Accéder au contenu principal

Le franc de 1945 à 1998 : l’ère de Bretton Woods

Signé le 20 juillet 1944, les accords de Bretton Woods visent à mettre fin à l’instabilité monétaire qui avait prévalue au cours des années 1930 en établissant un système international de parités fixes entre les devises. Le principe en était le suivant : le dollar des États-Unis est garanti par 1/35ème d'once d’or [1] et chaque pays participant s’engageait à maintenir une parité fixe (à ±1%) de sa monnaie nationale avec le dollar en contrepartie de quoi, les banques centrales des membres du système pouvaient convertir leurs dollars contre de l’or.

Or, le taux de change officiel du franc français, fixé arbitrairement lors de la Libération à 50 francs pour un dollar, est notoirement surévalué. Lorsque la France ratifie les accords de Bretton Woods le 26 décembre 1945 (le point a sur le graphique [2]), la parité officielle est dévaluée de 58% à 119,11 francs pour un dollar ce qui entraîne une chute de la valeur du franc par rapport aux autres devises – le cours de la livre sterling, par exemple, passe de 200 frs à 480 frs.

Mais la planche à billets de la Banque de France tourne à plein régime pour financer la dépense publique et pendant les années qui vont suivre, les dévaluations vont se succéder pour tenter – sans jamais y parvenir – de rattraper l’inflation de la valeur interne du franc. Le 26 janvier 1948, le franc est dévalué de 44,40% : le cours du dollar passe de 119,11 à 214,39 frs alors que certains analystes de l’époque estiment qu’il vaut plutôt 340 frs. Dès l’année suivante, il est de nouveau dévalué deux fois : de 3,19% le 27 avril 1949 (USD 1 = 272,21 frs) et de 22,23% (USD 1 = 350 frs) le 20 septembre 1949. S’en suit une période de stabilité jusqu’au 11 août 1957 où la parité du franc est dévaluées de 16,67% (à 420 frs pour un dollar) et au 27 décembre 1958, avec une nouvelle dévaluation de 14,93% (USD 1 = 493,71 frs).

La dévaluation de 1958 a ceci de particulier qu’elle s’insère – une fois n’est pas coutume – dans un plan d’ensemble de redressement de l’économie française : le plan Rueff-de Gaulle. Cette fois-ci, il n’est plus seulement question de rétablir l’équilibre des finances publiques mais aussi – et surtout – d’éradiquer l’inflation et de refaire de la France une véritable économie de marché, une économie ouverte et productive. Dans l’esprit de ses concepteurs, cette dévaluation c’est la der des ders symbolisée par la mise en circulation des nouveaux francs le 1er janvier 1960.

Pendant une décennie entière, les effets du plan Rueff-de Gaulle vont être spectaculaires et l’on a bien cru que le temps des dévaluations était révolu mais c’était sans compter le choc salarial de mai 1968 : malgré une opinion publique farouchement défavorable, Georges Pompidou dévalue le franc de 11,04% à 5,55 frs pour un dollar le 10 août 1969. C’est la 7ème dévaluation du franc depuis son entrée dans le système de Bretton Woods ; au total, sa valeur s’est érodée de plus de 78% face au billet vert américain (et donc à l’or) depuis le 26 décembre 1945.

C’est à ce moment-là que le système de Bretton-Woods va commencer à connaitre de graves difficultés. D’une part, la contrainte de convertibilité-or limite les marges de manœuvres de l’administration américaine alors que la guerre du Viet Nam se vietnamise, que la conquête de l’espace bat son plein (i.e. Apollo 11 en 1969) et que l’état-providence se développe (la Great Society de Lyndon B. Johnson). Par ailleurs, depuis son retour au pouvoir, le général de Gaulle tend à se débarrasser systématiquement des réserves de changes de la Banque de France en réclamant leur remboursement en or ; ce qui, naturellement, réduit considérablement la capacité des États-Unis à faire usage de leur planche à billet.

Le 15 août 1971, Richard Nixon ferme la gold window en rompant unilatéralement la convertibilité-or du dollar (Executive Order 11615) – C’est le Nixon Shock (point b sur le graphique). Dès lors, le dollar des États-Unis et toutes les devises qui participaient à Bretton Woods sont des fiat money.

Mais le système n’est pas encore tout à fait mort. Le 18 décembre 1971, le Groupe des Dix [3] signe les accords de Washington (a.k.a. accords de la Smithsonian Institution) par lesquels les États-Unis s’engagent à maintenir la valeur du dollar à usd 38.02 l'once (soit une dévaluation de 7,9%) – mais sans rétablir sa convertibilité – tandis que les autres participants continuent à utiliser le billet vert comme étalon monétaire avec des marges de fluctuation de ±2,25% autour des cours fixes.

Mais la faiblesse du dollar ne va pas aller en s’arrangeant. Au fixing du matin de Londres, l’or se négocie au-delà des 50 dollars dès début-mai 1972 ; il flirte avec les 69 dollars en août, semble se stabiliser et repart de plus belle dans les premiers jours de 1973 : le 13 février 1973, lorsque les États-Unis entérinent une dévaluation de 9,9% à 42,22 dollars l’once d’or, le métal précieux cote déjà près de 70 dollars à Londres. Un mois plus tard, le 19 mars 1973 (point c du graphique), le Groupe des Dix décide de mettre fin au régime de changes fixes par rapport au dollar : les banques centrales ne sont plus tenues de défendre la parité de leurs devises respectives contre le billet vert. Les accords de Bretton Woods ont vécu.

---
[1] Once de Troyes (troy ounce, oz) soit 31,1034768 grammes d’or fin.
[2] Afin d’en simplifier la présentation, les cours du dollar d’avant le 1er janvier 1960 (courbe claire) sont présentés en nouveau francs. Il suffit donc de multiplier l’axe des ordonnées par 100 pour retrouver les valeurs de l’époque.
[3] le G10 composé l’Allemagne, de la Belgique, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, des Pays-Bas, du Royaume Uni et de la Suède.

NB : les données du graphique (données quotidiennes) ont été compilées par votre serviteur en utilisant plusieurs sources : avant le 25 décembre 1945, j’utilise la parité officielle de 50 frs pour un dollar ; du 25 décembre 1945 au 3 mai 1953, ce sont les cours fixes de Bretton Woods ; du 4 mai 1953 au 3 janvier 1971, j’utile les cours du deutschemark par rapport au franc et au dollar (source : Deutsche Bundesbank) pour reconstituer la parité franc/dollar ; à compter du 4 janvier 1971, les données sont celles de la Federal Reserve.

La prochaine fois, nous parlerons du serpent dans le tunnel et du système monétaire européen.

Erratum (31/05/2013@10:20) : dans la version originale de ce papier, j'ai commis une bévue en écrivant que le dollar était « garanti par 35 onces d’or ». Il fallait bien sur lire est « garanti par 1/35ème d'once d’or ».

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Culture et détente

Cher Monsieur Dubouchon [1],Ainsi donc, vous appelez Lacordaire à la rescousse en me rappelant qu’« entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. »Au risque de vous surprendre et de vous déplaire encore un peu plus : vous n’êtes pas le premier. Cette citation du Révérend-Père, voilà des années que tout ce que la toile compte d’antilibéraux primaires nous la sert, dans sa forme longue, dans sa forme abrégée ou dans une forme plus ou moins modifiée selon les circonstances. À titre personnel, elle m’a été jetée au visage par des communistes hilares, par des socialistes révolutionnaires, par des sociaux-démocrates inquiets, par des conservateurs en un seul mot, par des souverainistes indignés, par des nationaux-socialistes hésitants et même par un catholique décroissant.Je ne sais pas vraiment où vous classer dans cet inventaire – nous nous connaissons si peu – mais vous m’avez suffisam…

Comment j’ai déprogrammé l’obsolescence

C’est arrivé ce matin. Notre lave-vaisselle familial, que nous avions programmé pour tourner la nuit dernière, n’avait pas fonctionné. Mon épouse, étonnée par cette inhabituelle défaillance, a essayé de le relancer : rien à faire, le bestiau ne fonctionnait plus. Dépités, nous convînmes donc, ma dulcinée et moi-même, qu’il était temps de lui trouver un remplaçant. Cette fois ci, nous disions nous pas plus tard que ce matin, nous n’achèterons pas la première camelote venue à 300 euros : rendez-vous fût pris en début de soirée pour faire l’acquisition d’une bête de course qui, nous l’espérions, durerait vingt ans, comme celle de belle-maman.Dans les entrailles de la bêteMais la journée avançant, cette histoire ne sortait pas de ma tête. Le lave-vaisselle en question, nous l’avions tout de même acheté il y a à peine plus de trois ans : ce n’est pas Dieu possible que ce machin, même s’il ne nous avait objectivement pas coûté grand-chose, nous lâche aussi vite. Si ça se trouve, me disais-j…