Accéder au contenu principal

Ultra-riches et biais de sélection

Depuis le début de la crise, la fortune des dix hommes les plus riches du monde a augmenté d’un peu plus de 117 milliards de dollars – soit 35% en moyenne.

Ce que cette affirmation a de remarquable c’est qu’elle a beau être tout à fait exacte, elle n’en induit pas moins ceux qui la lisent à en tirer des conclusions parfaitement erronées. Typiquement, lorsque vous l’avez lue, il est très probable que vous ayez compris que les hommes les plus riches du monde en 2008 ont vu leur fortune croître de 35% pendant la crise et sont donc aujourd'hui encore plus riches qu'il y a cinq ans.

Eh bien ce n’est pas du tout le cas. Explication :

Pour parvenir à ce chiffre, il suffit d’identifier les dix hommes les plus riches du monde (nous allons utiliser les données de Forbes), calculer le montant agrégé de leurs fortunes en mars 2008, faire de même en mars 2013 et mesurer la variation entre ces deux dates. Voici à quoi ça ressemble :

Le Top 10
(mars 2013)

Nom20082013
Carlos Slim Helu (MX)6073
Bill Gates (US)5867
Amancio Ortega (ES)20.257
Warren Buffet (US)6253.5
Larry Ellison (US)2543
Charles Koch (US)1734
David Koch (US)1734
Li Ka-shing (HK)26.531
Liliane Bettencourt (FR)22.930
Bernard Arnault (FR)25.529
Total334.1451.5

Au final, on obtient bien une fortune totale qui est passée de 334 milliards de dollars en mars 2008 à 451 milliards de dollars en mars 2013 ; soit une variation de l’ordre de 117 milliards (+35%). D’où notre chiffre.

Seulement voilà : rien, dans cette statistique, ne vous dit que le Top 10 de mars 2013 est composé des mêmes individus que ceux qui composaient le Top 10 de mars 2008. C’est-à-dire que la classe des « ultra-riches » n’est pas nécessairement stable dans le temps ou, pour reprendre la formule de cet immense philosophe qu’est Franck Ribéry [1], qu’il est tout à fait possible que la routourne ™ ait tourné entre temps.

À titre d’illustration, voici le :

Le Top 10
(mars 2008)

Nom20082013
Warren Buffet (US)6253.5
Carlos Slim Helu (MX)6073
Bill Gates (US)5867
Lakshmi Mittal (IN)4516.5
Mukesh Ambani (IN)4321.5
Anil Ambani (IN)425.2
Ingvar Kamprad (SE)313.3
Kushal Pal Singh (IN)306.3
Oleg Deripaska (RU)288.5
Karl Albrecht (DE)2726
Total426280.8

Comme vous pouvez le constater vous-mêmes, à l’exception de Bill Gates, Warren Buffet et Carlos Slim, tous les membres de ce club très fermé ont changé. En 2008, c’était notamment l’âge d’or des grandes fortunes indiennes – Mittal, Singh et les frères Ambani – qui, depuis, ont été remplacés par des américains – Ellison et les frère Koch – et quelques européens – Ortega, Bettencourt et Arnault. La routourne ™ a bel et bien tourné.

Incidemment, la colonne 2013 de mon second tableau vous permet de savoir ce qu’il est advenu des fortunes du Top 10 d’il y a cinq ans. La réponse est sans équivoque : au total, ils ont perdu 145 milliards de dollars – soit une baisse de 34% en moyenne. Seuls Slim et Gates voient leurs fortunes augmenter ; Karl Albrecht parvient à se stabiliser ; tous les autres ont perdu des milliards [2].

L’erreur – plus ou moins volontairement – d'un très grand nombre de commentateurs consiste donc à faire comme si le Top 10 (ou le fameux 1%) était constitué des mêmes individus d’une année sur l’autre. En réalité, ce n’est pas le cas et ce, pour une raison très simple : l’essentiel de la fortune de ces gens-là, c’est la valeur de l’entreprise dont ils sont propriétaires – laquelle est susceptible de varier considérablement dans le temps [3].

À vrai dire, si vous y pensez un moment, vous conviendrez que le fait que la fortune des hommes les plus riches du monde aujourd’hui ait augmenté au cours des dernières années est on ne peut plus logique puisque, précisément, ils sont les hommes les plus riches du monde. Le biais de sélection est évident : c’est comme si vous vous étonniez de ce que les dix hommes les plus grands du monde soient précisément ceux qui ont le plus grandi ces trente dernières années.

Ainsi donc, si vous souhaitez vous faire une idée de l’évolution des grandes fortunes dans le temps, il faut raisonner par millésimes ; c’est-à-dire suivre une même population sur plusieurs années : en l’occurrence le Top 10 de 2008 sur cinq ans, le Top 10 de 2007 sur quatre ans etc...

Enfin, vous noterez que plus la routourne ™ tourne, plus on devrait observer ce phénomène. En effet, si le classement évolue fortement d’une année sur l’autre, cela signifie que les riches d’aujourd’hui se sont relativement enrichis ces dernières années tandis que ceux d’hier se sont relativement appauvris. En d’autre termes, le fait que les riches d’aujourd’hui ce soient fortement enrichis au cours dernières années est aussi une conséquence de la disparition des grandes fortunes héréditaires ; de ce monde où l’on pouvait naître dans le Top 10, le rester toute sa vie même en perdant des fortunes et transmettre son classement à ses enfants.

C’est d’ailleurs précisément ce qu’observe Forbes depuis quelques années : jamais le haut du classement n’a à ce point été occupé par des gens qui ont construit leurs fortunes de leur propres mains – Larry Ellison, fondateur d’Oracle et cinquième du classement 2013, étant un exemple des plus remarquables du phénomène.

La conclusion, vous l’avez sans doute vue venir, c’est que notre statistique signifie précisément l’inverse de ce que vous pensiez.

---
[1] Pardon. Mettez ça sur le compte de la fatigue.
[2] Rassurez-vous pour eux, ils vivent encore très bien.
[3] Quoi ? Vous pensiez que Bill Gates avait 67 milliards de dollars sur son compte courant ?

Commentaires

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Les comités Théodule

Le Comité Stratégique au Calcul Intensif, le Haut Conseil de l’Éducation Artistique et Culturelle, l’Observatoire des Jeux, la Grande Commission Nautique, la Conférence de la Ruralité, le Groupe Interministériel des Normes… L’imagination de nos dirigeants en matière de comités Théodule ne semble connaitre aucune limite.Grâce à quatre courageuses et courageux (un grand merci à Delphine, Ugo, Clément et Caroline qui nous a fourni un fichier de contrôle très utile), nous disposons maintenant d’un fichier exploitable conçu sur la base des données trouvées en annexe du PLF 2016 (le « jaune ») pour les années 2012, 2013 et 2014 (les coûts sont donnés en milliers d'euros).Au total, nous avons donc 504 comités, conseils, observatoires, commissions, conférences et autres groupes interministériels — ci-après « instances ». Certaines ont disparu depuis, d’autres sont de création très récente mais ça donne un ordre de grandeur. Ces instances occupent, plus ou moins, un maximum de 19 890 memb…

Logement social de luxe

Ian Brossat, adjoint (PCF) à la maire de Paris en charge du logement depuis avril 2014 annonçait ce 27 février qu’il s’apprêtait à inaugurer de nouveaux logements sociaux situés avenue du Coq, dans le 9ème arrondissement de Paris.L’élu communiste ayant eu l’excellente idée de joindre quelques photos, ce tweet a piqué ma curiosité : je me suis toujours demandé à quoi pouvait ressembler les logements sociaux de la capitale.Je vous laisse découvrir ça :Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, de mon point de vue, c’est plutôt pas trop mal. On est quand même dans un bel immeuble haussmannien en pierre de taille, les parties communes relèvent clairement de la prestation haut-de-gamme et les logements eux-mêmes, manifestement refaits à neuf, n’ont pas grand-chose à voir avec l’idée que je me faisais d’un logement social.Clairement, je crois que cette série de photo aurait été tout à fait à sa place dans la vitrine d’une agence immobilière de luxe.Mais ça n’est pas fini. Il se trouve que l…