Accéder au contenu principal

Dévaluation à l'ancienne

Le 2 novembre 1475, Louis XI fit frapper à Saint Lo un écu d’or dit écu au soleil (à cause du petit soleil au-dessus de la couronne) à la taille de 70 au marc et d’un aloi de 23⅛ carats auquel il une attribua une valeur d’une livre et 13 sols tournois. Fort bien, me direz-vous, mais qu’est-ce que ça signifie ?

L'écu au soleil du 2 novembre 1475

Commençons par le marc. C’est une unité de masse du système de la livre poids de marc (ou livre de Troyes), système dont l’existence est attestée dès le début du XIIIe siècle mais qui n’a été généralisée à tout le royaume qu’à partir de 1266. Dans ce système, la livre pesait 489,50 de nos grammes modernes, le marc valait une demi-livre et l’once [1] était le seizième d’une livre. De ce qui précède, vous déduirez sans difficulté qu’un marc est équivalent à 244,75 grammes. Dire que notre écu d’or était taillé à 70 au marc signifie que, par décision du Roi, on devait frapper 70 écus avec un marc d’or c’est-à-dire que chaque écu au soleil devait peser très exactement un soixante-dixième de marc (3,496 grammes).

Mais ce n’est pas fini. Comme vous le savez sans doute l’or est une matière extrêmement malléable de telle sorte que, lorsque vous souhaitez qu’un objet en or conserve sa forme (une pièce, un lingot…), vous devez le mélanger avec un autre métal. D’où l’aloi [2], mesuré en carats, qui fixe le degré de pureté de l’alliage sur une échelle de zéro (il n’y a point d’or là-dedans) à 24 (c’est de l’or pur). Ainsi, un aloi de 23⅛ carats, c’est un mélange pur à environ 96,4% et donc, nous pouvons en déduire que sur les 3,496 grammes de l’écu de Louis XI, il y avait précisément 3,369 grammes d’or pur et 0,127 grammes d’autre chose. Ce sont naturellement ces grammes d’or qui donnent toute sa valeur à la pièce.

Or, le Roi nous dit que ces 3,369 grammes valent une livre et 13 sols tournois. Il n’est bien sûr plus ici question d’une unité de poids [3] mais d’une unité de compte : la livre tournois, à ne pas confondre avec la livre parisis [4], qui se subdivise en 20 sols (ou sous) et 240 derniers [5]. Dès lors, en décrétant que son nouvel écu d’or vaut une livre et 13 sols tournois (soit 1,65 livre), Louis XI fixait implicitement la valeur de la livre à 2,042 grammes d’or pur.

C’est une dévaluation à la mode de l’ancien régime. Lors de sa précédente émission ordonnée le 4 janvier 1473, l’écu d’or à la couronne (sans soleil) avait été taillé à 72 au marc (même aloi) et avait reçu une valeur de 30 sols et 3 derniers tournois (soit 1,5125 livres) ce qui fixait la valeur-or de la livre tournois à 2,166 grammes d’or pur [6]. La livre tournois vient donc de perdre 6,1% de sa valeur.

Naturellement, lorsque le Roi s’endette, c’est en unités de compte.

---
[1] Chez nos amis américains, le poids des métaux précieux est toujours mesuré en onces de Troyes (troy ounces, oz) même si cette dernière s’est depuis un peu alourdie : de 30,594g sous l’ancien régime, elle vaut aujourd’hui 31,1034768g. À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.
[2] Aujourd’hui, on parlerait plutôt du titre d’un alliage. En revanche, nous avons gardé l’expression de bon ou de mauvais aloi qui signifie de bonne ou de mauvaise qualité.
[3] C’était bien le cas à l’origine : en 825, par exemple, les derniers d’argent était taillés à raison de 240 pièces par livre d’argent.
[4] La livre concurrente qui coexistera avec la livre tournois jusqu’en avril 1667, date à laquelle Louis XIV fusionnera les deux systèmes.
[5] Système duodécimal comme la livre sterling jusqu’en 1971 (£1 = 20 shillings = 240 pences).
[6] Je n'invente rien et le je prouve.

Commentaires

  1. Bravo pour l'exemple et la démonstration. Et bravo pour la preuve finale (je ne savais pas que Louis XI utilisait déjà le format PDF :-)).
    Et en filigrane, quel que soit l'Etat, il finit toujours par nous rouler, s'il contrôle la monnaie.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Le prix des sardines quand les pêcheurs ont des téléphones

Soit deux petits villages de pêcheurs de sardines du sud de l’Inde. Chaque nuit, les pêcheurs de chaque bourg partent jeter leurs filets en mer et, le matin venu, ils vendent leurs prises sur la plage à la population de leurs villages respectifs. Parce qu’ils sont relativement distants l’un de l’autre et ne disposent pas de moyens de communication rapide, nos villages vivent en autarcie. C’est-à-dire que leurs habitants n’achètent de sardines qu’aux pêcheurs de leur propre village qui, symétriquement, n’en vendent à personne d’autre qu’à leurs concitoyens.Dans l’état actuel des choses, donc, la ration quotidienne de protéines des habitants de nos villages dépend exclusivement de leurs pêcheurs respectifs. Si la pêche est fructueuse, il est probable que les sardines seront bradées au marché du matin et il n’est pas impossible que les pêcheurs se retrouvent même avec des invendus — c’est-à-dire des poissons bons à jeter. Si, au contraire, la pêche de la nuit a été mauvaise, vous pouvez …

Le paradoxe des oignons

Cette fois-ci, c’est l’inénarrable Paul Jorion qui s’y colle dans un article publié le 26 septembre 2013 sur challenges.fr : « il faut, nous assène l’histrion médiatique, supprimer la spéculation. »Nous-y revoilà. C’est une antique tradition. Déjà, sous l’Ancien Régime, on avait coutume de faire porter le chapeau des aléas climatiques et des politiques imbéciles aux accapareurs ; aujourd’hui, force est de constater que rien n’a changé et qu’on trouve toujours, à la barre du tribunal révolutionnaire, un accusateur public prêt à dénoncer les méfaits des spéculateurs. Si les prix montent, qu’on les pende ; si les prix baissent, qu’on promène leur tête au bout d’une pique ! Au royaume du mensonge, la dénonciation de l’ennemi du peuple tient toujours lieu de pensée.Plutôt que de rentrer dans un débat théorique, je vous propose une approche purement expérimentale, une vérification empirique qui, si elle ne satisfait sans doute pas les conditions requises sur une paillasse – c’est le lot com…