La confiture d’orange et le grand marché

Un ami (qui se reconnaitra) s’est lancé dans une petite aventure entrepreneuriale : il va produire et essayer de vendre de la confiture artisanale. Il a quelques recettes – dont une, en particulier, à base d’oranges – qui, de l’avis de tous, sont excellentes ; il a le savoir-faire et, last but not least, il a envie de se lancer.

Selon ses calculs [1], il devra faire face à 1 000 euros de coûts fixes par an auxquels se rajouteront 3 euros de coûts variables par pot produit et expédié chez ses clients. De ces estimations, il déduit assez facilement que pour gagner 24 000 euros par an avant impôts et autres prélèvements obligatoires, il devra vendre 5 000 pots à 8 euros.

Naturellement, il obtiendrait le même résultat en vendant 2 000 pots à 15,5 euros seulement voilà, même si son produit est un produit haut-de-gamme qu’il destine à une clientèle plutôt aisée, le fait est que vous ne pouvez pas espérer vendre un pot de confiture d’orange à n’importe quel prix. En gros, vous pouvez estimer que 10 euros pour un pot de 500 grammes, c’est un maximum : au-delà, il est assez probable que vous ne vendrez rien.

D’où son objectif de vente : 5 000 pots de 500 gramme par an à 8 euros l’unité.

Ça n’a l’air de rien 5 000 pots mais il faut les vendre. C’est-à-dire qu’il va lui falloir trouver des clients qui, non seulement aiment la confiture d’orange mais sont aussi prêts à mettre 8 euros dans un pot de 500 grammes. Typiquement, si l’on retient par hypothèse une demande solvable de l’ordre d’un pot par an pour 10 000 habitants, il lui faut un marché de 36 millions d’individus pour espérer gagner sa vie.

Sauf que cette petite entreprise, c’est en Israël qu’il essaie de la créer et en Israël, vous ne pouvez pas compter sur plus de 8 millions d’habitants. En d’autres termes, sur un marché aussi restreint, cette entreprise ne peut pas exister. Si mon ami veut vivre de son travail, il n’a qu’une seule solution : exporter ou, si vous préférez, avoir accès à un marché beaucoup plus grand qu’Israël.

Ce que cette petite histoire souligne au-delà de ce cas particulier, c’est que plus un marché est grand, plus il peut accueillir d’activités économiquement viables. Vous pouvez schématiser cette idée en considérant que la capacité d’une entreprise à générer des bénéfices – et donc à exister – dépend du produit de son chiffre d’affaires et de son taux de marge nette [2] : dans un petit marché, où le chiffre d’affaires est contraint, seules les activités à forte marge peuvent survivre mais plus le marché grandit, plus le niveau de marge nécessaire pour être économiquement viable baisse [3].

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[1] Les chiffres ne sont que pure invention de ma part.
[2] Bénéfice net divisé par le chiffre d’affaires. Notez que c’est une tautologie : BN = CA x BN/CA.
[3] Et plus les activités à forte marge sont contraintes par la concurrence…

De la liberté des échanges

Au début du cours, le professeur distribue à ses étudiants un panier standardisé de sucreries – par exemple, chacun reçoit trois fraises tagada, deux arlequins, un rouleau de réglisse, un œuf au chocolat et quatre pastilles à la menthe. Ce faisant, il procède donc à une allocation parfaitement égalitaire.

Lorsque la distribution est finie, le professeur demande à chacun de ces étudiants d’évaluer, en euros, la somme qu’ils seraient prêt à payer pour acquérir un panier identique et d’inscrire leurs estimations sur un morceau de papier. Les étudiants s’exécutent ; le professeur récupère leurs évaluations et en fait la somme.

Mais voilà que le professeur invite ses étudiants à échanger leurs sucreries comme bon leur semble de telle sorte que l’amateur de réglisse et celui qui n’aime pas la menthe puissent adapter leurs dotations respectives à leur goût. Encore une fois, les étudiants jouent le jeu, le professeur leur demande d’évaluer leurs nouveaux paniers, récupère ces nouvelles évaluations et en fait la somme.

Que croyez-vous qu’il observe ?

Eh bien la richesse totale de cette petite économie expérimentale a augmenté. Pour certains étudiants, la dotation initiale était satisfaisante : ils n’ont donc pas participé à l’échange et la valeur de leur panier n’a pas changée. En revanche, pour d’autres, comme l’amateur de réglisse et celui qui n’aime pas la menthe, cette cession d’échange libre a été l’occasion d’améliorer le panier du professeur et donc, ils estiment que la valeur de leur dotation s’en est trouvée augmentée.

Notez bien ceci : entre le début et la fin du cours, ni le nombre, ni la qualité des bonbons en circulation dans la salle de classe n’a changé. La seule chose qui ait changé, c’est que les étudiants, parce qu’ils ont pu échanger leurs sucreries, se sentent plus riches après qu’avant l’échange. C’est-à-dire que le simple fait d’être libre d’échanger créé de la richesse.

L’île

La première des priorités, c’est de trouver de l’eau potable ou quelque chose qui puisse en tenir lieu. Parce que vous avez fait des études, vous savez qu’un être humain ne peut pas espérer survivre plus de deux semaines sans boire mais aussi, qu’après trois jours, il sera trop faible pour se réhydrater par ses propres moyens. Lorsque vous et vos compagnons êtes arrivés sur l’île, c’est la première chose que vous avez cherché et c’est le principal critère qui a influé sur le choix du lieu où vous avez établit votre campement. Ce n’est qu’après avoir trouvé une source que vous êtes passés à la suite de la liste : de la nourriture, un abri, du feu…

Quand toute la complexité de nos économies modernes et le confort qu’elles nous procurent a disparu, les choses deviennent plus claires. Dès les premières heures sur l’île, vous avez été amenés à reconsidérer complètement ce que vous considériez jusqu’alors comme des richesses. Si ce billet de 50 euros qui était resté dans votre poche vous a été très utile pour allumer votre premier feu, jamais, de toute votre vie, vous n’aviez réalisé à quel point le simple fait de transformer un poisson en liberté dans le lagon en quelque chose de comestible créait de la valeur. Disons que la valeur exprimée en euros d’un poisson écaillé et grillé vient d’exploser.

Le fait est qu’à l’état de nature (comme disaient les anciens), toutes ces choses qui vous permettent de survivre doivent être produites. De la même manière que les poissons ne sautent pas écaillés et grillés dans votre assiette, l’ouverture d’une simple noix de coco, la construction d’un abri capable de vous protéger des intempéries ou la confection de vêtements rudimentaires nécessitent du travail, de l’ingéniosité et parfois même de prendre certains risques. C’est la dure et froide réalité dans toute sa simplicité : bien avant d’être distribuées, ces richesses doivent être produites.

Qui décide ?

Sur l’île, personne n’a le temps de philosopher. Une des règles essentielles de l’amélioration de vos conditions de vie c’est que plus vous travaillez, plus vous produisez de richesses, mieux vous vous portez. C’est aussi simple que ça. De ce principe, découle le fait que toute personne qui ne fait rien, qui reste assise sur la plage en attendant que les autres subviennent à ses besoins, est un poids pour le groupe. C’est dur mais c’est la réalité. Naturellement, lorsque l’un de vos compagnons ne peut matériellement pas participer à l’effort de production, vous êtes enclins à vous montrer solidaires mais le tire-au-flanc, le passager clandestin est un luxe et c’est un luxe que vous ne pouvez pas vous permettre.

Lorsque vous avez commencé à prendre vos marques sur l’île, c’est ce point qui vous a amené à remettre en cause le mode d’organisation communiste qui avait prévalu jusqu’alors. De fait, passées les difficultés du début, un certain nombre de vos compagnons ont eu une nette tendance à se préserver et à compter sur la solidarité du groupe pour assurer leur survie [1]. Par ailleurs, à tort ou à raison, quelques-uns de vos camarades estimaient que la charge de travail n’est pas équitablement répartie et, enfin, se posait inévitablement la question de ce qu’il faut produire et de ce qui relève du superflu. Ces désaccords généraient des tensions au sein du groupe.

Au premier abord, votre réaction fût d’élire un chef à qui incomberait la responsabilité d’organiser la production et la distribution des richesses : d’un mode d’organisation communiste, vous avez évolué vers le socialisme. Mais très vite, vous avez constaté que les passagers clandestins n’avaient pas renoncé à leurs mauvaises habitudes – ils se contentaient de faire semblant de travailler – et que les décisions du chef en matière de production comme de répartition étaient sans cesse contestées. Votre petite communauté réalisa alors que la coercition, loin d’être un accident ou un hasard de l’histoire, était consubstantielle au mode de production socialiste.

Société libre

Il y avait donc un choix de société à faire. Un choix fondamental. Lorsque vous vous êtes réunis pour l’évoquer, il est apparu très clairement que les avis des uns et des autres sur ce qu’il fallait produire et la manière de le répartir étaient irréconciliables. À chaque fois qu’un consensus semblait voir le jour, plusieurs membres du groupe le remettaient en cause, posaient des conditions ou émettaient de nouvelles idées. C’est alors que l’un d’entre vous, excédé par ces palabres qui ne menaient manifestement nulle part, déclara que dorénavant, il veillerait sur lui-même et sa famille, ne demanderait rien à personne et que chacun ferait aussi bien d’en faire autant. Sa déclaration faite, il se leva et quitta l’assemblée.

Pendant quelques instants, tous demeurèrent silencieux. Si vos premiers sentiments vous portaient à considérer cette possibilité avec inquiétude, vos réflexions vous suggéraient avec de plus en plus d’insistance qu’en effet, c’était probablement la meilleure solution – et peut être même la seule. Chacun produirait ce dont il a besoin et le choix de ne pas travailler devenait dès lors un choix qui n’avait de conséquence que pour celui qui le faisait. Faute de mieux, vous avez décidé de faire un essai.

Certains s’attendaient à ce que ce mode d’organisation individualiste finisse par distendre les liens qui unissaient la communauté. En fait, il n’en fût rien. Très vite, vous et vos compagnons avez redécouvert tout l’intérêt de la division du travail : lorsque chacun se spécialise dans une production précise, le résultat global est meilleur – en quantité comme en qualité – que si tout le monde fait un peu de tout. Concrètement, cela signifiait que celles et ceux parmi vous qui montraient des prédispositions pour la pêche avaient tout intérêt à se spécialiser dans cette activité et à échanger leurs excédents de poissons contre d’autres marchandises.

Capital & croissance

Le temps passait et, petit à petit, cette nouvelle organisation faisait ses preuves. Une conséquence remarquable de cette coopération sociale basée sur l’échange était que les efforts de production de chacun ne visaient pas seulement à satisfaire leurs propres besoins mais aussi ceux des autres ; le premier de vos compagnons à avoir eu l’idée de domestiquer et d’élever les chèvres sauvages de l’île n’était pas un grand amateur de viande mais il avait supposé – à juste titre – qu’une diversification de votre régime alimentaire serait la bienvenue. Depuis ce jour, chaque habitant de l’île, à mesure de ses moyens – c’est-à-dire de sa propre production –, pouvait s’offrir du lait et une portion de viande.

Tous furent assez surpris quand l’un des îliens, un jeune homme qui s’était spécialisé dans la pêche, ne se montra pas une seule fois dans le lagon pendant plusieurs jours. Ce que vous ignoriez, c’est qu’il avait compris que les eaux au-delà de la barrière de corail étaient bien plus poissonneuses que celles du lagon et que, pour exploiter cette ressource, il devait disposer d’une pirogue et d’un filet. C’est ce à quoi il était occupé. Sans le savoir, il venait de réinventer le principe même d’un investissement, de l’accumulation de capital qui permet de démultiplier la productivité du travail d’un seul homme. Et de fait, ce risque qu’il a pris, ce temps consacré à accroître le rendement de ses futures pêches lui a été extrêmement profitable – il est devenu, pour ainsi dire, riche.

Naturellement, ce mode d’organisation n’était pas égalitaire mais comme chacun d’entre vous pouvait constater que la richesse des uns et des autres n’avait d’autre source que les services qu’ils avaient rendus à la communauté, le fait que le jeune pêcheur soit relativement opulent ne choquait personne. Après tout, si vous pouviez manger tant de poisson, c’était grâce à lui et vous mesuriez bien qu’en le privant d’une part du fruit de son travail, de sa compétence et des risques qu’il prenait en haute mer, vous risquiez surtout de vous priver des services du meilleur pêcheur de l’île. Ce que vous saviez intuitivement, c’est qu’une des fonctions économiques essentielles de la richesse relative de votre jeune pêcheur, c’est d’inciter les autres à suivre son exemple.

Perdus dans la complexité de nos économies modernes et le confort qu’elles nous procurent, nous avons une fâcheuse tendance à baser nos raisonnements sur de grands agrégats abstraits qui, bien souvent, nous font perdre de vue ce sur quoi notre prospérité repose réellement. À l’état de nature, comme disaient les anciens, les choses sont plus claires, plus simples et les grands débats qui agitent nos sociétés développées n’ont même pas lieu d’être. Pensez-y et demandez-vous en quoi, exactement, les conclusions qui s’imposent sur l’île sont différentes de celles qui devraient s’imposer à nous aujourd’hui.

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[1] Prenez n’importe quelle saison de Koh-Lanta.

Valeur-temps de l’euro chypriote

« Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » dit le proverbe. On sait depuis les scholastiques de l’école de Salamanque – et notamment Martín d’Azpilcueta (1492-1586) – qu’un euro dans notre poche a plus de valeur qu’un euro disponible dans un an. C’est-à-dire qu’en tant qu’êtres humains, nous avons une préférence temporelle pour la jouissance immédiate de notre pouvoir d'achat : c’est la valeur-temps de l’argent, un des principes fondamentaux de la finance.

Ces derniers temps, le phénomène prend un tour assez inattendu : si vous êtes chypriote et que votre argent est bloqué, il semble qu’un certain nombre d’intermédiaires (des courtiers et des fonds d’investissement spécialisés) soient prêts à vous racheter le solde de votre compte avec une décote. En substance, si vous avez 10 000 euros bloqués sur un compte à la Bank of Cyprus et que vous avez besoin d’argent, ils vous rachètent le solde de votre compte pour – par exemple – 8 000 euros.

Via Tyler Cowen.

L’art de l’imposition

Mme Fleur Pellerin, soutenue pour l’occasion par nos fournisseurs d’accès à Internet, semble avoir trouvé un moyen de taxer Google, Amazon et Apple : il s’agit, selon le peu d’information dont nous disposons à ce jour, de fiscaliser la bande passante consommée par les acteurs d’Internet ; une méthode, me souffle-t-on, connue sous le nom de peering payant. Ce n’est pas que les occasions aient manqué ces derniers temps mais je saisie cette perche tendue pour faire un petit point sur quelques notions élémentaires de fiscalité.

Commençons par une mise au point : les entreprises, qu’elles soient françaises ou pas, ne payent pas d’impôt. En dernière analyse, les taxes et autres prélèvements obligatoires sont toujours payés par des personnes physiques. L’Impôt sur les Sociétés (IS), par exemple [1], n’est pas supposé peser sur les sociétés mais sur leurs actionnaires : c’est une taxe assise sur le résultat net avant impôt – c’est-à-dire les profits des actionnaires – qui vient réduire, en fonction de la politique de distribution de l’entreprise, soit les dividendes, soit le réinvestissement des résultats passés dans l’entreprise. Ce sont donc bien – sur le papier – les actionnaires qui paient [2] et en aucune manière l’entreprise.

Si vous ne savez pas qui paie…

Je dis bien « sur le papier ». En réalité, c’est beaucoup plus compliqué qu’il n’y parait parce que, pour poursuivre avec l’exemple de l’IS, rien ne vous garantit que ce sont effectivement les actionnaires qui mettent la main à la poche. Pour bien comprendre ce point, imaginez que le gouvernement décide de faire passer le taux de l’IS de 33⅓% [3] à 35% et considérez bien que la question n’est pas de savoir qui va faire un chèque à Bercy mais qui va voir ses revenus réduits par cette hausse d’impôt.

Dans un contexte de forte concurrence internationale et d’élasticité-prix élevée, il est assez probable que ce sont essentiellement les actionnaires qui devront en porter le poids. En revanche, si les conditions de marché le permettent, il tout à fait possible que les actionnaires décident de faire peser cette augmentation d’impôt sur leurs clients via une augmentation de leurs prix. C’est typiquement ce qu’Apple a fait quand le précédent gouvernement a décidé de lever une taxe pour la copie privée sur les ventes d’iPad : ce sont les consommateurs – vous et moi – qui avons subi directement et intégralement ce nouvel impôt.

De la même manière, dans un contexte de chômage élevé, il est tout à fait possible que ce soient finalement les salariés de l’entreprise qui finissent par supporter le poids de cette hausse d’IS : si les dirigeants de l’entreprise ne peuvent pas baisser les salaires, ils peuvent en revanche geler les augmentations, ne pas verser de bonus, renoncer à de nouvelles embauches, ne pas renouveler un certain nombre de contrats intérimaires ou, carrément, décider de fermer un site. Bref, sans le savoir, ce sont les salariés effectifs ou potentiels de l’entreprise qui paient tout ou partie de la hausse de l’IS.

… C’est que c’est probablement vous

Il en va de même pour l’ensemble des prélèvements obligatoires : en dernière analyse, ils sont tous, sans exception, payés par des personnes physiques – toute la question est de savoir lesquelles et, comme nous venons de le voir, c’est loin d’être aussi simple que ce que nos dirigeants voudraient nous faire croire. Alors que le débat public se focalise sur l’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques (IRPP) et l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) qui ne rapportent ensemble que 54,9 milliards d’euros au budget de l’État – soit 6% des prélèvements obligatoires et 5,4% des recettes de l’État (chiffres de 2011) – c’est en réalité une myriade d’impôts, de taxes et de prélèvements obligatoires, directs et indirects, que nous payons sans même nous en rendre compte.

Et encore, le chiffre officiel de 910,6 milliards d’euros d’impôts et de charges sociales (45,6% du PIB) que nous sommes supposés avoir payé en 2011 est sans doute encore en deçà de la réalité. À cela, pour être exhaustif, il faudrait encore rajouter ces impôts masqués qui n’apparaissent dans aucune statistique mais que nous payons pourtant bel et bien. Nos factures de téléphone portable, de 2002 à 2012, sont un véritable cas d’école : en restreignant volontairement le marché à un nombre restreint d’opérateurs nationaux – Orange et SFR dans un premier temps puis Bouygues Telecom – le gouvernement Jospin a permis à ces derniers d’amortir le coût des licences payés à l’État en s’entendant sur leurs prix [4]. Au final, nous avons payé pendant dix ans un surcoût de l’ordre de 140 euros par an en moyenne [5] qui permettait aux opérateurs nous passer le coût des licences réglées à l’État.

Cette taxe sur la bande passante, si elle est adoptée, n’échappera pas à la règle et viendra s’ajouter d’une manière ou d’une autre à la montagne d’impôts que nous payons déjà. Désormais, lorsque vous entendrez tel ou tel commentateur se féliciter que l’État soit enfin parvenu à taxer Google, Amazon et Apple, vous goûterez avec moi la douce ironie des éléments de langage utilisés et vous vous remémorerez cette phrase historique : « l’art de l’imposition, disait M. Colbert, consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. »

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[1] L’IS, selon les chiffres de l’Insee pour 2011, ce n’est guère plus de 41,9 milliards d’euros ; soit 7,8% de l’ensemble des impôts et à peine plus de 4% des recettes de l’État.
[2] Pour plus de détails sur la fiscalités réelle des dividendes, voir ce papier publié ici-même en octobre dernier.
[3] Je simplifie ; en réalité, il faut rajouter une contribution sociale de 3,3% du montant de l’IS (une taxe sur la taxe) ce qui porte le taux effectif normal de l’IS à 34,43%.
[4] Ce qui nous a permis, au passage, de nous offrir les services d’une administration chargée de veiller à ce que de telles ententes n’aient pas lieu – avec le succès que l’on sait (entre des opérateurs de téléphonie mobile, vous pensez-bien…)
[5] En 2007, le revenu moyen par utilisateur de communication mobile s’élevait en France à 426,71 euros contre 282,49 en moyenne dans l’Union européenne à 27 (source : Progress report on the single european electronic communications market, 14ème édition).

Correction (avant-dernier paragraphe): Il fallait lire « ...un surcoût de l’ordre de 140 euros par an en moyenne... » et non pas « par mois ». Merci Laura !

Paix et prospérité

(version alternative et améliorée de ce papier.)

Le drame des coréens du nord c’est qu’aucun des deux blocs politiquement actifs dans la région n’a vraiment intérêt à bousculer le statu quo. À Pékin, on le sait, on souhaite avant tout éviter la réunification de la péninsule coréenne qui offrirait un pied-à-terre aux États-Unis avec vue imprenable sur les frontières chinoises mais on prend garde de pas menacer Séoul qui se trouve être sous la protection du plus gros client de la boutique ; à Washington, bien sûr, on se débarrasseraient volontiers de la dynastie des Kim mais ce serait au prix d’un conflit plus ou moins ouvert avec l’Empire du Milieu qui se trouve être leur usine et l’un de leurs principaux créanciers.

Naturellement, c’est terrible pour les coréens qui ont eu la malchance de naître au nord de la DMZ mais notez bien ceci : ce que cette situation illustre parfaitement, c’est que rien n’en moins probable qu’un conflit armé entre les États-Unis d’Amérique et la Chine. S’il y a bien un consensus entre ces deux pays que tout oppose d’un point de vue politique, c’est qu’il faut maintenir coûte que coûte la paix dans la région. Alors on s’envoie des piques sur les valorisations relatives du dollar et du renminbi mais dès qu’un représentant de la dynamiste des Kim s’agite un peu trop, c’est l’union sacrée : John Kerry et Li Keqiang se serrent la main et cherchent ensemble une solution pour éviter que la situation dégénère.

C’est-à-dire que non seulement un conflit armé entre les deux superpuissances militaires ne fait même pas partie du champ des possibles mais en plus, les deux s’allient spontanément pour calmer les ardeurs de Pyongyang et éviter que Séoul ne réponde aux provocations. En d’autres termes, là où l’équilibre de la guerre froide reposait sur la menace d’un Armageddon nucléaire, la paix qui règne aujourd’hui en Asie repose essentiellement sur la densité des relations commerciales qui lient ces pays entre eux.

Leçons de l’Histoire

Si les accords du GATT et de Bretton-Woods ont été signés sur les décombres de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas un hasard ; c’est que celles et ceux qui avaient vécu l’entre-deux-guerres avaient parfaitement compris que les causes de ce conflit étaient fondamentalement économiques, liées aux politiques protectionnistes et aux dévaluations compétitives qui avaient caractérisées les années 1930. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, fait-on dire à Frédéric Bastiat, les armées le feront. » N’en déplaise à Emmanuel Todd, la dégénérescence des conflits commerciaux en conflits armés sont une constante historique et procèdent d’une logique implacable pour au moins deux raisons.

La première, la plus évidente, c’est la dissuasion : le coût économique d’un conflit armé augmente proportionnellement avec la densité des liens commerciaux qui les unissent. Attaquer un pays avec lequel vous n’avez pas de relations économiques ne vous coûte, somme toute, qu’un budget militaire [1]. En revanche, agresser un pays qui se trouve être un important partenaire commercial est infiniment plus coûteux : c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui : personne à Pékin n’envisage d’agresser Washington parce que les États-Unis sont des clients (et, accessoirement, des débiteurs) ; personne à Washington ne veut attaquer Pékin parce qu’attaquer la Chine, s’est attaquer ses propres usines (et se priver d’un créancier).

Mais ce n’est pas tout : le protectionnisme et, à plus forte raison, l’autarcie nécessitent très prosaïquement d’être (au moins partiellement) autosuffisant et donc, de disposer d’un territoire suffisamment étendu pour offrir des débouchés et des sources d’approvisionnement à son économie. Mettez de côté les justifications nationalistes et racistes véhiculées par la propagande et ce simple fait explique à lui seul toutes les politiques colonialistes du XIXe et l’apparition des tensions qui provoqueront deux guerres mondiales. Si la fièvre protectionniste qui s’empare des puissances européennes à la fin du XIXe est immédiatement suivie d’une multiplication des conflits directs et coloniaux [2], cela ne doit rien à un hasard de calendrier de la même manière que, n’en déplaise à Jacques Sapir, la conquête du lebensraum nazi, l’invasion fasciste de l’Éthiopie et celle de la Chine par l’armée impériale japonaise répondent toutes et explicitement à cette même logique.

Politic fiction

Si vous n’êtes pas convaincus, je vous propose de faire un petit effort d’imagination. Supposez que nous vivions dans un monde protectionniste ; un monde dans lequel les États-Unis et la Chine n’entretiennent pas ou peu de relations commerciales ; un monde dans lequel Pékin cherche à pérenniser sa domination régionale et à assurer son approvisionnement en (par exemple) charbon et en graphite tandis que Washington se démène pour ouvrir des débouchés aux entreprises américaines en Asie ; un monde dans lequel, en somme, la Chine et les États-Unis se disputent la domination de la péninsule coréenne. Quelles auraient été, selon vous, les conséquences des bravades de Kim III ?

Je vous parle d’un monde où les deux superpuissances ont toutes les raisons du monde d’intervenir militairement – l’une pour soutenir Pyongyang ; l’autre pour venir au secours de Séoul – et pas la moindre raison de retenir leurs coups si ce n’est, éventuellement, une opinion publique défavorable aux États-Unis – détails qui, l’histoire le prouve, n’a que rarement constitué un frein durable aux ambitions des va-t-en-guerre. Laissez-moi vous le rappeler : on a déjà déclenché deux guerres mondiales pour moins que ça.

Ne commettez pas l’erreur qui consiste à croire que de telles horreurs ne peuvent pas se reproduire : c’est une illusion qui nous a déjà coûté très cher en 1939-45. Les guerres ne sont jamais le fruit du hasard et s’expliquent rarement par les justifications mise en avant par ceux qui les déclenchent. Pensez-y et, en conscience, demandez-vous pourquoi l’Europe n’a été ensanglantée par aucun conflit armé majeur depuis bientôt 70 ans.

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[1] Que vous pouvez même espérer rembourser en pillant l’adversaire conquis.
[2] C’est, par exemple, le grand tournant de la politique bismarckienne en 1878 : elle devient colonialiste et protectionniste exactement au même moment.

Le doux commerce et ses ennemis

(Addendum : je vous propose une autre version de ce papier).

Le drame des coréens du nord c’est qu’aucun des deux blocs politiquement actifs dans la région n’a vraiment intérêt à bousculer le statu quo. À Pékin, on le sait, on souhaite avant tout éviter la réunification de la péninsule coréenne qui offrirait un pied-à-terre aux États-Unis avec vue imprenable sur les frontières chinoises mais on prend garde de pas menacer Séoul qui se trouve être sous la protection du plus gros client de la boutique ; à Washington, bien sûr, on se débarrasseraient volontiers de la dynastie des Kim mais ce serait au prix d’un conflit plus ou moins ouvert avec l’Empire du Milieu qui se trouve être leur usine et l’un de leurs principaux créanciers.

Naturellement, c’est terrible pour les coréens qui ont eu la malchance de naître au nord de la DMZ mais notez bien ceci : ce que cette situation illustre parfaitement, c’est que rien n’en moins probable qu’un conflit armé entre les États-Unis d’Amérique et la Chine. S’il y a bien un consensus entre ces deux pays que tout oppose d’un point de vue politique, c’est qu’il faut maintenir coûte que coûte la paix dans la région. Alors on s’envoie des piques sur les valorisations relatives du dollar et du renminbi mais dès qu’un représentant de la dynamiste des Kim s’agite un peu trop, on assiste à une scène comme celle-là :

John Kerry et Li Keqiang à Pékin, le 13 avril 2013.
(Photo Jason Lee. AFP)

C’est-à-dire que non seulement un conflit armé entre les deux superpuissances militaires ne fait même pas partie du champ des possibles mais en plus, les deux s’allient spontanément pour calmer les ardeurs de Pyongyang et éviter que Séoul ne réponde aux provocations. En d’autres termes, là où l’équilibre de la guerre froide reposait sur la menace d’un Armageddon nucléaire, la paix qui règne aujourd’hui en Asie repose essentiellement sur la densité des relations commerciales qui lient ces pays entre eux.

Leçons de l’Histoire

Si les accords du GATT et de Bretton-Woods ont été signés sur les décombres de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas un hasard ; c’est que celles et ceux qui avaient vécu l’entre-deux-guerres avaient parfaitement compris que les causes de ce conflit étaient fondamentalement économiques, liées aux politiques protectionnistes et aux dévaluations compétitives qui avaient caractérisées les années 1930. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, fait-on dire à Frédéric Bastiat, les armées le feront. » N’en déplaise à Emmanuel Todd, la dégénérescence des conflits commerciaux en conflits armés sont une constante historique et procèdent d’une logique implacable pour au moins deux raisons.

La première, la plus évidente, c’est la dissuasion : le coût économique d’un conflit armé augmente proportionnellement avec la densité des liens commerciaux qui les unissent. Attaquer un pays avec lequel vous n’avez pas de relations économiques ne vous coûte, somme toute, qu’un budget militaire [1]. En revanche, agresser un pays qui se trouve être un important partenaire commercial est infiniment plus coûteux : c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui : personne à Pékin n’envisage d’agresser Washington parce que les États-Unis sont des clients (et, accessoirement, des débiteurs) ; personne à Washington ne veut attaquer Pékin parce qu’attaquer la Chine, s’est attaquer ses propres usines (et se priver d’un créancier).

Mais ce n’est pas tout : le protectionnisme et, à plus forte raison, l’autarcie nécessitent très prosaïquement d’être (au moins partiellement) autosuffisant et donc, de disposer d’un territoire suffisamment étendu pour offrir des débouchés et des sources d’approvisionnement à son économie. Mettez de côté les justifications nationalistes et racistes véhiculées par la propagande et ce simple fait explique à lui seul toutes les politiques colonialistes du XIXe et l’apparition des tensions qui provoqueront deux guerres mondiales. Si la fièvre protectionniste qui s’empare des puissances européennes à la fin du XIXe est immédiatement suivie d’une multiplication des conflits directs et coloniaux [2], cela ne doit rien à un hasard de calendrier de la même manière que, n’en déplaise à Jacques Sapir, la conquête du lebensraum nazi, l’invasion fasciste de l’Éthiopie et celle de la Chine par l’armée impériale japonaise répondent toutes et explicitement à cette même logique.

Paix et prospérité

Encore deux ans et nous aurons réussi l’exploit historique qui consiste à enchaîner 7 décennies sans qu’aucun conflit armé majeur ne viennent ensanglanter l’Europe. C’est, de loin, la plus longue période de paix que nous ayons connu de notre histoire et, pardonnez-moi d’enfoncer le clou, rien que pour cette raison, celles et ceux qui en appellent à un retour du protectionnisme et du nationalisme économique ne méritent rien d’autre que notre mépris.

Chaque jour qui passe sans qu’un père et une mère ait à déplorer la mort de leur enfant sur le front est une victoire infiniment plus appréciable et plus précieuse que celles que nous fêtons lors de nos célébrations nationales. L’économie, contrairement à ce qu’affirment les amis de M. Montebourg et de Mme le Pen, n’est pas une guerre mais une compétition pacifique au même titre que n’importe quelle compétition sportive : quel que soit la marche du podium sur laquelle vous monterez, il n’y a pas de perdant ; il n’y a que des gagnants qui célèbrent ensemble cette chance extraordinaire qu’ils ont de vivre dans un monde en paix.

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[1] Que vous pouvez même espérer rembourser en pillant l’adversaire conquis.
[2] C’est, par exemple, le grand tournant de la politique bismarckienne en 1878 : elle devient colonialiste et protectionniste exactement au même moment.

Cheval de fer, acte I

La naissance du rail se perd dans la nuit des temps, elle remonte au moment de l’histoire des hommes où le déplacement récurrent de lourdes charges a justifié qu’ils investissent du temps et de l’argent dans l’élaboration d’un système plus économe en énergie. Dès son origine, le rail est une solution technique à un problème économique. Si les méthodes ont évolué au cours des siècles, du Diolkos [1] grec aux première voies ferrées, elles exploitaient toutes les deux mêmes principes : en imposant à leurs chariots une trajectoire prédéterminée, les hommes économisaient l’énergie nécessaire au guidage et en revêtant cette voie d’un matériau dur, ils réduisaient considérablement le frottement des roues.

Dès la fin du moyen-âge, des systèmes de wagons montés sur des rails de bois vont se répandre dans les mines européennes ; outre la circulation à l’intérieur des exploitations elles-mêmes, ils ont essentiellement vocation à acheminer les marchandises jusqu’à la voie d’eau navigable la plus proche [2]. C’est probablement dans la fonderie anglaise de Coalbrookdale [3] que, dès 1768, on remplace pour la première fois les rails de bois par des rails en fonte moulée et que l’on assiste donc à la naissance du chemin de fer à proprement parler.

L’usage des chevaux comme force motrice pour des transports sur rails primitifs – en l’occurrence des rails en pierre taillée – est attesté dès le début de notre ère en Grèce comme dans l’Empire Romain. Ce mode de traction n’évoluera pratiquement pas pendant des siècles : les exploitations minières du XVIIIe siècle utilisaient des Shetlands à l’intérieur des mines et des chevaux de traits pour acheminer leur production jusqu’à la voie d’eau la plus proche. Mais en moins d’un siècle, l’invention de la machine à vapeur va ouvrir de nouvelles perspectives et permettre l’écriture de quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de la révolution industrielle.

De Papin à Newcomen

Si la force motrice de la vapeur était un principe connu depuis l’antiquité grecque et l’éolipyle de Héron d’Alexandrie (au Ier siècle après J.-C.), force est de constater qu’au cours des 16 siècles qui suivirent, aucune avancée décisive ne fut réalisée en la matière. Alors que le XVIIe siècle est déjà largement entamé, les différents appareils qui cherchent à exploiter la vapeur se bornent à alimenter de petites fontaines et n’ont toujours pas dépassé les deux principaux défis qui les séparent de la machine à vapeur proprement dite : générer suffisamment d’énergie pour qu’elle soit exploitable et transformer cette énergie en mouvement mécanique. S’il est un homme qui va contribuer à résoudre ces deux problèmes fondamentaux, c’est bien Denis Papin.

C’est à Papin que l’on doit l’invention des premiers appareils à haute pression [4] et, au passage, celle de la soupape de sécurité ; c’est lui qui, en 1690, perfectionne les travaux de Christian Huygens [5] et développe un piston capable de transformer la condensation de la vapeur en mouvement mécanique ; c’est enfin peut être à lui que l’on doit la conception du premier véhicule autopropulsé de l’histoire [6]. Mais Papin, piètre entrepreneur qui, à l’image de biens des scientifiques français de l’époque, n’attend sa subsistance que de la puissance publique ou d’un mécène, ne parviendra jamais à donner vie à ses projets.

L’invention de la machine à vapeur proprement dite reviendra donc à Thomas Newcomen, un ferronnier originaire du Devon qui, probablement vers 1710, va trouver un moyen d’exploiter le principe du cylindre à piston de Papin en transmettant le mouvement à un balancier qui actionne à son tour un appareil de pompage ; le tout est destiné à assécher les mines de charbon inondées. Contrairement à Papin, Newcomen cherchera immédiatement à commercialiser son engin et devra pour ce faire s’allier à son compatriote Thomas Savery [7]. Alors que Denis Papin disparait à Londres et probablement dans la misère, les premières machines de Newcomen sont installées dans les mines anglaises ; de son vivant, il en installera une centaine.

Les expériences de Murdoch

Pendant plus d’un demi-siècle, la conception des machines de Newcomen restera pratiquement inchangée jusqu’à ce que James Watt, un ingénieur écossais d’à peine 30 ans, y apporte toute une série d’améliorations décisives et notamment celle qui consiste à séparer la chambre de condensation du piston. Très vite, Watt s’associe avec Matthew Boulton, le propriétaire de la manufacture de Soho, et les deux partenaires fondent Boulton & Watt en 1775 ; entreprise qui deviendra un des fers de lance de la révolution industrielle anglaise.

Mais Watt se refuse obstinément à développer des machines à haute pression qu’il juge trop dangereuses et c’est William Murdoch, une de ses jeunes recrues, qui va en faire une affaire personnelle et y travailler sur son temps libre. Dès 1784, plusieurs témoins affirment avoir vu une voiture à vapeur miniature rouler dans son salon et dévaler les rues de Redruth (Cornouailles). C’est sans doute à l’une de ces démonstrations que Richard Trevithick a assisté.

Il est temps, avant de poursuivre, de rendre hommage à Nicolas-Joseph Cugnot, l’ingénieur militaire français qui, en octobre 1769, fit rouler son fardier à feu [8] ; le premier véhicule autopropulsé dont l’existence est attestée. On sait peu de choses de la vie de Cugnot si ce n’est que c’est le duc de Choiseul, secrétaire d’État de la guerre de Louis XV, qui décide de financer un prototype de son engin avec les « deniers du Roy » ; que les premiers essais, malgré les faibles performances de son moteur à basse pression et quelques problèmes d’équilibre, prouveront au moins qu’il roule et qu’il suffira d’un changement de ministre pour que son fardier sombre dans l’oubli jusqu’à ce que les businessmen anglais nous démontrent l’incurie de nos politiciens [9].

Le diable toussant

Ce colosse d’un mètre quatre-vingt-huit est la bête noire de James Watt. Depuis plusieurs années déjà, il est passé maître dans l’art de modifier les machines de Boulton & Watt pour contourner leur brevet et donc éviter de leur payer des royalties. Il faut dire que Richard Trevithick, outre ses indéniables qualités athlétiques, est aussi un ingénieur passionné et qu’il a, nous l’avons vu plus haut, assisté aux étonnantes expériences de Murdoch sur les moteurs à haute pression et les engins qu’ils permettent de propulser. Depuis 1794, cette idée est devenue une véritable obsession.

Le matin de Noël 1801, Mrs Paul, vénérable habitante de Camborne, se retrouvera nez à nez avec un monstre crachant et toussant d’une tonne et demi au volant duquel Trevithick et son cousin – hilares – parcourent le kilomètre qui les séparent de leur repas de Noël. C’est le Puffing Devil ; c’est, d’après la légende, Mrs Paul qui l’a baptisé ainsi ; c’est en réalité son deuxième voyage sur les routes de Cornouailles (un premier essai avait eu lieu la veille… au cas où) et c’est la première fois qu’un engin capable de transporter un homme par la seule force de la vapeur roule en Angleterre [10].

Après plusieurs autres essais – notamment à Londres sur Oxford Street – Trevithick doit se rendre à l’évidence : comme l’avait compris Papin bien avant lui, l’état des routes de l’époque ne permet à de tels engins d’être commercialement exploitables. C’est probablement en 1802, alors qu’il travaille pour la fonderie de Coalbrookdale (que nous avons déjà croisé plus haut), que lui vient l’idée décisive qui lancer la révolution ferroviaire : faire rouler ses engins sur des rails métalliques.

500 guinées pour une révolution

Dès l’année suivante, alors qu’il travaille pour l’usine sidérurgique de Pen-y-Darren, il va justement avoir une occasion en or de tester ce prototype : Samuel Homfray, son employeur, cherche une solution pour acheminer sa production jusqu’au port de Cardiff en évitant les canaux surchargés. Le projet initial de Homfray était d’utiliser des wagons tirés par de chevaux mais, devant l’insistance de Trevithick, il accepte de financer le premier prototype de locomotive de l’histoire et parie même 500 guinées sur le succès de de son ingénieur.

Le 21 février 1804, la locomotive de Richard Trevithick s’élance sur les rails à Pen-y-Darren en tirant cinq wagons chargés de 10 tonnes d’acier et de 70 hommes et parviendra à Abercynon, un village en contrebas, en 4 heures et 5 minutes. Malgré un contretemps à la remontée et quelques rails massacrés au passage [11], la nouvelle du succès de cette prouesse technologique va se répandre comme une trainée de poudre dans toute l’Angleterre. C’est l’acte de naissance du train et le début d’une des plus formidables aventures technologique, économique et humaine de l’histoire.

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[1] Le Diolkos était une double voie dallée longue de 6 à 8 kilomètres qui permettait de transporter des bateaux au travers de l’isthme de Corinthe ; il fut probablement utilisée dès le VIIe siècle avant J.-C.
[2] L’acheminement des marchandises à l’intérieur des terres se fait essentiellement par voie fluviale jusqu’à ce que, notamment à partir du XVIIIe siècle, le percement de canaux artificiels et les progrès des écluses permettent de densifier le réseau naturel.
[3] C’est dans ce modeste village du Shropshire dont nous reparlerons plus loin que, le 10 janvier 1709, Abraham Darby (1678-1717) réalisera la première coulée au coke permettant ainsi de réduire considérablement les coûts de production de la fonte.
[4] Le Digesteur, le premier autocuiseur de l’histoire en 1679.
[5] Papin devient l’assistant de Christian Huygens à l’Académie royale des sciences de Paris en 1671 ; c’est également à cette période qu’il rencontre Gottfried Leibniz avec qui il correspondra sa vie durant.
[6] Nous ne disposons, à ce propos, que d’une lettre adressée Leibniz et datée du 25 juillet 1698 dans laquelle il écrit « j’ay fait un petit modèle d’un chariot qui avance par cette force : et il fait, dans mon poele, l’effect que j’en avois attendu : mais je crois que l’inégalité et les detours des grands chemins rendrons cette invention tres difficile à perfectionner pour les voitures par terre ; mais pour les voiture par eau, je me flatterois d’en venir à bout assez promptement si j’avois plus de secours que j’en ay… »
[7] Savery avait déposé en 1698 un brevet qui lui garantissait l’exploitation de toutes les machines destinées à « élever de l’eau par la force du feu » ; son miner’s friend fût un échec patent mais ce brevet lui permit de bénéficier largement de l’invention de Newcomen.
[8] Un fardier désigne, d’une manière générale, un véhicule destiné à transporter de lourdes charges ; celui de Cugnot, appliqué au domaine militaire, avait vocation à transporter des pièces d’artillerie.
[9] Vers 1800, un commissaire général de l’artillerie de Bonaparte tentera bien d’exhumer le projet ; mais sans succès.
[10] Le Puffing Devil ne survivra pas à son troisième essai : il partira en fumée le 28 décembre 1801 à la suite d’une des étourderies dont Trevithick était coutumier.
[11] La ligne avait été prévue pour des chevaux ce qui implique, en particulier, que les rails n’étaient pas reliés par des traverses.

Innovation 2030

En juillet 1994, Gérard Théry, ingénieur général des télécommunications que beaucoup considèrent comme le père du Minitel, remet son rapport sur les autoroutes de l’information [1] à Édouard Balladur. Dans l’esprit de cet éminent expert cela ne fait aucun doute : le futur réseau devra s’inspirer de l’architecture centralisée du réseau Teletel et c’est aux pouvoirs publics qu’incombent la lourde responsabilité de planifier son développement et d’inciter les acteurs publics et privés – à commencer par France Télécom – à investir massivement dans cette technologie d’avenir. Quant à Internet, la conclusion de Gérard Théry est sans appel : ses limites, écrit-il, « démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial. » C’était en 1994 ; vous connaissez la suite.

Lorsque celles et ceux qui ont moins de trente ans aujourd’hui lisent ce monument de colbertisme technocratique, ils commettent en général l’erreur de croire que son auteur était un vieil imbécile incompétent. Rien ne saurait être plus faux. En 1994, Gérard Théry était, de l’avis de tous, l’un des plus éminents spécialistes français du secteur des télécommunications et vous auriez eu toutes les peines du monde à trouver plus compétent que lui. Mais le fait est que M. Théry, malgré son indiscutable compétence technique et un curriculum vitae long comme le bras, était au homme de chair et de sang qui, comme vous et moi, ne pouvait pas prédire l’avenir.

Le mythe de la Pythie

Projetez-vous une vingtaine d’années en arrière, à l’époque où Édouard Balladur commande ce rapport, et posez-vous cette simple question : qui aurait pu prévoir ce qui est advenu depuis ? Lorsque Gérard Théry prédit que « l’ADSL n’offre pas de perspectives d’évolution » (plus de 90% des connexions aujourd’hui), Internet compte une grosse dizaine de millions d’utilisateurs et moins de 3 000 sites [2] et le premier fournisseur d’accès destiné au grand public vient à peine d’ouvrir en France ; le premier réseau GSM de téléphonie mobile français fête tout juste son deuxième anniversaire et moins de deux ménages français sur dix disposent d’un ordinateur personnel (sept sur dix aujourd’hui) ; les modems à bas débit se connectent à grand renfort de « CriiiiBoingBoings » et nous étions encore nombreux à nous demander s’il fallait vraiment remplacer nos cassettes audio et nos vinyles par des CDs.

Laissez-moi affirmer l’évidence : personne n’aurait pu prévoir ce qui s’est passé depuis et, aujourd’hui encore plus qu’hier, anticiper les évolutions technologiques des vingt années à venir relève de la boule de cristal, de la divination pure et simple. C’est impossible, personne n’en est capable et ceux qui prétendent le contraire sont des fumistes qui cherchent à se faire passer pour la prêtresse de l’oracle de Delphes. C’est même, conformément aux prédictions de l’effet Dunning-Kruger, un moyen robuste de distinguer les vendeurs de soupe des véritables experts : là où les premiers distribuent leurs oracles avec toute la conviction dont sont capables les diseurs de bonne aventure, les seconds, eux, redoublent de prudence dès lors qu’il est question de prévoir quelque chose à plus d’un an.

Essais et erreurs

Cette croyance selon laquelle on peut planifier et organiser l’innovation technologique à long terme n’est, précisément, rien d’autre que ça : une croyance. Si l’histoire des trois derniers siècles, des machines à vapeur à Internet et passant par le train, doit nous enseigner quelque chose en matière d’innovation, c’est justement qu’elle ne se décrète pas, qu’elle a toujours été le fruit de la rencontre d’une initiative individuelle et d’un marché et, enfin, que les rares projets centralisés et pilotés par la puissance publique qui n’ont pas été des gouffres financiers ont finalement abouti grâce au marché et d’une manière que personne n’avait prévu.

Considérez l’histoire d’Internet, justement, et la manière dont il a évolué d’un très confidentiel projet militaro-universitaire en un réseau universel et décentralisé. Souvenez-vous du projet Cyclades de Louis Pouzin, qui aurait pu devenir l’internet français dès le début des années 1970 et qui a été purement et simplement abandonné sous la pression des ingénieurs télécoms qui préféraient pousser le Minitel [3]. Remontez le temps et souvenez-vous de cette France colbertiste qui avait Denis Papin sous la main et s’est débrouillée pour que ces inventions soient développées par un entrepreneur anglais [4] ; souvenez-vous du plan Freycinet (1879) qui n’a réussi qu’à ruiner les compagnies qui avaient construit notre réseau ferroviaire et à précipiter leur nationalisation en 1938… On pourrait en remplir des bibliothèques.

Ne vous méprenez pas : il n’est pas question de dire ici que l’État est incapable d’avoir de bonnes idées ni que celles issues du secteur privé sont systématiquement bonnes : le fait est que l’innovation est un processus de découverte, d’essais et d’erreurs et que l’État, s’il sait faire des essais, est absolument incapable de reconnaitre ses erreurs. Le volontarisme d’État, en matière de grands projets économiques, est une extraordinaire machine à gaspiller, à prendre ses désirs pour des réalités et à confondre investissements et satisfaction d’impératifs politiques immédiats. La planification économique ne fonctionne pas ; le seul système qui ait jamais produit de l’innovation et de la croissance, c’est un système dans lequel des entrepreneurs privés proposent à un marché qui dispose – c’est ce que l’on appelle le capitalisme et l’économie de marché.

Élites à la manœuvre

Et voilà que ce 19 avril, entre deux réformes sociétales destinées à occuper la une des journaux, notre actuel gouvernement a « installé » sa commission Innovation 2030 ; laquelle, présidée par Mme Anne Lauvergeon, a reçu pour mission – sans rire – de « proposer au gouvernement, d’ici à l’été, les secteurs et les technologies où la France est susceptible d’occuper des positions de leader à l’horizon 2030, en privilégiant les activités qui répondront aux besoins de la société de demain et créeront la plus grande valeur et le plus d’emplois sur notre territoire. [5] »

Nous y revoilà. Dans la grande tradition de l’État stratège contre la myopie des marchés, nous allons encore une fois financer à grand renforts d’argent public une énième commission Théodule chargée de rien de moins que d’identifier les besoins de la société dans vingt ans. Entendez-moi bien : je n’ai aucun commentaire à faire sur le choix de Mme Lauvergeon pour présider ce nouvel ersatz du colbertisme technocratique à la française mais ce que je tiens en revanche pour certain, c’est qu’à la lecture de leurs conclusions dans quelques années, nos enfants se rouleront par terre. Les innovateurs des années 2030, vous ne les trouverez ni dans les couloirs de l’Assemblée nationale, ni à la direction des grandes entreprises : en ce moment, ils partagent leur temps entre l’école primaire et le bac à sable.

Mais nos élites visionnaires sont sûres d’elles-mêmes. Après avoir consciencieusement massacré les capacités de financement du secteur privé à coup de taxes et de règlementations [6], les voici donc qui se piquent de prévoir le futur et de remplacer ce qu’ils ont détruit par une Banques publique d’investissement et une nouvelle commission technocratique. Je prends un pari avec qui le veut : d’ici 2030, la première aura fait faillite dans un grand scandale de détournement de fonds et aucun – je dis bien aucun – des investissements d’avenir sélectionnés par la seconde n’aura été autre chose qu’un gouffre financier.

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[1] Gérard Théry, Les autoroutes de l’information (1994).
[2] Contre près de 2,4 milliards d’utilisateurs et environ 634 millions de sites aujourd’hui.
[3] Dont le succès, soit dit en passant, tient notamment aux services du Minitel rose…
[4] Thomas Newcomen. La machine de Thomas Savery n’était non seulement pas une machine mais surtout, c’était un hoax et le meilleur argument que je connaisse contre le régime de la propriété intellectuelle.
[5] Selon les termes du communiqué de l’Élysée.
[6] Voir notamment les effets de Bâle III et de Solvabilité II sur la capacité des banques et des compagnies d’assurance à financer le capital-risque.

Austérité à l’européenne

Voici un graphique qui résume les politiques budgétaires des 12 premiers membres de la zone euro de 1981 à 2013 [1] :

Les tirets noirs représentent la balance budgétaire consolidée des 12 États en pourcentage du PIB ; la bande grisée correspond aux extrêmes par pays ; la courbe rouge représente le déficit budgétaire structurel de l’État français et, enfin, la droite bleue indique tout simplement l’équilibre budgétaire.

Si, dans les éléments de langage modernes, ce type de politiques budgétaires relève de l’austérité ou de la rigueur, alors je ne saurais que réitérer un conseil déjà donné plusieurs fois ici : vendez vos obligations souveraines et n'en rachetez surtout pas.

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[1] Fonds Monétaire International, World Economic Outlook database (MàJ oct 2012) ; les données pour 2013 sont des estimations du FMI.

Bientôt le podium

Et puisque nous y sommes, voici les deux mêmes graphiques pour les revenus publics, toujours en pourcentage du PIB.

De 1981 à 2013 :

Les estimations du FMI pour 2013 :

Encore un petit effort

Selon les données du FMI [1], l’État français devrait dépenser en 2013 l’équivalent de 56,12% de notre PIB. Le graphique ci-dessous illustre l’évolution de notre dépense publique par rapport à celles de 184 autres pays [2].

Les tirets noirs représentent la dépense publique moyenne de l’échantillon ; les bandes grisées correspondent à la moyenne plus ou moins un écart-type ; la courbe rouge indique le niveau de dépense publique de la France et les tirets bleues correspondent à la dépense publiques agrégée de la Suède, de la Norvège et de la Finlande – c’est-à-dire au fameux modèle scandinave [3].

En 2013, le classement mondial des États les plus dépensiers (or Cuba et Corée du nord) devrait donc ressembler à ceci :

Chaque colonne de codes ISO correspond à une tranche de dépenses publique exprimées en pourcentage du PIB (i.e. [0% : 5%[, puis [5% : 10%[, [10% : 15%[ etc.). Selon le FMI, donc, nous devrions donc nous trouver cette année dans la tranche [55% : 60%[ aux côtés du Danemark, de la Lybie et du Lesotho. Au-dessus, on ne trouve que l’Irak, Tuvalu et Kiribati… autant dire pas grand monde.

J’aimerais vous dire qu’une dépense publique supérieure à 100% du PIB est impossible mais ce n’est pas le cas : Kiribati y est arrivé 3 fois (1990, 2001 et 2002), l’Irak l’a fait en 2004, Tuvalu en 2010 et le record absolu appartient au Koweït qui a dépensé 204,17% de son PIB… de l’année 1991, vous l’aviez deviné.

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[1] Fonds Monétaire International, World Economic Outlook database (MàJ oct 2012); les données pour 2013 sont des estimations du FMI.
[2] Les données ne sont pas disponibles pour tous les pays et pour toutes les années : en 1981, elles ne sont disponibles que pour 26 pays ; 82 pays en 1991 ; 171 pays en 2001 et 185 pays depuis 2011.
[3] Les données du Danemark ne sont pas disponibles sur l’ensemble de la période ; en incluant les dépenses de Copenhague, il est vraisemblable que cette courbe serait légèrement plus élevée.

Update : du point de vue des revenus aussi, nous serons bientôt sur le podium.

Productivité et taux d’emploi

Avec E, le nombre de personnes occupant un emploi dans une économie donnée, on peut réécrire le PIB par habitant de la manière suivante [1] :

Dans cette équation, p peut être considéré comme un proxy de la productivité du travail des personnes employées ; c’est la quantité de richesse moyenne créée par chaque personne qui travaille ; la résultante de la quantité et de l’efficacité du travail fourni par chacun. Par ailleurs, le rapport de la population employée sur la population totale que nous notons ici e peut être interprété comme un taux d’emploi qui dépend de facteurs démographiques (la proportion d’enfants et de retraités) mais aussi du taux d’emploi de la population active (i.e. conceptuellement : 1 moins le taux de chômage).

En utilisant les données du FMI [2], on peut représenter les PIB par habitant (en US$, moyennes de 2009 à 2013) de quelques pays riches pour lesquels les données sont disponibles de la manière suivante :

Les bandes grisées correspondent à des quartiles de PIB par habitant ; la bande inférieure est celle des 25% les moins élevés de l’échantillon (Grèce, Espagne, Corée du sud…) ; la suivante (plus foncée) correspond au 25% suivants (France, Royaume-Uni, Allemagne…) ; la ligne rouge est la médiane et ainsi de suite.

Graphique à interpréter avec toutes les précautions qui s’imposent (mesure du PIB, qu’est-ce que l’on appelle une personne employée, interdépendances entre ces deux ratios…).

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[1] Bien sûr, c’est une tautologie ; vous pouvez remplacer E par n’importe quel chiffre, cette égalité reste vrai.
[2] Fonds Monétaire International, World Economic Outlook database (MàJ oct 2012).

Exception culturelle et taux d’emploi

Depuis 1981, la part des français qui occupent un emploi – c’est-à-dire qui contribuent à la production de richesse de notre économie – est relativement stable autour de 40%. Le maximum a été atteint en 2001 (41,8%) et le minimum en 1994 (39,1%). Les (plus ou moins) 60% restant regroupent les enfants, les retraités et les chômeurs.

Un exercice instructif peut consister à comparer notre situation à celles d’autres pays : pour ce faire, j’utilise les statistiques [1] de la World Economic Outlook database (MàJ oct 2012) du Fonds Monétaire International pour la France et les 28 autres pays pour lesquels les données sont disponibles sur l’ensemble de la période [2].

Voici les résultats :

La courbe bleue représente donc le taux d’emploi [3] de la population française de 1981 à 2013 (les dernières années sont basées sur les estimations du FMI). Les tirets noirs correspondent au taux d’emploi des 28 autres pays (somme des populations employées rapportée à la somme des populations). La courbe blanche est le taux d’emploi moyen des 29 pays (moyenne arithmétique simple) ; elle est encadrée par une zone grisée qui correspond à la moyenne plus ou moins un écart-type. Enfin, les courbes grises indiquent, pour chaque année, les taux d’emploi minimum et maximum du panel (i.e. ce n’est pas toujours le même pays).

Au cas où vous-vous demanderiez où se trouvent les pays du Club Med et, en particulier, les champions toutes catégories de la dette publique (Grèce et Italie), les voici :

On pourra, dans un second temps, disserter sur la part de cette population employée qui travaille (directement ou indirectement) pour l’État, sur le nombre d’heures effectivement travaillées (i.e. voir notamment les congés payés) etc.

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[1] « LP » pour la population totale et « LE » pour la population employée.
[2] Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Chypre, Corée du sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, Grèce, Hong Kong, Irlande, Islande, Israël, Italie, Japon, Luxembourg, Norvège, Nouvelle Zélande, Pays-Bas, Portugal, Royaume Uni , Singapour, Suède, Suisse et Taiwan.
[3] Il est inutile de me rappeler que ce n’est pas là la définition académique d’un taux d’emploi.

Modèle évolutif K

« In three words I can sum up everything I've learned about life — It goes on. »
-- Robert Lee Frost

Nous, homo sapiens, sommes une espèce de la famille des hominidés, une ramification de l’ordre des primates et donc des mammifères placentaires. De toute évidence, nous sommes une espèce particulièrement douée. On a souvent cité ce fameux pouce opposable, notre capacité à coordonner nos actions, notre faculté à échanger et transmettre nos expériences – après tout, peu importe : le fait est que nous sommes, jusqu’à preuve du contraire, l’espèce la plus évoluée de cette planète mais que nous n’en demeurons pas moins une espèce animale.

Comme tous les animaux, nous avons développé – sélection, adaptation ou combinaison des deux – un modèle évolutif propre à assurer la survie de notre espèce. En l’occurrence, et pour retenir la classification proposée par MacArthur et Wilson [1], nous sommes la quintessence du modèle évolutif K.

Collaboration sociale

Contrairement à de nombreuses espèces – en général des animaux de petite taille à courte durée de vie – qui misent sur le nombre de leurs descendants pour compenser le fort taux de mortalité de ces derniers (modèle évolutif r), toute l’histoire de notre espèce tend vers une amélioration de nos conditions de vie qui améliore notre espérance de vie, retarde notre maturité sexuelle et nous pousse à prendre soin de nos enfants.

C’est de cet impératif qu’est née notre cellule sociale la plus élémentaire : la famille. Nous n’avons pas besoin de familles pour nous reproduire ; nous avons besoin de familles pour élever nos enfants, pour les protéger et les nourrir alors qu’ils ne peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins, pour leur transmettre nos connaissances et nos expériences. C’est, pour suivre Hume [2], probablement de cette forme la plus élémentaire de coopération sociale que découlent toutes les autres.

Nos familles sont un lieu de coopération sociale, de division du travail. Pendant des millénaires et dès leur plus jeune âge, les garçons étaient élevé dans l’idée qu’ils auraient, le jour venu, la lourde responsabilité de subvenir aux besoins de leur future famille tandis que les filles grandissaient dans l’attente du moment où elles seraient appelées à veiller à l’organisation interne du foyer.

Mettez de côté les artifices légaux qui privaient les femmes de droits civiques et les revendications féministes modernes et que reste-t-il ? Une organisation rationnelle qui, dans un monde où la force physique était un déterminant essentiel de la capacité d’une famille à subvenir à ses besoins (du point de vue de la production – chasse, travaux des champs… – mais aussi de la protection) attribuait ce rôle aux hommes ; une société dans laquelle hommes et femmes se partageaient la charge de travail de la manière la plus efficace qu’il puisse être.

Le monde de l’intelligence

Mais les temps changent. Pour la première fois dans l’histoire de notre humanité, la force physique devient une qualité subalterne dès lors qu’il est question d’assurer la subsistance d’une famille. De sociétés essentiellement agricoles puis industrielles, notre monde évolue irrémédiablement vers une économie massivement dominée par les services ; c’est-à-dire par l’intelligence. C’est un monde dans lequel les attributs naturels des hommes ne justifient plus le rôle que nos antiques traditions leur attribuaient jusque-là : dès lors que le bien-être matériel du foyer dépend plus de l’intelligence que de la force, les femmes font jeu égal avec nous.

Si vous êtes trentenaire ou jeune quadra, vous savez nécessairement ces choses-là. Comparez votre implication en matière d’éducation de vos enfants et de travaux ménagers à celle de votre père ; considérez l’implication professionnelle de votre épouse par rapport à celle de sa mère : nous sommes, dans toute l’histoire du genre humain, la première génération à connaitre une telle révolution. La féminisation du monde du travail et le partage accru des tâches domestiques ne doivent rien au hasard, ce sont des conséquences logiques des progrès techniques que nous avons réalisé.

Cette évolution, selon toute vraisemblance, est inévitable et elle est déjà largement entamée. Mais notez bien ceci : c’est une évolution spontanée de notre organisation sociale, elle est intervenue, partout dans le monde développé, sans qu’aucun plan centralisé ne l’ai imposée. Elle s’est imposée d’elle-même. C’est, là aussi, typique des espèces à stratégie K : nous nous sommes adaptés à un changement de notre environnement sans que personne ne l’organise, sans que rien ne nous l’impose. Sans grands discours ni grandes théories, la vie continue.

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[1] Robert MacArthur et Edward O. Wilson, The Theory of Island Biogeography (1967).
[2] David Hume, A Treatise of Human Nature (1739-40), voir notamment le livre III, partie II, section 2.

Le culte du cargo

Décidée dès février 1942 par l’amiral Ernest King, la campagne des îles Salomon ne vise pas seulement à bloquer l’avancée de la marine impériale japonaise mais aussi à implanter des bases américaines sur les îles des mers du sud en vue d’une contre-attaque. Une des priorités de King, c’est l’archipel des Nouvelles-Hébrides [1] qui commence à être investie le 29 mars lorsque la US Navy couvre littéralement la baie de Mele, à côté de Port-Vila, de vaisseaux de guerre. Mais c’est surtout à partir du mois de mai, alors que la bataille de mer de corail fait rage, que les opérations vont réellement prendre de l’ampleur : une nuée de marines et seebeas [2] vont littéralement faire doubler la population de l’île Espiritu Santo du jour au lendemain.

En quelques semaines, ce sont ainsi des milliers de tonnes de matériel qui vont être débarquées, des baraquements et des hôpitaux qui vont être construit et toute la logistique d’approvisionnement de l’US Navy qui va se mettre en place. Pour les natifs néo-hébridiens – notamment ceux des îles les plus isolées de l’archipel – une telle profusion est une source continuelle d’émerveillement et ce, d’autant plus que les seabees, bienveillants à leur égard, n’hésitent pas à réquisitionner nourriture et matériel pour les leur donner. C’est dans ce contexte, s’appuyant de vieilles croyances locales, que va se développer le culte du cargo.

Mettez-vous à la place d’un mélanésien : que voyez-vous ? Un américain, s’adressant à un objet métallique [3], demande de quoi nourrir quelques milliers d’hommes pendant un mois et, comme par magie, un bateau livre la commande en quelques jours. Pour les néo-hébridiens qui n’ont pas la moindre idée de la machine de production qui se cache derrière cet appel radio, c’est une corne d’abondance, un miracle qui relève de l’intervention divine. Pour eux qui n’ont jamais quitté leur petit îlot perdu du Pacifique et qui ont dû, jour après jour, travailler dur pour obtenir leurs maigres moyens de subsistance, cette manifestation de la puissance des dieux des seabees va donner lieu à l’émergence d’un véritable culte : il suffit de demander et leurs vœux sont exaucés.

Demandez, vous serez exaucés

Voici maintenant plusieurs siècles que l’émergence du capitalisme moderne nous a permis, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, de nous arracher à la misère séculaire qui caractérisait la vie de nos ancêtres. Nous vivons dans un monde d’abondance, un monde dans lequel les chaînes de production ont atteint un tel degré de complexité qu’aucun d’entre nous n’est capable de décrire précisément comment ces biens et ces services que nous consommons chaque jour parviennent jusque dans nos mains. Et comme les mélanésiens, nous en sommes venus à développer une forme de culte du cargo : nous en sommes venus à nous convaincre que c’est de notre demande que dépend cette profusion.

Il faut, nous dit-on, soutenir et accroître la demande ; l’épargne, nous dit-on encore, est nuisible ; il faut consommer et même s’endetter pour consommer encore plus. Qu’une récession frappe et le cœur des voix qui appellent l’État à emprunter pour relancer la demande parviendrait presque à nous faire croire qu’un déficit budgétaire de 3% du PIB est une politique d’austérité. Le fait est que nos manuels d’économie, le discours de nos dirigeants et jusqu’à la présentation des grands agrégats de comptabilité nationale soutiennent, unanimes, l’idée selon laquelle notre demande serait limitée tandis que nos capacités de production, elles, seraient infinies.

Mais cette froide réalité que nous avons perdu de vue, c’est que si la demande en poisson d’un mélanésien affamé est bien réelle, tant qu’il restera assis sur la plage, elle demeurera insolvable ; pour que cette demande devienne consommation, il faudra d’abord qu’il aille pêcher du poisson ou qu’il produise quelque chose qu’il pourra échanger contre du poisson. Il n’y a pas moyen de s’en sortir : sauf intervention divine, toute richesse doit être produite avant d’être consommée et notre capacité à produire plus demain, à faire croitre la taille du gâteau que nous nous partagerons, dépend des investissements que nous faisons aujourd’hui.

Capitalisme = capital + isme

Ce que nous appelons croissance économique, c’est notre capacité à produire plus de richesse cette année que l’an dernier. Il y a deux manières d’y parvenir. La première consiste à être plus nombreux à produire. De toute évidence, notre volume de production global augmentera mais, comme le nombre de bouches à nourrir augmentera proportionnellement, nous ne vivrons pas mieux. D’où la seconde méthode : réaliser des gains de productivité ; c’est-à-dire trouver un moyen d’augmenter la quantité de richesses produite par chacun d’entre nous. Si l’histoire des derniers siècles doit nous avoir appris quelque chose, c’est bien que cette capacité à améliorer nos processus de production dépend de nos investissements, de notre capacité à accumuler du capital et donc, de notre épargne.

Rappelons une évidence : un investissement dont l’objectif n’est pas de générer des profits futurs n’est pas un investissement. C’est une consommation. Lorsqu’un de nos dirigeants investit l’argent des contribuables – présents ou futurs – dans des projets qui n’ont pas d’autre objet que de soutenir la demande en créant des emplois inutiles, c’est un acte de consommation – de satisfaction de notre demande immédiate – au détriment de nos investissements – c’est-à-dire de notre croissance future. Nous agissons, en somme, comme un village de pêcheur qui brûle ses bateaux pour faire cuire ses derniers poissons.

Cette année, alors que nous exécuterons notre 38ème budget déficitaire d’affilée, que les capitaux et nos jeunes entrepreneurs fuient notre pays et après avoir ruiné notre capacité d’épargne, les pouvoirs publics menacent de consommer le stock qui reste. Tout ceci n’est que folie. Le culte du cargo est en train de nous ruiner et nous continuons imperturbablement à agir comme si cette chimérique divinité allait finir par exaucer nos vœux. Ce qui, bien sûr, n’arrivera jamais.

Choc de productivité

Alors oui, nous avons besoin d’un choc de productivité, nous avons besoin d’épargne et d’investissements mais nous avons besoin d’une épargne privée et d’investissements privés. Si nous devons retenir deux faits que la grotesque opération mani pulite à laquelle nous avons assisté ces derniers jours a mis en lumière, c’est bien qu’au regard de leurs émoluments, le patrimoine de nos élus est ridicule [4] et qu’aucun d’entre eux n’a jamais investi un centime dans autre chose de l’immobilier défiscalisé. Si nos élites politiques n’ont pas la moindre idée de ce qu’est un investissement, les français, eux, savent : qu’attendons-nous pour les laisser enfin faire ?

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une banque publique d’investissement mais d’une réglementation bancaire qui ne pénalise pas les prêts aux entreprises. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une taxe sur les transactions financières, mais de marchés des capitaux les plus liquides et les plus efficients possibles. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un matraquage fiscal des entrepreneurs mais au contraire, d’une fiscalité qui ne décourage pas la prise de risque. Ce dont nous avons besoin, enfin, ce n’est pas de subventions ni d’aides publiques mais juste d’un peu de liberté.

Le véritable courage en politique ne consiste pas à invoquer les bienfaits du cargo mais à reconnaitre enfin que la croissance, des machines à vapeur de Thomas Newcomen à l’iPhone de Steeve Jobs, a toujours trouvé sa source dans l’initiative privée. La transition de notre économie suradministrée et dépensière vers une véritable économie entrepreneuriale sera, n’en doutez pas, douloureuse et se traduira même probablement par une récession – le temps que de bons investissements remplacent nos mauvaises dépenses – mais c’est à ce prix que nous investirons vraiment dans notre futur.

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[1] Un archipel de l’océan Pacifique qui, avec les îles Banks et les îles Torrès, forme l’actuel Vanuatu.
[2] Ou CBs pour Construction Batallions, une unité de génie militaire de l’US Navy.
[3] Qui se trouve, vous l’aurez deviné, être un poste émetteur-récepteur de radio.
[4] On supposera, bien sûr, que les déclarations de patrimoine évoquées ici sont sincères.

La grande pile de cash

La base monétaire est essentiellement composée de deux éléments : les billets de banques et les comptes créditeurs des banques commerciales auprès de la Fed. En principe, les soldes de ces derniers correspondent aux réserves obligatoires imposées aux banques par la réglementation bancaire. Or, depuis le début de la crise, les banques américaines – et en particulier les filiales américaines de banques étrangères – ont littéralement fait exploser le crédit de ses comptes et maintiennent désormais des réserves excédentaires de près de $1,7T.

Le graphique ci-dessous illustre l’ampleur du phénomène : la ligne continue claire correspond à la base monétaire qui explose à partir de septembre 2008 ; la ligne pointillée claire correspond aux réserves obligatoires et aux billets de banque ; l’écart entre ces deux dernières (la zone grisée) correspond aux réserves excédentaires et, enfin, la ligne foncée correspond à M1.

On peut observer ce même phénomène à l’actif des banques américaines : alors que le montant total des prêts accordés (Loans & Leases) peine à retrouver les niveaux de fin-2008, le montant de cash détenu par les banques explose à partir de septembre 2008.

En d’autres termes, sur les $2T injectés par la Fed depuis le 30 septembre 2008, environ $1,6T sont détenus par les banques sous forme de réserves excédentaires et seuls un peu plus de $0,3T ont trouvé leur chemin dans l’économie et sont désormais comptabilisés dans M1.

Cette situation s’explique probablement par une combinaison des trois éléments suivants :

  1. Les banques sont frileuses ; d’une part, elles réagissent à un environnement macroéconomique qui est loin d’être serein et, d’autre part, elles anticipent certainement une remontée des taux et l’effet ciseau dans lequel elles se sont fait prendre lors du cycle précédent ;
  2. La demande de crédit est faible : dans un environnement qui reste anxiogène, les ménages comme les entreprises se montrent extrêmement prudents en matière d’endettement – et ce, d’autant plus que ces dernières ont passé la crise à stocker des liquidités ;
  3. Les réserves des banques auprès de la Fed sont rémunérées à hauteur de 0,25% - c’est peu mais c’est mieux que rien.

Quoiqu’il en soit, nous avons aujourd’hui une gigantesque pile de cash qui n’attend plus que quelques bonnes nouvelles macroéconomiques pour se déverser dans l’économie et provoquer, au choix, (i) de l’inflation au sens du CPI, (ii) des bulles spéculatives (i.e. de l’inflation sur les actifs financiers risqués) ou (iii) les deux à la fois. La Fed a naturellement parfaitement conscience du problème : toute la question est de savoir si elle tentera de contrôler le mouvement en faisant remonter les taux ou par voie règlementaire (i.e. en augmentant les taux des réserves obligatoires par exemple).

Ich bin ein Berliner !

Lors du référendum du 20 septembre 1992, 34,4% du corps électoral français se prononçait en faveur de l’adoption du traité de Maastricht contre 33% de « non ». Ce jour-là, nous avons fait une promesse ; nous nous sommes engagés en tant qu’État à respecter un certain nombre de règles budgétaires qui incluait – notamment – un déficit budgétaire inférieur ou égal à 3% du PIB et une dette publique brute inférieure ou égale à 60% du PIB. C’était le Pacte de Stabilité et de Croissance.

Que l’initiative de ce pacte soit d’origine teutonne, c’est l’évidence même et nul ne songe à le contester [1] ; mais si les pro- et les anti-Maastricht ont été particulièrement volubiles dès lors qu’il était question de le dénoncer ou de l’encenser, on a rarement entendu quiconque expliquer pourquoi, précisément, nos voisins d’outre-Rhin en avait fait une condition de leur participation à la monnaie unique.

Unicité de la politique monétaire

Toutes choses égales par ailleurs, si l’un des États d’une zone monétaire s’endette plus que de raison, il est plus que vraisemblable que le taux auquel il peut espérer emprunter augmente. Il y a, à cela, au moins trois raisons. D’une part, c’est la loi de l’offre et de la demande : à offre de financement constante, une augmentation de la demande se traduira par une hausse du prix – c’est-à-dire du taux. Par ailleurs, ce surcroît d’endettement se traduira par une dégradation de sa solvabilité et donc, par un taux plus élevé. Enfin, un État endetté est toujours tenté d’utiliser la planche à billet pour financer ses dépenses ; c’est-à-dire, en l’occurrence, de quitter la zone, rétablir une monnaie nationale et la dévaluer dans la foulée – d’où la prudence de ses créanciers et donc, encore une fois, des taux plus élevés.

Or, sur le territoire qu’il contrôle (fiscalement), l’État est par nature l’emprunteur qui bénéficie des taux les plus bas [2] pour la bonne et simple raison qu’il peut fiscaliser ses résidents à loisir avant d’être lui-même en situation de faillite. Dès lors, lorsque le taux auquel l’État emprunte se dégrade, ce sont tous les taux pratiqués sur son territoire qui dégradent avec – des banques aux particuliers en passant par les entreprises : le coût des emprunts augmente pour tout le monde ce qui, naturellement, entraine une contraction du crédit, une baisse de l’investissement et donc de la croissance.

En principe, nos États modernes disposent d’un instrument adapté à ce type de situations : la politique monétaire. En l’occurrence, en bonne application du policy mix néokeynésien, cette phase d’endettement de l’État est supposée coïncider avec le moment où la banque centrale fait justement baisser les taux en injectant de la monnaie dans le système. Seulement, dans notre scénario, l’unique banque centrale se trouve confrontée à une situation inextricable : dans une partie de la zone, les taux s’envolent et dans l’autre, ils s’effondrent [3]. En d’autre terme, il est impossible de mettre en œuvre une politique monétaire unique.

Passager clandestin

La seule solution autre qu’une explosion pure est simple de la zone consiste donc à rétablir l’unicité de la politique monétaire et donc, à faire baisser manu militari les taux des États endettés. La méthode est des plus simples : il faut et il suffit que la banque centrale achète massivement leurs obligations sur le marché et, pour ce faire, qu’elle créé de la monnaie. Or voilà, non seulement les allemands ont, profondément ancrés dans leur mémoire collective, une aversion certaine pour ce type de politique [4] mais en plus, ils ont bien compris que cela reviendrait ni plus ni moins qu’à leur faire payer – via la dévaluation de l’euro – les errements de leurs voisins dépensiers. C’est évidemment une perspective que nos voisins d’outre-Rhin, qui ont déjà payé le prix de la réunification puis de l’Agenda 2010, refusent corps et âme.

C’était précisément pour éviter ce scénario, pour empêcher que certains États membres de la zone euro se comportent en passager clandestins, que les pères de l’euro avaient institué les critères du Pacte de Stabilité et de Croissance. En s’engageant à les respecter, chaque pays garantissait qu’il ne chercherait pas à faire peser le poids de ses dépenses publiques sur les épaules de ses voisins.

Rupture de contrat

Les promesses, surtout en politique, n’engagent que ceux qui les écoutent. Ironiquement, ce sont la France et l’Allemagne qui, dès novembre 2003, vont être les premières à obtenir que la procédure de remise en ordre des finances publiques prévue par le traité de Maastricht ne leur soit pas appliquée. C’est de cette première rupture du contrat que découlera toutes les autres : comment exiger de la Grèce, de l’Espagne, de l’Italie ou du Portugal qu’ils respectent des engagements que les deux fondateurs de l’union monétaire ont été les premiers à renier ?

Et ce qui devait arriver arriva. Le scénario catastrophe que le Pacte devait permettre d’éviter – du moins, en théorie - s’est déroulé point par point et nous en sommes arrivés au moment où, sauf miracle de dernière minute, nous allons tous devoir choisir entre le nettoyage des écuries budgétaires d’Augias et la monétisation pure et simple d’une partie conséquente de nos dettes publiques.

Dans le premier cas, il est probable qu’un et même plusieurs pays d’Europe du sud finissent par faire sécession ; dans le second, c’est l’Allemagne qui quittera la zone euro. Ce dernier scénario n’a rien d’improbable : un sondage [5] réalisé début mars révélait qu’un bon quart de l’électorat d’outre-Rhin envisageait déjà de voter pour Alternative für Deutschland, un nouveau parti explicitement partisan d’un abandon de l’euro. Étant donnée la tournure que prennent les opérations, je les comprends : moi aussi, Ich bin ein Berliner !

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[1] On peut même être encore plus précis et citer le nom de son inventeur : Theo Waigel, ancien ministre des finances de la République Fédérale.
[2] Comme pour toute règle, il existe des exceptions mais elles sont suffisamment rares pour ne pas en tenir compte.
[3] C’est un phénomène classique en cas de crise : les investisseurs fuient les dettes risquées pour se mettre à l’abri sur les dettes les plus sûres (on appelle ça un flight to quality).
[4] L’hyperinflation de la République de Weimar en 1922-23 qui a atteint son paroxysme en octobre 1923 : les prix doublaient en moins de quatre jours.
[5] Sondage réalisé par l’institut TNS-Emnid pour le compte du magazine Focus sur les intentions de vote lors des élections fédérales de septembre prochain.

La république de Polichinelle

Lorsqu’elle a ouvert sa boutique de fleur il y a quelques années, Mireille ne s’attendait pas à devenir riche mais espérait tout de même – à raison de douze heures par jour, cinq jours sur sept – pouvoir se payer au moins l’équivalent d’un Smic. Dès sa première année d’activité, elle a dû se rendre à l’évidence : le seul moyen d’y parvenir, c’est de faire un maximum de black. C’est en faisant le point avec son expert-comptable qu’elle en a pris conscience. Même en supposant qu’elle parvienne à maintenir son chiffre d’affaires des bons mois (la Toussaint en novembre, la fête des mères en juin…), elle ne pouvait pas espérer se payer plus de 900 euros par mois. L’expert-comptable n’a rien dit ; il a juste suggéré ; c’était suffisant pour que Mireille comprenne ce qui lui restait à faire.

Pour l’aspect pratique des choses, ça n’a pas été compliqué : il a suffi de demander à Olivier, le coiffeur d’à côté. Ça fait maintenant plus de vingt ans qu’il ne vit que grâce à cette part souterraine de son activité ; d’ailleurs, pour peu qu’on le connaisse bien, il finit par le reconnaître : « sans le black, je mets la clé sous la porte dès demain. » Olivier a fait simple, il n’accepte pas les chèques et n’a pas de gameboy (a.k.a.de terminal pour cartes bleues) : tout est en cash et le relevé d’activité qu’il envoie chaque mois à son comptable ne sert qu’à donner le change à l’administration fiscale. Quand Mireille est venue le voir pour glaner quelques conseils, la première réaction d’Olivier fut d’exprimer sa surprise : « Quoi ? Tu déclares tout ? Mais tu es folle ou quoi ? »

Secret de Polichinelle

Le black, autour de chez moi, c’est une économie à part entière. Ici, on n’a pas de compte en Suisse – on est loin rouler sur l’or et l’ISF comme la tranche marginale de l’IRPP ne concernent pas grand monde – mais du black, presque tout le monde en fait – plus ou moins. On l’évoque à demi-mot, par métaphore mais, dès lors que vous avez affaire à une petite entreprise, vous pouvez être absolument certain que votre interlocuteur – soit qu’il accepte, soit qui le refuse – sait très bien de quoi il retourne. Le prix affiché sur le devis de votre électricien s’entend pour un paiement par chèque et la dernière fois que j’ai réglé mon boucher en liquide, il m’a simplement fait savoir que « ça ne le dérangeait pas d’être payé en carte bleue. [1] »

C’est le secret de Polichinelle. La dernière fois que j’ai eu l’occasion de discuter de manière informelle avec un inspecteur du fisc, le frère d’un ami, ses commentaires ne laissaient aucune place à l’ambigüité : non seulement tous ses collègues sont parfaitement au courant mais ils font même souvent semblant de ne rien voir. C’est illégal mais c’est toléré pour la simple et bonne raison qu’au-delà du coût pharaonique que représenterait une lutte efficace contre cette forme d’activité, mettre fin au black reviendrait à faire fermer des milliers d’entreprises partout en France. C’est aussi simple que ça : l’application systématique de la règle fiscale ferait littéralement exploser les chiffres du chômage et porterait un coup fatal aux finances de l’État.

Alors ils laissent courir. Par les temps qui courent, être inspecteur du fisc n’est déjà pas un métier facile – les gens désespérés sont capable de commettre de grosses bêtises – et ce n’est pas parce qu’on travaille pour la citadelle de Bercy qu’on est incapable d’empathie : lorsqu’on est face à eux, qu’on a épluché leurs comptes et acquis une connaissance intime de leur vie, on sait mieux que quiconque – et notamment que le ministre – que l’immense majorité des fraudeurs ne sont pas les riches dénoncés dans la presse mais simplement des gens qui essayent de vivre de leur travail. Et puis, très pragmatiquement, il vaut mieux accepter un petit manque à gagner plutôt que de tout perdre : après tous, qui paiera les salaires des inspecteurs des impôts et à quoi serviront-ils quand il n’y aura plus personne à taxer ?

Équilibre instable

À Marseille, l’affaire Cahuzac a provoqué des réactions ambivalentes : si l’on met de côté les militants politiques, le sentiment de la rue hésite entre l’ironie et la compréhension. Ironie, non pas parce que M. Cahuzac est supposé être « de gauche » [2] – le Parti socialiste à Marseille… Bref – mais surtout parce qu’un ministre du budget qui prétend lutter contre la fraude fiscale tout en cachant sa fortune personnelle en Suisse, ça aurait fait un excellent scénario dans la grande tradition de la commedia dell’arte. Compréhension, aussi, parce que tous ici savent qu’à divers degrés, tout le monde aurait fait la même chose et, à vrai dire, tout le monde le fait plus ou moins.

Dans la société de l’indécence commune, personne n’est innocent. Fraude fiscale ou perception d’aides sociales indues, par action ou par omission, nous trichons tous – à divers degrés – et cherchons à exploiter les règles du jeu au mieux de nos intérêts en post-justifiant éventuellement nos transgressions par telle ou telle posture idéologique – i.e. « je refuse de payer pour les arabes » ou « il faut faire payer les riches ». Tout le monde triche, tout le monde sait que tout le monde triche et tout le monde sait que tout le monde sait que tout le monde triche : c’est une forme common knowledge [3] qui ne tient que par notre volonté commune de ne pas voir la réalité en face.

Et c’est là que l’équilibre devient particulièrement instable. Il suffit qu’une tierce personne, présumée extérieure au jeu, vienne révéler publiquement ce tout le monde sait pour que le château de cartes s’écroule ; les uns dénonçant les fraudes fiscales ; les autres accusant les premiers de chercher à vivre leur dos. Ce que l’opération mani pulite des Robespierre aux petits pieds risque de déclencher, c’est l’effondrement de ce système où, pour citer celui qui l’avait si bien décrit avant même qu’il n’existe, « tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » [4].

Après tous, sans doute est-ce une bonne chose. Les non-dits tuent les familles aussi sûrement que les États et il faudra bien un jour crever l’abcès et mettre fin à cette chimère. Le plus tôt sera le mieux. En attendant, Mireille a décidé de jeter l’éponge ; elle ne supportait plus de vivre dans un monde où gagner honnêtement sa vie implique nécessairement de vivre dans l’illégalité et le mensonge.

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[1] J’avais vraiment oublié ma carte bleue.
[2] Si tant est que ce mot ait encore un sens.
[3] De David Lewis, un bon résumé sur Wikipédia (en anglais).
[4] Frédéric Bastiat, L’État (1848).

Concours d’agressivité

Un des lieux communs qui circule actuellement dans la presse voudrait que la Federal Reserve se soit montrée beaucoup plus proactive que la Banque centrale européenne dans sa gestion de la crise. C’est, pour le moins, très exagéré. En excluant le cas très spécifique des pays du Club Med et en jugeant du volontarisme des banques centrales par l’effet leur politique monétaire sur le niveau des taux, on pourrait presque considérer qu’aujourd’hui, c’est la politique de la BCE qui est la plus agressive. Démonstration :

D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, la cible opérationnelle normale de la banque centrale, c’est le taux moyen du marché interbancaire : pour comparer des effets des politiques monétaires de la Federal Reserve et de la Banque centrale européenne, on devrait donc comparer le taux des Fed Funds à celui de l’Eonia (et non pas le taux des Main refinancing operations a.k.a. refi qui est actuellement à 0,75%). Graphiquement :

Par ailleurs, depuis le début de la crise, nos banquiers centraux ont mis en œuvre un certain nombre de mesures dites non-conventionnelles destinées – principalement – à faire baisser le niveau des taux long sur les marchés. On devrait donc comparer le taux des Treasuries à 10 ans à celui des obligations d’État de la zone euro notées AAA (pour neutraliser le spread de crédit des pays du Club Med). Ce qui nous donne ceci :

Maintenant dites-moi : en quoi la politique de la BCE est-elle passive ?

À quoi Kim 3 joue-t-il ?

Il n’aura échappé à personne que Kim Jong-un, le cher leader nord-coréen et troisième représentant de sa lignée dynastique, fait preuve d’une agressivité redoublée ces derniers temps et n’hésite pas à aller jusqu’à menacer les États-Unis d’Amérique de faire usage de son armement nucléaire.

S’il est un point qui fait l’unanimité parmi les spécialistes, c’est qu’une attaque nord-coréenne serait un suicide pur et simple. Je n’ai, à ce jour, pas trouvé un seul commentateur qui parvienne à imaginer le bénéfice que pourraient tirer Kim Jong-un et sa junte d’une telle initiative. D’où l’adjectif le plus souvent associé aux menaces de Pyongyang : « irrationnelles ».

On ne peut, bien sûr, pas complètement écarter l’hypothèse de la folie mais le rasoir d’Ockham nous recommande plutôt de chercher dans la direction d’un objectif tout à fait rationnel :

  • Le chantage : Kim Jong-un menace de mettre la région à feu et à sang et de précipiter la chute de son propre régime pour obtenir de l’aide (de la Chine). Dans l’état actuel des choses, l’Empire du Milieu ne souhaite pas la disparition du régime nord-coréen et pourrait donc acheter le calme de son protégé (lire Guy Sorman).
  • Le suicide : Kim Jong-un cherche lui-même à mettre fin à son propre régime. Implicitement : il n’est pas complètement maître de la situation en interne et pousse sa propre armée – i.e. ses généraux – à commettre une erreur qui devrait leur être fatale.
  • Le complot : la Corée du nord serait en réalité un « ennemi utile » pour les États-Unis et leur permettrait de justifier leur présence militaire en Asie. Les bravades de Pyongyang ne seraient qu’une comédie plus ou moins orchestrée avec l’accord ou la complicité de Washington.
  • Le chiffon rouge : si les États-Unis subventionnent la défense sud-coréenne, c’est essentiellement pour maintenir un semblant de stabilité dans la région. Le régime nord-coréen cherche à leur faire comprendre que l’effet obtenu est exactement inverse.
  • 1984, « la guerre, c’est la paix ». Le maintien de cet état de guerre permanent est une méthode de gestion interne de la dictature : comme dans le roman d’Orwell, cette menace de guerre fictive permet de maintenir la population sous contrôle.
  • Autre chose ?

Sans être un fin connaisseur du sujet, j’ai tendance à exclure les thèses du complot et du suicide et j’ai le vague sentiment que l’attitude de Kim Jong-un est une combinaison des trois autres.

Coming out

Le moment est venu de dire adieu à Georges Kaplan qui, comme vous vous en doutiez certainement, n’est qu’un nom de plume – version francisée du George Kaplan (alias Roger Thornhill) joué par Cary Grant dans l’excellent North By Northwest d’Alfred Hitchcock.

Fini la schizophrénie, donc : la page prévue à cet effet a été mise à jour.

(Note à l’attention de ceux qui me font l’honneur de republier mes papiers : merci de répercuter sur vos sites respectifs.)

ChallengeR #5

Votre dernière mission consistait à trouver la fonction locf (qui remplace les NA par la dernière valeur connue) la plus compacte possibl...