prémisse fondamentale du communisme reconnue comme telle par les auteurs communismes eux-mêmes.

Rousseau, dans son Contrat social [3], s’en tire par une pirouette, expliquant que l’objet du vote majoritaire n’est pas de permettre aux citoyens d’exprimer leur avis mais un moyen de découvrir la volonté générale qui était la leur sans qu’ils le sachent, et se prend aussi sec une volée de bois vert — bien méritée — de Louis Blanc [4]. Non, ce dont la société communiste a besoin pour fonctionner, c’est d’un véritable consensus : un seul cœur, une seule âme, un seul corps.

L’homme nouveau

C’est parce que ce n’est pas le cas, parce que la société bourgeoise a, disent-ils, construit des antagonismes et des intérêts divergents, qu’il faudra en passer par une phase « inférieure », une étape « transitoire » destinée à casser les réflexes bourgeois et permettre l’avènement d’un homme nouveau, un homme libéré de l’aliénation qui produira selon ses capacités et ne réclamera rien qui excède ses besoins. Cette transition, chez Marx, chez Lénine, chez Blanqui et chez pratiquement tous les autres, ce sera le socialisme et la dictature du prolétariat.

L’Union des Républiques Soviétiques était Socialiste et n’a jamais été communiste. Le communisme, c’était l’objectif réaffirmé à mainte reprises — le « communisme dans 20 ans » jurait Khrouchtchev [5] — ; cet ordre social nouveau qui devait être possible, selon Boukharine [6], dans « deux ou trois générations ». Ça n’est jamais arrivé. Ni en Union soviétique, ni ailleurs. Le projet communiste est toujours resté comme bloqué dans sa « phase inférieure », la planification impossible et la dérive totalitaire. De fait le communisme à grande échelle n’a jamais existé et il n’existera — j’y reviendrais — sans doute jamais.

J’ai bien écris « à grande échelle ». Parce que si vous y pensez un peu, le communisme existe bel et bien et il existe depuis toujours mais à petite échelle. Typiquement, votre cellule familiale est une microsociété communiste et — que les anthropologues me reprennent — il semble bien qu’on puisse lister des centaines, si ce n’est des milliers, de sociétés de petites tailles qui ont vécu et, dans certain cas, vivent toujours selon les préceptes communistes. C’est-à-dire que tout se passe comme si, au-delà d’un certain nombre d’individus, le rêve communiste devenait impossible.

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[1] Il apparaît pour la première fois dans Organisation du travail (1839).
[2] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, L. IV, chap. 4.1.
[3] Ibid, L. IV, chap. 4.2.
[4] Louis Blanc, Plus de Girondins (1851), page 82 et suivantes.
[5] Slogan mis en avant par Nikita Khrouchtchev lors du 22ème Congrès du PCUS en 1961 : « la génération actuelle du peuple soviétique vivra sous le communisme » était sa promesse.
[6] Nikolaï Boukharine, L’ABC du communisme (1919).

Souveraineté monétaire

Lors d’un épisode précédent, nous avons vu pourquoi l’argument anti-euro qui veut que des économies dissemblables ne peuvent partager une même monnaie n’était, en réalité, par un argument anti-euro mais une critique de la politique monétaire en général.

Reste donc à traiter l’argument principal de ceux d’entre vous qui souhaitent abandonner l’euro pour revenir au franc : la monnaie unique, dites-vous, nous prive de notre souveraineté monétaire, revenir au franc c’est la recouvrer.

La souveraineté monétaire, comme vous le savez, c’est l’idée selon laquelle le pouvoir exclusif de battre monnaie est un attribut essentiel de la souveraineté d’un État — c’est-à-dire de sa capacité à exercer le monopole de la coercition sur son territoire. Au-delà de l’aspect purement symbolique, les raisons concrètes qui vous poussent à vouloir recouvrer cette part de souveraineté sont au nombre de deux ; voici vos arguments :

« En privant l’État de sa souveraineté monétaire, l’euro nous condamne à rembourser la dette publique. »

C’est tout à fait faux. Si votre politique consiste à renier les engagements que nous avons pris auprès de nos créanciers, il existe une méthode aussi simple, aussi radicale et à peine plus honorable : ça s’appelle un défaut de paiement.

En pratique, c’est à la portée de n’importe quel mauvais payeur : il suffit de déterminer les dettes que vous ne souhaitez pas honorer, de l’annoncer publiquement et de ne plus payer. C’est aussi simple que ça et vous n’avez naturellement rien à craindre de la « dictature des marchés » — Goldman Sachs, combien de bataillons ? — si ce n’est, bien sûr, qu’ils risquent de se montrer moins conciliants la prochaine fois que leur tendrez votre sébile.

La seule chose que l’euro vous oblige à faire en l’espèce, c’est de le faire franchement et d’assumer les conséquences de vos actes.

L’inflation, j’en conviens, est un outil bien pratique qui permet à un gouvernement « d’euthanasier les rentiers » discrètement tout en faisant porter le chapeau de son incurie à ses boucs émissaires traditionnels — spéculateurs, accapareurs et autres ennemis sans visage — mais ce n’est pas un outil digne d’une République. Si vous souhaitez euthanasier les rentiers, faites-le à visage découvert et taxez leur épargne.

Accessoirement, je précise que Madame Bettencourt n’a pas grand-chose à craindre d’une fiscalisation inflationniste. L’essentiel de son patrimoine est constitué d’actions — de l’Oréal — et se trouve par ailleurs géré par des professionnels tout à fait compétents qui sauront la mettre à l’abri. Les « rentiers » qui feront les frais de votre « euthanasie », se sont ceux dont le patrimoine est essentiellement constitué d’instruments monétaires ; c’est-à-dire les petits épargnants à commencer par ces retraités qui ont économisé toute leur vie pour améliorer l’ordinaire une fois l’heure de la retraite venue.

« En privant l’État de sa souveraineté monétaire, l'euro nous empêche de dévaluer pour améliorer notre compétitivité. »

C’est, là encore, parfaitement faux. Une dévaluation compétitive, en supposant que nos partenaires commerciaux ne répondent pas de la même manière, n’a d’effet sur la compétitivité à l’export d’une économie que si et seulement si les salaires ne s’ajustent pas. En d’autres termes, cette dévaluation du franc que vous vendez à votre clientèle politique n’est ni plus ni moins qu’une baisse générale des salaires réels.

Encore une fois : assumez que diable ! Si c’est ce que vous voulez faire, si vous envisagez sérieusement de saper le pouvoir d’achat des français dans le seul but de rétablir le sacrosaint équilibre de cette fable qu’est la balance commerciale, faîtes-le officiellement, votez une loi, et imposez une baisse générale des salaires.

La seule chose que l’euro vous empêche de faire, c’est de compter sur l’ignorance économique de nos compatriotes — surtout ceux qui n’ont pas connu les années 1950 — pour leur faire passer la pilule et, au passage, faire porter le chapeau aux boucs émissaires déjà évoqués plus haut.

Accessoirement, je signale que ce type de politiques n’a jamais enrichi que les actionnaires des banques et des entreprises exportatrices ; pour le commun des français, la dévaluation compétitive ne se traduira que par un effondrement de leur pouvoir d’achat.

Bref, si votre stratégie consiste à truander vos créanciers et à taper massivement dans l’épargne des français, faites-le au moins au grand jour et — de grâce — cessez d’accuser l’euro. Si votre stratégie consiste à imposer une réduction générale des salaires réels pour arrondir les fins de mois des entreprises exportatrices, là encore, de grâce, cessez d’accuser l’euro et assumez les conséquences de vos actes.

Instant crash

D’après les chiffres de la Cavenez, la chambre de l’automobile du Venezuela, les ventes de voiture au pays de la révolution bolivarienne sont — et je pèse mes mots — en chute libre.

Juste pour vous donner une idée, en janvier 2014, il s’est vendu 722 voitures au total contre 2 959 en décembre 2013 et 5 542 en janvier 2013 — soit un effondrement de 87% sur un an et de 75,6% en un mois.

C’est un véritable massacre qui touche, bien sûr, les voitures d’importations (-97,7% YoY — non, il n’y a pas de typo) mais aussi la production locale (-65,4% YoY). En matière de redressement productif, on touche au génie.

Merci à @SalvadorCedric pour le lien.

La loi #2017-666

Pure conjecture : imaginez qu’en 2017, le parti désigné par les urnes pour gouverner la France soit la pire formation politique que vous puissiez imaginer. Quelques semaines à peine après leur élection, les parlementaires de cette nouvelle majorité ont déjà modifié le cadre législatif en vigueur de telle sorte qu’ils puissent, en toute légalité, voter et faire appliquer la loi n°2017-666 ; loi qui, quelle que soit votre sensibilité politique, de droite, de gauche ou d’ailleurs, vous est totalement insupportable et que vous jugez parfaitement infâme — laissez libre cours à votre imagination.

Seulement voilà, malgré tout le mal que vous pensez de cette loi et du parti qui l’a faite voter, il reste un fait absolument incontournable : ce gouvernement a été porté au pouvoir de manière incontestablement démocratique et le processus législatif qui aboutit à la mise en application de cette loi abjecte est tout à fait légal.

Vous pouvez, bien sûr, reprocher cette dérive à la démocratie elle-même et souhaiter un mode de gouvernement plus autoritaire. C’est une forme de pari. Comme celles et ceux qui réclament à grand cris qu’on confie toujours plus de pouvoirs à nos dirigeants, vous posez l’hypothèse implicite que ces derniers les utiliseront comme bon vous semble. Le pari, à humble avis, est extrêmement risqué.

Admettons donc que vous restiez dans le camp démocrate. Vous avez deux manières d’envisager le problème :

(i) La première consiste à considérer que jamais la loi n°2017-666 ne sera votée. C’est un acte de foi. Parce que vous avez totalement confiance en nos institutions, parce que la majorité ne peut être corrompue, parce que les électeurs sont sages ou parce qu’ils ne cèderont jamais, selon vous, aux arguments des démagogues… Bref, peu importent vos raisons, vox populi, vox Dei, vous estimez que rien d’à ce point mauvais ne peut sortir des urnes.

(ii) Si ce n’est pas le cas, si vous considèrerez donc qu’il existe un risque — fût-il ténu — qu’une telle loi soit un jour votée, vous préféreriez sans doute qu’il existe quelque part un principe supérieur du droit qui limite ce que le législateur peut voter et des garde-fous qui permettent de contrôler l’action de l’exécutif. En sommes, vous plaideriez pour une limitation des pouvoirs de l’État.

Voilà l’alternative dans toute sa simplicité : soit vous faîtes aveuglément confiance à la démocratie — auquel cas vous pouvez sans risque confier tous les pouvoirs à l’État ; soit vous nourrissez quelques doutes — auquel cas vous devriez vouloir limiter les pouvoirs de l’État.

Le menu Big Mac de Cararas

Aux dernières nouvelles, le prix d’un menu Big Mac à Caracas était de 135 bolivars vénézuéliens ; ce qui, une fois converti en dollars au taux officiel (USD 1 = VEF 6.2921), nous donne 21,5 dollars.

Un exercice amusant consiste à répéter la même opération pour plusieurs grandes villes d’Amérique du sud — on refait une sorte d’indice Big Mac en temps réel en somme. Voici ce que ça donne (le 10 février 2014 vers 17h, heure de Paris) :

Pays (ville)LocalDollar
Venezuela (Caracas)VEF 135 21.5
Argentina (Buenos Aires)ARS 48 6.1
Brazil (Rio de Janeiro)BRL 19 7.9
Chile (Santiago)CLP 3 475 6.3
Colombia (Bogota)COP 12 954 6.3
Peru (Lima)PEN 14 5
Uruguay (Montevideo)UYU 209 9.4

Étrange n’est-il pas ? Le menu Big Mac de Caracas semble anormalement plus cher qu’ailleurs. À vrai dire, à ce prix-là, c’est même le plus cher du monde : même à Oslo, ville pourtant réputée pour le prix monstrueusement élevé du Big Mac, on ne paye ce menu que $16.

Et ça ne s’arrête pas aux burgers : en 2013, selon The Economist [1], Caracas a fait une entrée fracassante dans le top 10 des villes les plus chères du monde. Avec un indice du coût de la vie (indice WCOL) de 126, la capitale vénézuélienne s’adjuge la neuvième place du classement, juste entre Paris (128) et Genève (124), en progression de pas moins de 25 places en à peine un an.

Il va de soi — mais vous l’aviez deviné — que ces statistiques quelque peu surprenantes n’ont rien à voir avec un succès aussi improbable d’irréel de la révolution bolivarienne et tout à voir avec la surévaluation ridicule du taux de change officiel du bolivar. En retenant celui du taux du marché noir, soit environ 81 bolivars par dollar, le menu Big Mac de Caracas vaudrait tout juste 1,7 dollars. Ce qui est, pour le coup, anormalement bas.

Une manière de contourner le problème consiste à se demander de combien il faudrait faire baisser le cours officiel du bolivar pour ramener le prix de notre menu Big Mac dans la norme de ce qui se pratique de Lima à Montevideo. La réponse est très simple, c’est une simple règle de trois : de quelque chose compris en 56% et 77%.

Et maintenant, considérons l’affirmation selon laquelle à 3 270 bolivars par mois, soit 519,7 dollars au cours officiel, le salaire minimum vénézuélien est le plus élevé d’Amérique du sud. Si nous appliquons les décotes que suggère notre indice Big Mac, la valeur réelle du Smic bolivarien n’est pas de 519,7 dollars mais se situe quelque part entre 120 dollars et 228 dollars au grand maximum.

C’est-à-dire qu’une fois retraité de la surévaluation du bolivar, le salaire minimum vénézuélien est probablement le plus faible du continent, au coude-à-coude avec son équivalent bolivien ($173,66).

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[1] Worldwide Cost of Living 2013, édition de décembre 2013 basée sur des données collectées en septembre 2013 (voir sur eiu.com).

Fable de la balance commerciale

Sur la base des chiffres de la Banque de France pour 2012, notre balance commerciale était déficitaire de 70,6 milliards d’euros. En pratique, ça signifie que, mesurées en milliards d’euros, nos exportations de marchandises (437,8) étaient inférieures de 70,6 milliards à nos importations (508,4) [1].

Le mieux, c’est de vous raconter une jolie fable.

Soit donc deux villages au milieu desquels coule une rivière qui fait aussi office de frontière. Depuis toujours, les deux villages sont en paix et leurs habitants, empruntant le pont qui traverse le susdit cours d'eau, commercent entre eux sans que cela ne pose le moindre problème et ce, d’autant plus qu’ils utilisent une monnaie commune, le coquillage (code ISO : COQ).

Or, voilà qu’un beau jour, le chef du village de l’ouest — qui n’a manifestement que ça à faire — se met en tête de mesurer la valeur des échanges qui traversent la rivière. À cet effet, il instaure un bureau de douane à l’ouest du pont auquel il confie la mission de recenser toutes les marchandises qui transitent au-dessus de la rivière et de publier chaque jour le montant total de ces mouvements mesuré en coquillages.

Dès le premier jour, le chef du village de l’ouest en tombe de son trône : au total, selon les données de sa toute nouvelle administration des douanes, le village de l’ouest a exporté pour 1,2 COQ de marchandises vers le village de l’est tandis que, dans le sens inverse, les importations atteignent 1,4 COQ ; soit un déficit de 20 centimes de COQ rien qu’en une journée.

Immédiatement, il convoque le Conseil supérieur du village pour leur faire part de cette découverte stupéfiante et, pour tout dire, assez inquiétante : « rendez-vous compte, déclare-t-il, si nous importons plus que nous exportons, c’est que nous nous appauvrissons ! » Après moult délibérations, le Conseil conclue qu’il serait plus prudent de mesurer ce phénomène sur plus longue période : peut-être, après tout, est-ce un phénomène saisonnier ; si la balance commerciale est déficitaire aujourd’hui, c’est sans doute qu’elle sera excédentaire plus tard.

Le chef, conformément à la tradition, tient compte de l’avis du Conseil et déclare qu’on observera comment évolue la balance commerciale du village pendant l’année à venir avant de prendre une décision.

Seulement voilà, un an plus tard, rien n’a changé. Il y a bien sûr un peu de volatilité dans les chiffres mais la tendance reste la même : au total, le village de l’ouest a exporté pour 437,8 COQ [2] de marchandises vers le village de l’est tandis que, dans le sens inverse, les importations atteignent 508,4 COQ ; soit un déficit de 70,6 COQ sur l’année. Fort de cette constatation, le chef convoque à nouveau le Conseil et lui fait part de ce constat.

Après un long débat, les membres du Conseil sont perplexes : si tous s’accordent sur la validité des chiffres du chef — l’ampleur et la régularité du phénomène ne font aucun doute — il n’en reste pas moins que rien, absolument rien, ne laisse à penser que les habitants du village de l’ouest se soient particulièrement appauvris et, par ailleurs, aucun signe ne permet de croire que leurs voisins de l’est se soient enrichis. À vrai dire, les affaires des uns et des autres suivent le cours qu’elles ont suivi depuis des générations ; comme si ce déficit de la balance commerciale avait toujours existé sans que personne ne pense à le mesurer.

Le doyen du Conseil — homme dont la sagesse est proverbiale — veut en avoir le cœur net : « nous avons forcément oublié quelque chose, se dit-il en son for intérieur, pour dépenser tous ces coquillages, il faut bien qu’on les gagne par ailleurs. » Il se résous à mener sa propre enquête et voici ce qu’il découvre.

Première chose, le chef a bien mis en place un système imparable pour mesurer les échanges de marchandises — le bureau des douanes à l’ouest du pont — mais il a complètement oublié que, parmi les échanges commerciaux entre les deux villages, il y a aussi des services qui échappent complètement aux statistiques. Après enquête, le doyen estime que sur l’année écoulée, ça représentait un solde de 32,6 COQ en faveur du village de l’ouest.

Par ailleurs, il se trouve qu’un certain nombre d’habitants de son village ont trouvé du travail de l’autre côté de la rivière ce qui fait que tous les jours ils ramènent avec eux leur salaire — soit environ 15,5 COQ en rythme annuel ; 15,5 COQ de plus que le village peut dépenser en produits importés sans s’appauvrir le moins du monde.

En poursuivant ses investigations, il réalise que les habitants des deux villages ont presque tous des intérêts des deux côtés de la rivière : ils s’achètent et se revendent des champs ou des commerces et se prêtent même de l’argent. Au total, en comptant les revenus des investissements des uns et des autres, il se trouve que le solde est, là aussi, en faveur du village de l’ouest à hauteur de 14,2 COQ.

D’ailleurs, note le doyen, ça va peut-être ne pas durer puisque cette année, les investissements des villageois de l’est de ce côté-ci de la rivière ont surpassé les nôtres à l’est de près de 44,5 COQ — ce qui, cumulé avec les autres mouvements de coquillages cités ci-dessus, fait 106,8 COQ qui sont rentrés, par un moyen ou un autre, dans les poches des villageois de l’ouest.

Voilà donc qui explique comment nos villageois ont pu financer ce déficit de la balance commerciale : 106,8 COQ de rentrées diverses et variées moins 70,6 COQ de déficit commercial ; ça fait même un solde positif de 36,2 COQ. Eurêka !

Mais à la réflexion, le doyen — qui, nous l’avons déjà dit, est un homme très sage — se demande s’il n’a pas oublié quelque chose. C’est juste une intuition, mais ses investigations l’ont progressivement amené à penser qu’en réalité, si l’on tenait compte de tout, cette balance des paiements devrait être parfaitement équilibrée. En d’autres termes et en toute bonne logique, pour que des coquillages sortent d’un côté, il faut qu’il rentre de l’autre : c’est-à-dire que cet écart de 36,2 COQ en leur faveur doit bien venir de quelque part.

Malheureusement, après avoir interrogé tout le village une seconde fois, personne ne semble être capable de lui expliquer d’où vient cette somme. Le soir venu, le doyen est sur le point de renoncer quand on frappe à sa porte. C’est le chef, l'air penaud, qui déclare avoir un aveu à faire.

Voici le fin mot de l’histoire : ces 36,2 COQ ne sont pas effectivement tombés du ciel. Il se trouve que le chef s’est — comment dire ? — quelques peu laissé aller sur la gestion des deniers publics du village et que, il y a un peu plus d’un an, les caisses étaient complètement vides dès le milieu de l’année. Honteux, le chef n’en avait rien dit à personne et était allé trouver son homologue du village de l’est pour lui emprunter de quoi boucler le budget : 36,2 COQ, sans intérêts ni questions mais 36,2 COQ qu’il va maintenant falloir rembourser.

Je laisse à chacun le soin de trouver une morale à cette histoire.

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[1] Les spécialistes m’excuseront de ne pas aborder ici la distinction entre CAF et FAB : c’est déjà assez compliqué comme ça.
[2] Oui, j’ai oublié de préciser qu'un coquillage ayant beaucoup de valeur, il y a des centimes de coquillage.

(NB : pour simplifier, j’ai dû regrouper des comptes de notre balance des paiements et exagérer quelques chiffres — notamment celui de l’emprunt secret du chef — mais, grosso modo et en comptant 1 COQ pour 1 milliard d’euros, la situation du village de l’ouest a quelques traits communs avec celle de la France de 2012.)

Yahoo!, causes et effets

Ça y est : j’ai reçu, moi aussi, ce mail de Yahoo! qui annonce la réorganisation de ses activités en Europe. Marissa Mayer considère manifestement que le modèle éclaté qu’avait privilégié la firme de Sunnyvale jusqu’ici coûte trop cher et elle a donc décidé que toutes les activités de Yahoo! pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen Orient seraient désormais centralisées à un seul endroit. Et cet endroit c’est l’Irlande.

Il y a donc deux choses : d’abord, la volonté de Mme Mayer de rationaliser le structure de l’entreprise qui, s’agissant d’un prestataire de services sur internet, relève à mon humble avis du bon sens. Ensuite, il y a le choix de l’Irlande qui n’a bien sûr rien à voir avec la bière et les moutons.

Quelqu’un se demande-t-il sérieusement pourquoi ils ont choisi Dublin ?

Retournons le couteau dans la plaie : (i) parce que l’environnement fiscal y est nettement plus attractif (la corporation tax irlandaise varie de 10 à 25% des profits), (ii) parce que l’environnement règlementaire y est plus simple, plus stable et beaucoup moins couteux et (iii) parce qu’enfin nos amis irlandais ont compris depuis bien longtemps que pour attirer de l’activité économique sur leur île il fallait déjà commencer par ne pas la faire fuir.

Sur quelle sorte de miracle de la nature comptiez-vous pour espérer qu’une entreprise comme Yahoo! décide de centraliser ses activités en France ? Pensiez-vous qu’ils viendraient pour le plaisir de payer les taxes, impôts, charges et autres prélèvements obligatoires parmi les plus élevés d’Europe ? Est-ce en notre inflation législative ou notre administration tentaculaire que vous placiez vos espoirs ? Avez-vous cru que la présence d’un Arnaud Montebourg en liberté — souvenez-vous de Dailymotion — était de nature à séduire Mme Mayer ?

Et maintenant que c’est fait, qu’allez-vous faire ? Augmenter encore un peu les impôts ? Voter une nouvelle bordée de lois ? Envoyer Montebourg installer des barbelés au frontières pour empêcher Yahoo! de passer ?

« Dieu, écrivait Bossuet, se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »

Bégaiements

Je me suis livré sur mon fils à une petite expérience. Voici le protocole expérimental : lorsqu’il est rentré de l’école, je lui ai proposé un verre d’eau pour dix centimes. Comme il avait soif et que, par ailleurs, il est habitué à mes excentricités, il a accepté de souscrire à cette proposition et l’échange à bien eu lieu.

Mais lorsque je lui ai proposé un second verre d’eau au même prix, étrangement, il l’a refusé gentiment. Selon les recommandations du petit manuel de macroéconomie néo-keynésienne, j’ai décidé de lui proposer un broc entier d’eau fraîche à cinq centimes. Sans succès : refus poli de mon garçon. Un brin agacé par cet échec, j’ai bien tenté de lui vendre une bassine pleine d’eau pour un centime mais rien n’y fît : il n’en voulait pas plus.

De cette expérience, j’ai conclu que j’aurais beau augmenter les quantités disponibles et baisser le prix, si mon fils n’a pas soif, il n’en achètera pas une goutte.

Remplacez mon fils par les entreprises et ménages américains et l’eau par du crédit bancaire et vous obtenez l’explication la plus limpide qui me vienne à l’esprit de l’échec majeur de la politique que la Federal Reserve a tenté de mettre en œuvre ces dernières années. Bill Gross, dans ses derniers commentaires, le résume tout aussi bien : « S’il n’y avait qu’un dollar à prêter et si quelqu’un désespérait de l’avoir, le taux d’intérêt serait usuraire. S’il y avait des trillions de dollars de crédit mais si personne, pour une raison ou une autre, ne voulait les emprunter, alors le taux serait de 0,01% comme il l’est aujourd’hui et l’a été au cours des cinq dernières années. »

Très simplement, la valeur marginale d’un dollar emprunté est tombée à zéro : la Fed a eu beau injecter des trillions de dollars dans le système bancaire, personne n’a jugé bon de les emprunter pour investir et si personne ne juge bon d’investir c’est probablement que l’environnement — notamment fiscal et règlementaire — ne s’y prête pas.

Bref, l’enchaînement de causes à effets prévus par le petit manuel de macroéconomie néo-keynésienne n’a pas eu lieu. C’est donc un échec qui, si j’ai bien compris ce qu’est supposé être une démarche scientifique, devrait amener ses auteurs à remettre en cause leur théorie.

Pour autant, nous ne dirons pas que la baisse des Fed Funds, les différents rounds de Quantitative Easing et les POMO (pour Permanent Open Market Operations) n’ont eu aucun effet. On peut en lister au moins trois.

Primo, c’est — et de très loin — le plus gigantesque bail-out de l’industrie bancaire qui ait jamais eu lieu. Naturellement, on m’opposera que la Fed n’avait, en l’occurrence, pas le choix : on ne pouvait décemment pas laisser les banques américaines faire faillite et ruiner au passage leurs déposants. C’est sans doute vrai mais notez bien que ce faisant, l’aléa moral qui avait permis auxdites banques de s’endetter à bon compte avec la garantie implicite de l’épargnant en dollars s’en trouve d’autant plus renforcé.

Deuxio, l’opération aura permis de réduire considérablement le coût des emprunts qu’oncle Sam a contracté au cours de ces cinq années ; ce qui, au regard de son déficit budgétaire, n’est pas négligeable. Considération à laquelle il faut rajouter le fait que, la Fed étant devenue le premier créancier de l’État fédéral, une grande partie des intérêts payés par le département du trésor étasunien lui sont désormais reversés par la banque centrale — au titre de 2013, ce sont 77,7 milliards de dollars que la Fed a restitué au trésor ; soit 98% de ses bénéfices ou 19% du coût total de la dette publique étasunienne.

Tercio et c’est là que nous rentrons de plein pied dans l’actualité la plus brûlante : il semble bien que la politique accommodante de le Fed — c’est un euphémisme — ait eu pour troisième conséquence de provoquer une fuite des capitaux américains vers les pays émergents. C’est-à-dire qu’en l’absence de rendements aux États-Unis, ces derniers sont allés financer la croissance ailleurs et maintenant que le tapering des POMO se confirme, ils risquent de provoquer une crise monétaire majeure en rentrant au bercail.

L’histoire, dit-on, ne se répète pas. Vous m’accorderez néanmoins qu’il lui arrive de bégayer et que ce scénario rappelle furieusement cet été 1997, celui du déclenchement de la « crise asiatique » et, dans la foulée, de la formation d'une gigantesque bulle spéculative, avec ceci de différent toutefois que cette fois-ci, les montants injectés par nos banques centrales sont hors de toutes proportions.

Le mythe de Gorgon Gekko

Gorgon Gekko, c’est l’espèce de psychopathe incarné par Michael Douglas dans le Wall Street (1987) d’Oliver Stone [1]. C’est celui qui dit « greed is good » avec ce sourire carnassier, un type sans foi ni loi qui non seulement ne semble vivre que pour amasser des fortunes mais de surcroît prend manifestement du plaisir à le faire aux dépens des autres. Gekko est un archétype ; le visage de ce monde de la finance qui n’en a pas ; il est l’incarnation même de ce que combattent tous les anticapitalistes de l’extrême-droite à l’extrême gauche. C’est l’ennemi de classe, l’ennemi du peuple par excellence.

À ceci près que Gordon Gekko est un personnage de fiction.

Quand Oliver Stone et Stanley Weiser ont écrit le scénario de Wall Street, ils ont utilisé une vieille ficelle narrative qui consiste créer un personnage qui ressemble jusqu’à la caricature à l’idée que ce font les spectateurs de ce type de personnage. Le personnage de Gekko ne doit rien à la réalité concrète de Wall Street mais tout à l’idée que Main Street s’en fait. En l’occurrence, la mayonnaise a si bien pris que vingt ans plus tard, certains journalistes avaient encore du mal à distinguer le Gordon Gekko fictif du Michael Douglas réel.

Parce qu’au risque d’en surprendre quelques-uns, les gens qui travaillent dans ce fameux monde de la finance — dans le vrai monde de la finance — ne sont pas des Gordon Gekko. Entendez-moi bien : il y a là, comme dans tous les métiers, une proportion incompressible de salopards mais il n’y en a pas plus que, par exemple, dans le monde médical ou dans chez les boulangers. S’il est si difficile de mettre un visage sur ce fameux monde de la finance — et si le personnage de Gekko a eu tant de succès — ce n’est pas parce qu’ils se cachent, c’est tout simplement parce que ce sont des gens normaux.

Mais le mythe de Gordon Gekko, parce qu’il satisfait si bien les aprioris d’un certain nombre d’entre nous, a la peau particulièrement dure.

J’en sais quelque chose. À chaque fois que la question fatidique du « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » revient dans une conversation, je suis partagé entre l’envie de noyer ma réponse dans un jargon incompréhensible pour évacuer le sujet et dire la vérité au risque de voir, dans les yeux de mon interlocuteur, la tête d’un Michael Douglas avec trente ans de moins remplacer la mienne.

« Ah ! Dit-il avec une pointe de dégoût, tu es trader ? » Non, je ne suis pas trader et de toute manière tu ne sais pas ce qu’est un trader et tout ce que tu crois savoir des traders relève du mythe, du Gordon Gekko de fiction.

Invariablement, quand les gens mettent — souvent pour la première fois — un visage sur le monde de la finance et que ce visage se trouve être le vôtre, le mythe de Gordon Gekko refait surface. En substance :

1 — Vous êtes naturellement très riche et votre interlocuteur cherche déjà du coin de l’œil la Porsche flambant neuve que vous vous êtes payé avec votre dernier bonus. Eh bien non, désolé de vous décevoir, je n’ai pas les moyens de me payer une Porsche — et de toute manière, j’ai trois enfants. Ce n’est pas parce qu’un certain nombre de gens, dans nos métiers, gagnent effectivement des fortunes que c’est un lot commun : loin de là, la plupart des « financiers » gagnent des salaires tout à fait normaux et mènent des vies tout aussi normales. Il faudra bien un jour que vous compreniez que ces millions que nous manipulons ne sont pas à nous, c’est l’argent de nos clients.

2 — Évidemment, vous avez un tuyau. Dans l’esprit des gens, si vous travaillez dans la finance — surtout la finance de marché — vous avez accès à des informations privilégiées ; ces mêmes informations privilégiés qui vous permettent de gagner à tous les coups tandis que le bousicoteur lambda se fait avoir. Reconnaissons ici que nous sommes les premiers à entretenir ce mythe pour les besoins marketing de la boutique mais non, désolé encore une fois, je n’ai pas ça en rayon. Ces informations, tout le monde les a ; ce qui fait la différence c’est la manière dont vous les traitez. Par ailleurs, le mythe du « trader-qui-gagne-à-tous-les-coups » n’est précisément que ça : un mythe — avoir raison dans 55% des cas, c’est déjà beaucoup.

3 — Enfin, bien sûr, vient la question morale, celle que votre interlocuteur n’ose pas vous poser mais qui, de toutes évidences, lui brûle les lèvres. Je vous aide : « mais comment peux-tu faire un métier si immoral ? » Eh bien, voyez-vous, il se trouve que, comme c’est notre métier et que, par voie de conséquence, nous savons en quoi il consiste, nous n’avons aucune raison de penser qu’il est immoral. Typiquement et pour ne prendre que cet exemple, quand vous croyez que les actionnaires mettent la pression aux directions pour qu’elles licencient, nous savons que, sauf cas très spécifiques, c’est faux.

Toute la force du mythe de Gekko, c’est que quoi que vous disiez, un nombre appréciables de vos interlocuteurs penseront soit que vous mentez, soit que vous êtes une exception là où Gekko est la règle. C’est assez désespérant et je dois dire que je comprends assez ceux de mes petits camarades qui, de guerre las, finissent par envoyer paître leurs interlocuteurs ou qui, par dérision, s’amusent à endosser le rôle de Gekko en forçant le trait pour mieux satisfaire cet exigent public.

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[1] Il a remis ça dans une suite, Wall Street: Money Never Sleeps (2010).

Sophismes à tous les étages

Jacques Sapir s’est récemment fendu d’une réponse à ses détracteurs dans laquelle il dénonce la bassesse des arguments de ces derniers — principalement Jean-Marie Colombani et Pierre Moscovici — et les tentatives d’assimilation particulièrement douteuses dont il fait l’objet. En substance, au motif que les positions anti-euro et dirigistes de Sapir ont été reprises — entre autres — par le Front National, les susnommés se croient autorisés à accuser l’auteur de RussEurope d’être lui-même d’extrême-droite et par là même, puisqu’il est désormais convenu chez ces gens-là que le racisme et l’antisémitisme sont des idées de droite, de fourrer Sapir dans le même panier de crabes sans — bien sûr — le dire explicitement. « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose ! »

Je ne suis d’accord sur rien avec Jacques Sapir mais là, dans ce cas précis, je vais me ranger de son côté.

Je vais me ranger de son côté parce que l’usage du sophisme, de la calomnie et de cette espèce de sous-entendus est proprement immonde. Si c’est ainsi que nos intellectuels et nos ministres entendent mener le débat public, en se roulant dans la fange des arguments fallacieux, ils ne valent pas mieux que les courants politiques qu’ils dénoncent. Le « déshonneur par association », monsieur le ministre, est typiquement le genre de procédés sophistiques dont l’extrême-droite raffole.

Je vais me ranger de son côté parce que si ce sont là les seuls arguments que ces messieurs aient à opposer à ceux de Sapir, alors vraiment, l’euro est perdu. C’est d’une nullité effarante qui ne peut signifier que deux choses : soit les auteurs de ces attaques sont incapables d’apporter le moindre argument raisonné — c’est de l’incompétence — soit ils nous croient trop bêtes pour les entendre — c’est de l’arrogance.

Je vais me ranger de son côté, enfin, parce que si c’est là l’idée que se font nos élites médiatiques et politiques de la République, alors c’est la République qui est en danger. Je ne suis — encore une fois — pas d’accord avec Sapir mais lui, au moins, argumente et tire le débat public vers le haut : si ce dernier ne doit plus être nourri qu’à coup de hochets sociétaux « clivants » et de sophismes minables, il n’y aura bientôt plus de débat public possible et donc, plus de République.

.../...

Je conclue rapidement par un mot à l’attention de nos amis anti-libéraux de droite comme de gauche et, en particulier, à ceux qui se reconnaissent sous le nom de souverainistes.

Pourriez-vous, s’il vous plait, cesser d’utiliser le mot « néolibéralisme » ? Personne ne se réclame de ce « néolibéralisme », c’est un courant de pensée qui n’existe pas et le procédé qui consiste à l’accuser de tous les maux qui affligent ce monde n’est pas honnête. Il existe toute une palette de mots qui permettent de désigner les différents courants de notre famille — « libéraux » (classiques), « libertariens », « minarchistes », « anarcho-capitalistes », « objectivistes » (i.e. « randiens ») etc. — : de grâce, utilisez ceux-là et utilisez-les à bon escient.

Par ailleurs, puis-je espérer que vous cesserez un jour de nous prêter les pires intentions du monde pour mieux nous discréditer ? Pourriez-vous, par exemple, arrêter de laisser accroire que Milton Friedman a soutenu la dictature de Pinochet et en profiter pour nous assimiler à l’extrême droite (c’est un comble !) ? Pourriez-vous ne plus nous accuser systématiquement d’être les « suppôts de la finance mondialisée et apatride » ? Pourriez-vous simplement considérer que le fait que nos avis divergent n’implique nullement que nos intentions soient mauvaises ?

Enfin et au risque de trop en demander, est-il envisageable que vous cessiez un jour de qualifier de « libérales » — quand ce n’est pas d'« ultralibérales » — les politiques qui ont été mises en place en France ces dernières décennies. Qu’il y ait quelques éléments de libéralisme, comme le libre-échange qui vous déplaît tant, j’en conviens volontiers mais de là à dire que l’UMP de M. Copé ou le PS de M. Hollande sont des partis « libéraux », c’est objectivement ridicule.

Ceci étant dûment dit, revenons-en au débat.

Euro et unicité de la politique monétaire

Un des grands arguments des partisans de l’abandon de l’euro et du retour au franc — comme si l’un impliquait nécessairement l’autre (mais laissons cela) — c’est l’idée selon laquelle des économies dissemblables ne peuvent pas partager une même monnaie.

On peut, me semble-t-il, résumer l’argument en prenant un exemple. Dans la période d’avant-crise (2000-07), l’Allemagne connaissait une croissance réelle relativement faible (1,4%) qui s’accompagnait, naturellement, d’une inflation tout aussi faible (1,6%). Si l’on suit le petit manuel de macroéconomie néo-keynésienne standard, il aurait donc été utile que la Banque Centrale Européenne se montre plus accommodante. Sauf que, durant la même période, l’économie espagnole progressait à un rythme de 3,4% avec une inflation de 3,2% et, accessoirement, une énorme bulle immobilière : selon le même manuel, il eut alors fallu que le BCE durcisse sa politique monétaire.

Bref, les économies allemandes et espagnoles étant relativement dissemblables, la banque centrale n’avait que trois possibilités : (i) assouplir sa politique monétaire pour aider l’Allemagne mais au risque de d’aggraver l’inflation (et la bulle) ibérique, (ii) durcir sa position pour clamer le feu espagnol mais au risque de plonger l’économie teutonne en récession et (iii) chercher à ménager la chèvre et le chou au risque de ne satisfaire personne. Problème insoluble.

Notez bien que ce qui est en cause ici, ce n’est pas la monnaie unique : c’est la politique monétaire unique. C’est-à-dire que le problème n’a d’existence que si et seulement si on considère comme acquise l’indispensabilité d’une politique monétaire. Dans le cas contraire, si, par exemple, on nourrit quelques doutes sur les recommandations du petit manuel de macroéconomie néo-keynésienne, le problème n’en est plus un.

Par ailleurs, il n’aura échappé à personne que les États-Unis d’Amérique, fédération d’États réputé économiquement homogènes, ont connu exactement le même problème. Cette période 2000-07, c’est celle durant laquelle la Federal Reserve a voulu, dans un premier temps, relancer la croissance — notamment dans les États industrieux du nord-est — puis, freiner la bulle immobilière que sa politique accommodante avait créé — notamment dans les États du sud-ouest. Nous connaissons tous le résultat.

Si j’en crois donc le petit manuel de macroéconomie néo-keynésienne et ses adeptes, le Michigan et la Californie, au même titre que l’Allemagne et l’Espagne, sont trop dissemblables pour partager une même monnaie (i.e. politique monétaire). Dussè-je extrapoler un peu, j’en conclurai que l’un des deux (les deux ?) devrait quitter le dollar.

Mais cela suffirait-il ? J’en doute. Prenez l’Italie par exemple : une politique monétaire accommodante pour aider le Mezzogiorno ne risque-t-elle pas, elle aussi, de provoquer bulles et inflation en Lombardie ? Et n’est-il pas vrai qu’une politique monétaire restrictive destinée à freiner les prix immobiliers à Aix-en-Provence risque de peser lourdement sur l’économie Marseillaise ? Dois-je détailler, ville par ville, quartier par quartier, rue par rue et jusqu’aux numéros d’une même rue les zones économiquement dissemblables qui ne peuvent, dès lors, partager une même politique monétaire ?

Le véritable problème, au fond, n’est-il pas l’idée d’une politique monétaire en général plutôt que celle d’une monnaie unique ? J’ai bien l’impressions que si.

Parce qu’en matière d’économies dissemblables, vous m’accorderez que les États-Unis et l’Équateur se posent là. Quand, de 2000 à 2007, l’économie américaine s’offrait 2,4% de croissance pour 2,7% d’inflation, le PIB équatorien progressait de 4,4% avec 9,2% d’inflation. Pourquoi l’Équateur ? Eh bien parce que, depuis le 1er mars 2000, il se trouve que ce pays a abandonné sa monnaie historique — le sucre — pour adopter le dollar des États-Unis comme monnaie officielle. Est-ce un problème ? Il semble que non ; ça ne les empêche même pas de mettre en œuvre le même genre d’imbécilités économiques que le Venezuela ou l’Argentine à ceci près qu’en Équateur, on envoie franchement paître ses créanciers plutôt que de créer de l’inflation.

Bref, si l’argument de ceux qui souhaitent abandonner l’euro pour revenir au franc tient à l’unicité de la politique monétaire, il va falloir, je le crains, en trouver un meilleur : la seule conclusion à laquelle ce chemin mène, c’est la nocivité de la politique monétaire en général.

Pygmalion !

Il fût un temps où mon épouse et moi-même étions inquiets des résultats scolaires de notre fille ainée. Elle semblait travailler suffisamment, du moins le pensions-nous, mais les notes ne suivaient pas. À tel point que nous nous demandions si ce n’étaient pas ses facultés cognitives qui étaient en cause. Mon épouse – qui a fait des études de psychologie – voulait en avoir le cœur net et résolu de consulter une psychologue pour tester le quotient intellectuel de notre écolière. Surprise ! Mademoiselle n’a pas seulement un cerveau qui fonctionne tout à fait normalement, elle est même à la limite des enfants jugés précoces.

Évidemment, l’intéressée tira une grande fierté de ce résultat et ne se priva pas de le faire savoir urbi et orbi. Mais ce qu’elle n’avait pas tout à fait réalisé — et que je me suis chargé de lui faire comprendre — c’est que désormais, il était scientifiquement établi que toute mauvaise note ne pouvait être expliquée que par un travail insuffisant. Elle n’avait tout simplement aucune excuse. Et là — miracle ! — en quelques semaines, elle a rejoint le peloton de tête de sa classe et, depuis, y est resté.

J’ai longtemps pensé que ce test de QI lui avait mis la pression. J’ai cru que n’ayant désormais plus la possibilité de mettre ses mauvaises notes sur le compte de difficultés, elle avait pris conscience que son intelligence présumée avait dangereusement rapproché l’épée de Damoclès parentale de sa petite tête — faillir parce qu’on y arrive pas est excusable ; faillir par manque de travail ne l’est pas.

Mais avec le recul, je crois que je me suis trompé. Je crois que ce qui a joué dans le cas de ma fille, en réalité, c’est l’effet Pygmalion.

Yes I can

L’effet Pygmalion — aussi connu sous le nom de l’effet Rosenthal & Jacobson — décrit la relation qui existe le potentiel que l’on prête à un individu et sa capacité à délivrer effectivement. Typiquement, dans le cadre scolaire, un enfant auquel l’autorité — les professeurs, les parents — prête des capacités importantes tend, toutes choses égales par ailleurs, à avoir de bien meilleurs résultats que ceux de ses petits camarades qui ne bénéficient pas de cette présomption de compétence. Et Pygmalion ne s’arrête pas à la porte de l’école : plus la société ou l’autorité présumée compétente vous renvoie une image positive de votre potentiel, plus vous avez de chances de réaliser pleinement ce potentiel.

Sans préjuger outre mesure de mes compétences en la matière, je pense qu’il y a au moins deux explications à ce phénomène. La première, c’est que celui qui bénéficie de l’influence de Pygmalion est plus exigent avec lui-même. Là où la plupart de ses camarades se contenteront d’avoir leur baccalauréat, lui s’imposera un standard plus élevé : ne pas avoir une mention serait un échec. La seconde, c’est que Pygmalion vous donne confiance en vous : là où les autres hésitent de peur de faillir, il ose, il essaye et ne craint pas les échecs. Et c’est pour ces deux raisons qu’il réussit.

Mais là où Pygmalion est un allié puissant, son frère jumeau est un ennemi terriblement destructeur. Ce frère jumeau, c’est le Golem.

L’effet Golem, c’est précisément l’inverse du Pygmalion, son négatif. C’est ce qui arrive lorsque l’autorité juge que vous ne pouvez pas, que votre potentiel est limité — comprenez « faible ». Sous l’influence du Golem, votre enfant estime qu’avoir son bac, c’est déjà un exploit — la mention, quant à elle, n’est même pas l’ordre du possible. Le Golem, c’est cette petite voix insidieuse qui lui répète, jour après jour, que ses rêves son hors de portée. « Sois raisonnable, dit-elle, ces choses-là ne sont pas pour toi : reste donc à ta place. »

Le baiser du Golem

Sans doute pensez-vous que ce sont là de bien piètres parents et de bien mauvais professeurs. Quelle sorte de gens sont-ils pour briser les rêves d’un gamin, pour le déclarer vaincu avant même qu’il n’ait livré bataille ? Eh bien détrompez-vous. Le Golem n’est pas nécessairement animé par de mauvaises intentions. C’est même tout à fait le contraire : le Golem est bien souvent un père protecteur, une mère inquiète ou un professeur attentionné.

Songez à ce père, à qui son fils explique qu’il veut devenir magistrat et qui, avec les meilleurs intentions du monde, met en garde son petit au motif que « tu sais, nous, on est des ouvriers. La magistrature, c’est un métier de bourgeois : ils ne voudront pas de toi. »

Golem !

Et que dire de cette mère inquiète qui, parce que sa fille a la peau aussi noire que la sienne, la persuade que chercher du travail dans une banque est une perte de temps ; qu’elle n’a aucune chance et n’en tirera qu’une amère déception ?

Golem !

Que penser de ce professeur qui, le service public chevillé au corps, croit rendre un grand service à son élève en l’orientant dans une de ces nombreuses voies de garage que notre Éducation Nationale d’État a aménagé pour celles et ceux qui ne rentrent pas dans son moule uniforme ?

Golem aussi !

Et ceci encore : que fait ce ministre bienveillant qui, pour éviter à ses concitoyens de se confronter aux réalités du vaste monde, multiplie les subventions et les règlementations supposément protectrices ?

Golem encore !

Que dire, enfin, de cette maman aimante qui, pour lui montrer son amour et l’encourager, félicite son gamin parce que trimestre-ci, pour la première fois, il n’est pas dernier de sa classe ?

Golem toujours !

Les meilleures intentions du monde. De l’amour et de la compassion comme s’il en pleuvait. Mais le seul résultat que vous obtenez c’est de conforter vos mômes, vos amis, vos proches et tous ceux qui vous sont si chers dans l’idée infiniment destructrice qu’ils sont limités, qu’ils doivent se satisfaire de peu, qu’ils ne peuvent pas et que leurs rêves sont voués à l’échecs.

Retrouver l’envie

Et je crains, pour tout vous dire, que notre société toute entière soit sous l’emprise d’un immense Golem. À force de vouloir protéger les « faibles », à force de vouloir tout égaliser, règlementer et organiser nous avons convaincu les fils d’ouvriers qu’ils ne deviendront jamais les Bill Gates de demain, les jeunes filles noires qu’elles n’ont d’avenir qu’avec des contrats du même nom et tous nos gamins qu’avant dix ans, les dés étaient déjà jetés.

Ça commence, justement, dès l’école primaire ; dans cette administration soviétiforme qui, faute d’être capable de tirer les gosses en difficulté vers le haut, se contente de leur enseigner les déterminismes supposés qui expliquent pourquoi on va les coller au rencard. « Tu es une fille, tu es une fille d’ouvrier et en plus tu es musulmane ? Vas donc passer un concours d’agent de maîtrise territorial, vas donc quémander un contrat d’avenir et surtout, n’oublie pas de te révolter contre cette société qui t’oppresse ! » Golem !

Comment est-il possible, je vous le demande, que ce peuple qui est le mien n’envisage plus le vaste monde que comme une menace ? Par quel processus en sommes-nous arrivés à ne plus attendre notre bonheur de nous-mêmes mais des bons soins d’un ministre qui se pique de veiller sur nous ? Comment ce peut-il que nos gamins — sauf ceux qui ne rêvent plus que d’exil — n’envisagent rien de plus exaltant qu’un obscur poste de fonctionnaire dans l’administration territoriale — trois pour un poste — où ils ne peuvent rien espérer de mieux que le Smic et des journées passées à attendre l’heure de plier les gaules ?

Nous avons un Golem. Un gigantesque Golem social qui, après plusieurs décennies de soins quasi maternels, a fait de nous des enfants inquiets, incapables de se prendre en main et prêts à se satisfaire d’un rien plutôt que de courir le moindre risque. Nous avons, sous l’influence de ce Golem, réduit nos standards et abandonné ce petit grain de folie — ce fameux french flair qui faisait autrefois notre fierté — pour devenir un peuple triste qui n’envisage rien de mieux que l’obéissance à un chef, le partage de la pénurie, la protection du berceau au tombeau et l’égalité dans la médiocrité.

Ce qu’il nous faut c’est un Pygmalion, un énorme Pygmalion. Cet immense bol d’air frais et d’optimisme qui nous dit, à chacun d’entre nous, que nous pouvons ; mais que nous pouvons individuellement ; pas comme dans ces incantations du Golem où « Yes we can » signifie « laissez vous faire, on s'occupe de tout ». Nous avons besoin d’un Pygmalion pour nous rappeler que la gloire et les honneurs échoient à ceux qui essaient et pas à ceux qui se terrent. Nous avons besoin d’un Pygmalion pour que la réussite des uns ne soit plus un motif de jalousie mais un encouragement pour les autres. Nous avons besoin d’un Pygmalion, enfin, pour retrouver l’envie, l’envie de vivre et l’envie de vivre ensemble.

Il m’arrive parfois, quand je passe outre l’horreur que m’inspire l’abominable capharnaüm qui règne dans la chambre de ma fille, de tomber sur la petite affiche qu’elle a collée derrière sa porte. C’est une simple citation, elle est d’Albert Capus, et c’est elle qui l’a trouvée, imprimée est mise là comme pour être sûre de la relire chaque matin. Elle dit :

« Il faut rêver très haut pour ne pas réaliser trop bas. »

Pygmalion !

Ynlqdwmnvqrbk - 1

Une des fonctions cryptographiques les plus élémentaires, c’est la fonction ROT13. L’idée, très simplement, consiste à remplacer chaque lettre du mot que vous souhaitez crypter par la treizième lettre suivante dans l’ordre alphabétique : a, première lettre, est remplacée par n, treize plus unième lettre ; b est remplacé par o etc. sachant, naturellement, qu’à partir de n, on revient au début de l’alphabet.

Par exemple, si nous souhaitons encoder le mot « test », on commence par déterminer le rang de chaque lettre dans l’alphabet (20, 5, 19, 20) auquel on rajoute 13 modulo 26 (soit 7, 18, 6, 7) et on remplace ce résultat par les lettres correspondantes de l’alphabet ; ce qui nous donne « grfg ».

Évidemment, cette rotation de treize places est un cas particulier. Jules César, qui fût un grand utilisateur de cette méthode pour chiffrer ses messages, était susceptible d’appliquer à peu près n’importe quelle rotation de 1 à 25 [1] de telle sorte que, en fonction de la clé choisie, « test » pouvait devenir « uftu » (rot1), « vguv » (rot2), « sdrs » (rot25) etc.

On peut très facilement reproduire l’algorithme de Caius Iulius — par exemple, voici ce que ça peut donner une fois codé sous R :

rot = function(x, n) {
   a <- strsplit(x, "")[[1]]
   v <- match(a, letters) + n
   b <- rep(NA, length(v))
   for(i in 1:length(v)) {
      r <- v[i] - floor(v[i]/26) * 26
      if(r == 0) r <- v[i]
      b[i] <- r
   }
   res <- paste(letters[b], collapse = "")
   return(res)
}

De telle sorte que :

> rot("test", 13)
[1] "grfg"

Et bien sûr :

> rot(rot("test", 13), 13)
[1] "test"

Nous avons donc un algorithme (la rotation alphabétique) et une clé (le facteur de rotation) : c’est la base de la cryptographie.

Seulement voilà : le chiffre de César est extrêmement facile à casser et ce, d’autant plus qu’un des principes fondamentaux de la cryptographie – le principe de Kerckhoffs — stipule que votre adversaire, celui qui va tenter de casser votre code, sait quel algorithme vous utilisez. En l’occurrence, il sait que vous utilisez le chiffre de César et il ne lui reste donc qu’à deviner avec quelle clé.

Une manière très simple et imparable de décoder votre message consiste tout bêtement à essayer toutes les clés possibles — de 1 à 25 — et à voir celle qui renvoie quelque chose qui a un sens. C’est ce que l’on appelle une attaque par la force brute.

Par exemple, si le message à décoder est « dpncpe » et si dico est une liste de tous les mots possibles [2], on peut écrire l’algorithme suivant (toujours sous R) :

msg <- "dpncpe"
res <- NULL
for(i in 1:25) {
   ans <- rot(msg, i)
   ix <- dico == ans
   if(any(ix)) {
      res <- c(res, dico[ix])
   }
}

Ce qui, en moins d’une seconde, nous donne :

> res
[1] "secret"

En l’occurrence, notre algorithme de décodage n’a aucun doute ; il n’y a qu’une seule possibilité : « dpncpe » signifie « secret » avec un facteur de rotation de 11. Code cassé.

Puisque votre adversaire connaît l’algorithme, le seul moyen de sécuriser vos messages c’est de faire en sorte qu’il ne puisse pas — du moins pas dans un délai raisonnable — deviner votre clé. En d’autres termes, vingt-cinq clés possibles, c’est beaucoup trop peu ; il va falloir faire mieux.

Un moyen de faire ça consiste à utiliser une clé de vingt-six chiffres de un à vingt-six qui indiquent à votre algorithme comment permuter chaque lettre de l’alphabet. Par exemple, la clé suivante (key) signifie qu’il faut remplacer a par la vingt-sixième lettre de l’alphabet (donc z), que b doit être remplacé par la neuvième lettre de l’alphabet (i), que c devient b etc.

key <- c(26, 9, 2, 20, 10, 17, 13, 6, 4, 21, 5, 25, 7, 18, 11, 12, 16, 8, 19, 23, 14, 1, 15, 22, 3, 24)

Ça n’a peut-être l’air de rien mais le nombre de permutations possibles de notre alphabet [3] s’élève tout de même à 26! — factorielle de 26 — soit environ 4.10^26 (4 suivi de 26 zéros) clés possibles. Pour la force brute, ça va commencer à être un peu plus sportif.

Voici à quoi ressemble l’algorithme :

algo = function(x, key, code) {
   a <- strsplit(x, "")[[1]]
   if(code) {
      b <- match(a, letters[key])
   } else {
      b <- key[match(a, letters)]
   }
   res <- paste(letters[b], collapse = "")
   return(res)
}

L’argument code est un booléen de telle sorte que si code = TRUE, l’algorithme encode x et si code = FALSE, il sait qu’il doit décoder x. Avec notre clé, on obtient :

> algo("secret", key = key, code = TRUE)
[1] "skynkd"

Et inversement :

> algo("skynkd", key = key, code = FALSE)
[1] "secret"

La force de ce système de cryptage réside non seulement dans le nombre de clé possibles (26!) mais aussi dans le fait que plusieurs combinaisons sont possibles. Pour bien voir ce point, raisonnons un peu : que sait l’adversaire de notre mot secret ?

D’abord, puisqu’il connait l’algorithme, il sait que le nombre de lettres n’a pas varié. Si dans « skynkd » il y en a six, c’est que dans le mot en clair il y en a six aussi. Ce simple fait réduit son champ de recherche à 3 148 mots (avec mon dictionnaire). Par ailleurs, il sait que toutes les lettres qui composent mon mot sont différentes les unes des autres à l'exception de la deuxième et la cinquième qui sont identiques. Ce qui nous laisse 146 possibilités. Par exemple, « toison » fonctionne — auquel cas s = t, k = o, y = i, n = s et d = n — mais « enfant » fonctionne également — s = e, k = n, y = f, n = a et d = t.

C’est-à-dire qu’à l’instar du chiffre de Vernam, si vous n’avez pas la bonne clé, il est théoriquement impossible de savoir avec certitude ce que signifie « skynkd ». Vous avez 146 possibilités — « toison », « enfant », « caviar », « fumeur », « mouton »… et bien-sûr « secret » — mais aucun moyen de savoir laquelle est la bonne.

Là où ça va se compliquer, c’est si vous rallongez votre message. Parce qu’en multipliant les caractères, vous allez donner une nouvelle arme à votre adversaire, une arme extrêmement puissante : les probabilités.

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[1] Je prends quelques libertés avec la réalité historique : l’alphabet latin classique ne comportait que 23 lettres puisque, d’une part, les romains de l’époque impériale ne distinguaient ni le V du U ni le I du le J et que, d’autre part, le W n’existait pas. Notez, puisque nous y sommes, qu’à l’époque archaïque, le G, le X et le Y n’existaient pas non plus.
[2] En l’occurrence j’utilise un dictionnaire de 22 740 mots français trouvé sur internet.
[3] Et je vous passe les majuscules, les lettres accentuées et les signes de ponctuation…

ChallengeR #8 - Solutions

Votre mission consistait donc à trouver un moyen de faire en sorte que : > x == 0 [1] TRUE > x + 1 == 2 [1] TRUE > x / 2 == 1 [1...