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Le franc de 1945 à 1998 : le serpent et le système

Quand les nouveaux francs sont mis en circulation, le 1er janvier 1960, la parité du franc avec le dollar est fixée par les accords de Bretton Woods à $1 = 4,937 frs à ±1% près [1]. Comme le deutschemark fait lui aussi parti du même système avec une parité fixe de 1 USD = 4,2 DEM, le franc est la monnaie ouest-allemande sont eux aussi liés à hauteur de 1,1755 fr pour un deutschemark (aux marges de fluctuation près). C’est à ce moment que commence notre graphique. Pendant les dix années qui suivent, c’est donc le système de Bretton Woods qui va réguler la parité de ces deux devises européennes malgré deux réévaluations du deutschemark [2] et une dévaluation du franc en août 1969 [3].

C’est en 1971 que les choses commencent à se gâter. Le 5 mai 1971, trois mois avant le Nixon chock, les autorités allemandes, belges et néerlandaises vont cesser de défendre la parité de leurs devises respectives contre le dollar ce qui va entrainer une première dislocation du régime de parités fixes et une envolée du mark (juste avant le point a sur le graphique). Vous connaissez la suite : Nixon rompt la convertibilité-or du billet vert et, après que la France ait refusé l’idée allemande qui consistait à laisser flotter les monnaies européennes, on s’achemine vers les accords de la Smithsonian Institution qui seront signé le 18 décembre 1971 à Washington (point a).

Conçus pour sauver le système de parités fixes, les accords en question stipulent que, malgré son inconvertibilité, le dollar reste l’étalon monétaire international après une dévaluation de $35 l’once d’or à USD 38,02, que le deutschemark est réévalué de 4,6% par rapport au dollar (tandis que le franc suit le dollar dans sa dévaluation [4]) et que les marges de fluctuation des devises participantes par rapport au billet vert sont élargies à ±2,25%.

Le serpent dans le tunnel

C’est ce dernier point qui va poser problème aux européens : si le franc et le deutschemark évoluent dans un tunnel de ±2,25% par rapport à leurs parités respectives en dollar, cela signifie que la variation du sol au plafond du tunnel peut atteindre 4,5% pour chaque devise et que si deux monnaies parcourent ce chemin en sens inverse, la variation relative de leurs cours peut atteindre 9%. Or, notamment dans le cadre de la toute jeune Politique agricole commune, les européens estiment que c’est beaucoup trop. C’est pour palier à cet inconvénient qu’ils [5] vont créer un serpent à l’intérieur du tunnel.

Le reptile commence à fonctionner le 24 avril 1972 (c’est la première boîte grisée sur notre graphique). Le principe en est très simple : il consiste à fixer, à l’intérieur du tunnel créé par l’accord smithsonien, des limites de fluctuation de ±1,125% entre les devises européennes (soit un écartement maximal de 2,25%). Dans la pratique, cela signifie par exemple que si le franc se déprécie trop par rapport au deutschemark (i.e. s’il « sort du serpent »), la Banque de France est dans l’obligation de défendre sa monnaie en vendant ses réserves de deutschemark pour acheter du franc. Naturellement, l’exercice a une limite : la taille des réserves de change de la Banque de France ; au-delà, il faut en principe un accord des autres États participants pour dévaluer.

Très vite, le serpent va se révéler difficile à maîtriser. Le ton est donné dès le 23 juin 1972, lorsque la Bank of England est obligée de laisser la livre sterling flotter. La suite sera du même tonneau : entre dévaluations, réévaluations, sorties et retours des monnaies, l’histoire du serpent monétaire européen fera le bonheur des caricaturistes. Le 19 mars 1973, il va carrément sortir du tunnel quand, après une deuxième dévaluation du dollar (de USD 38,02 l’once à USD 42,22 le 14 février 1973), les États européens vont tout simplement décider d’arrêter de défendre la parité de leurs devises contre le billet vert mettant ainsi fin à son rôle d’étalon monétaire international. L’Allemagne en profitera pour réévaluer le deutschemark deux fois : de 3% le 14 février (soit une parité centrale de 1 dm = 1,633 francs, deuxième boîte grisée du graphique) et de 5,5% le 29 juin (1 dm = 1,725 frs, troisième boîte).

Pendant ce temps, en France, avec une inflation de plus de 10% et l’ère de la relance budgétaire permanente qui s’annonce (et qui dure encore aujourd’hui), la Banque de France commence à avoir les plus grandes difficultés à défendre le franc. Le 19 janvier 1974, les autorités jettent l’éponge et décident de laisser le franc sortir à son tour du serpent – initialement pour six mois : il n’y reviendra que le 10 juillet 1975. Cette période de 537 jours est remarquable : c’est la première fois que le franc flotte librement depuis la Libération.

Après la relance de Jacques Chirac, le franc sort définitivement le 15 mars 1976 (point b du graphique) et, petit à petit, le serpent va se réduire au deutschemark, au franc belge et à la couronne danoise. Libéré de toute contrainte, le franc va perdre plus de 25% de sa valeur par rapport au deutschemark avant qu’un nouveau serpent ne voit le jour : le Système Monétaire Européen (SME).

Système Monétaire Européen

Le nouveau serpent commence à fonctionner le 13 mars 1979 (point c) avec un peloton quasi-complet de membres à l’exception de la Grande Bretagne qui se méfie (déjà). Le Système monétaire européen est, pour l’essentiel, le successeur du serpent à ceci près que les cours pivots officiels sont exprimés dans une monnaie fictive, l’ECU qui est en fait un panier de monnaies, et que les marges de fluctuation par rapport à ces cours pivots sont élargies à ±2,25% (et même à ±6% pour certaines devises comme la lire italienne). Comme précédemment, les parités officielles doivent être défendues par des interventions des banques centrales sur le marché des changes et, si l’une de ces dernières est à court de réserves, on procède à une dévaluation sous réserve d’un accord unanime entre participants.

Cette deuxième version va s’avérer beaucoup plus robuste : d’une part, les bandes élargies permettent une gestion plus souple de la part des banques centrales mais surtout, on fera désormais un usage bien plus modéré de la planche à billet et des dévaluations successives qui l’accompagnent. Le franc entre dans le SME avec une parité de 2,3095 francs pour un deutschemark et le 19 septembre 1979, il cèdera 2% sur une modeste réévaluation de la devise allemande (première et deuxième boîtes de la seconde série).

Le 4 octobre 1981, quelques mois après l’élection de François Mitterrand, le franc est encore dévalué et cède 8,1% à 2,5621 frs par deutschemark. La politique de Pierre Mauroy n’ayant pas produit les effets escomptés, une deuxième dévaluation ramène le deutschemark à 2,5621 le 14 juin 1982. Enfin, la dévaluation du 21 mars 1983 (1 dm = 3,0665 frs) marque la victoire des fabusiens sur celles et ceux qui, déjà, réclamaient une sortie du SME, une dévaluation massive, des barrières douanières et une nouvelle politique de relance.

Deux réévaluations du mark plus tard, et, le 12 janvier 1987, la monnaie allemande vaut désormais 3,3539 frs ; cours pivot officiel qui restera stable jusqu’à l’avènement de l’euro le 1er janvier 1999. Malgré l’élargissement des bandes de fluctuation autorisée à ±15% le 2 août 1993 (dernière boîte grisée sur le graphique), le franc – désormais fort – continuera à évoluer dans une bande relativement étroite autour de son cours officiel avec le deutschemark jusqu’au 31 décembre 1998, date à laquelle les deux monnaies disparaîtront et seront remplacées par l’euro.

Au total, du jour de leur mise en circulation à l’avènement de l’euro, les nouveaux francs ont perdu 64,9% de leur valeur par rapport au deutschemark.

---
[1] Depuis la dévaluation du 27 décembre 1958.
[2] Le deutschemark est réévalué de 5% le 6 mars 1961, (de 1 USD = 4,2 DEM à 1 USD = 4 DEM) et de 9,2% le 25 octobre 1969 (de 1 USD = 4 DEM à 1 USD = 3,663 DEM).
[3] Dévaluation de 11% le 10 août 1969 (de 1 USD = 4,937 FRF à 1 USD =5,55 FRF).
[4] Ce qui, si mes calculs sont exacts, fait ressortir la nouvelle parité franc/deutschemark à 1 DEM = 1,5855 FRF (si vous disposez d’une source directe, n’hésitez pas !).
[5] Initialement les pays du Benelux, la France, l’Allemagne et l’Italie ; puis le Royaume-Uni et le Danemark (1er mai 1972) et enfin la Norvège (23 mai).

Commentaires

  1. L'Euro (la parité fixe entre le Franc et le Deutschemark) est bien une absurdité. A productivités différentes, monnaies différentes. N'est-ce pas la conclusion limpide de ce panorama historique ?

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    1. Will, votre commentaire est stupide ! Vous devriez plutôt vous interroger sur les politiques économiques stupides suivies par la France... mais NON, ça ne vous effleure même pas l'esprit !

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    2. Non ce que dit Will n'est pas stupide....la monnaie c'est le principal levier qu'à un état pour ajuster au mieux sa parité externe et la compétitivité du pays....
      1euro=1;4$ oncreve ..à 1 pour 1 notre balance commerciale est stable ...la compétitivité d'un pays n'est pas la meme pour tout le monde parce qu'on fabrique pas la meme chose les memes produit avec une meme élasticité...c'est pour ça que l'euro nous emmene tout droit dans le mur..

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  2. @sjperrin

    Il y a en fait 2 options;

    1) Soit tout le monde (Chypre, Grèce, Espagne, Portugal, Italie, France, etc...) est stupide

    2) soit c'est l"euro qui est une aberration économique et votre commentaire qui est stupide.

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    1. la connerie de nos elus, c est d avoir fait une monnaie unique avec des fiscalités differetes ....comme si on faisait une TVA a 10% a PARIS, 15% a Bordeaux et 25% a Marseille

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  3. Incroyable cette incapacité à débattre...
    Il faut tout de suite sortir les noms d'oiseaux désagréables.
    Pourquoi laisser la possibilité la possibilité de répondre, alors?
    Je me risque quand même à me faire traiter d'abruti... (je résiste!).
    Oui l'euro nous prive de la dévaluation compétitive versus l'Allemagne..
    Non l'euro n'est pas responsable ni de nos choix structurels d'augmenter nos coûts salariaux unitaires, ni de notre incapacité à adapter notre outil productif qui a largement contribué à affaiblir la compétitivité de l'industrie française.

    Maintenant, je mets mon casque et me prépare à me faire insulter.
    C'est bien cela?

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