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Paix et prospérité

(version alternative et améliorée de ce papier.)

Le drame des coréens du nord c’est qu’aucun des deux blocs politiquement actifs dans la région n’a vraiment intérêt à bousculer le statu quo. À Pékin, on le sait, on souhaite avant tout éviter la réunification de la péninsule coréenne qui offrirait un pied-à-terre aux États-Unis avec vue imprenable sur les frontières chinoises mais on prend garde de pas menacer Séoul qui se trouve être sous la protection du plus gros client de la boutique ; à Washington, bien sûr, on se débarrasseraient volontiers de la dynastie des Kim mais ce serait au prix d’un conflit plus ou moins ouvert avec l’Empire du Milieu qui se trouve être leur usine et l’un de leurs principaux créanciers.

Naturellement, c’est terrible pour les coréens qui ont eu la malchance de naître au nord de la DMZ mais notez bien ceci : ce que cette situation illustre parfaitement, c’est que rien n’en moins probable qu’un conflit armé entre les États-Unis d’Amérique et la Chine. S’il y a bien un consensus entre ces deux pays que tout oppose d’un point de vue politique, c’est qu’il faut maintenir coûte que coûte la paix dans la région. Alors on s’envoie des piques sur les valorisations relatives du dollar et du renminbi mais dès qu’un représentant de la dynamiste des Kim s’agite un peu trop, c’est l’union sacrée : John Kerry et Li Keqiang se serrent la main et cherchent ensemble une solution pour éviter que la situation dégénère.

C’est-à-dire que non seulement un conflit armé entre les deux superpuissances militaires ne fait même pas partie du champ des possibles mais en plus, les deux s’allient spontanément pour calmer les ardeurs de Pyongyang et éviter que Séoul ne réponde aux provocations. En d’autres termes, là où l’équilibre de la guerre froide reposait sur la menace d’un Armageddon nucléaire, la paix qui règne aujourd’hui en Asie repose essentiellement sur la densité des relations commerciales qui lient ces pays entre eux.

Leçons de l’Histoire

Si les accords du GATT et de Bretton-Woods ont été signés sur les décombres de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas un hasard ; c’est que celles et ceux qui avaient vécu l’entre-deux-guerres avaient parfaitement compris que les causes de ce conflit étaient fondamentalement économiques, liées aux politiques protectionnistes et aux dévaluations compétitives qui avaient caractérisées les années 1930. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, fait-on dire à Frédéric Bastiat, les armées le feront. » N’en déplaise à Emmanuel Todd, la dégénérescence des conflits commerciaux en conflits armés sont une constante historique et procèdent d’une logique implacable pour au moins deux raisons.

La première, la plus évidente, c’est la dissuasion : le coût économique d’un conflit armé augmente proportionnellement avec la densité des liens commerciaux qui les unissent. Attaquer un pays avec lequel vous n’avez pas de relations économiques ne vous coûte, somme toute, qu’un budget militaire [1]. En revanche, agresser un pays qui se trouve être un important partenaire commercial est infiniment plus coûteux : c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui : personne à Pékin n’envisage d’agresser Washington parce que les États-Unis sont des clients (et, accessoirement, des débiteurs) ; personne à Washington ne veut attaquer Pékin parce qu’attaquer la Chine, s’est attaquer ses propres usines (et se priver d’un créancier).

Mais ce n’est pas tout : le protectionnisme et, à plus forte raison, l’autarcie nécessitent très prosaïquement d’être (au moins partiellement) autosuffisant et donc, de disposer d’un territoire suffisamment étendu pour offrir des débouchés et des sources d’approvisionnement à son économie. Mettez de côté les justifications nationalistes et racistes véhiculées par la propagande et ce simple fait explique à lui seul toutes les politiques colonialistes du XIXe et l’apparition des tensions qui provoqueront deux guerres mondiales. Si la fièvre protectionniste qui s’empare des puissances européennes à la fin du XIXe est immédiatement suivie d’une multiplication des conflits directs et coloniaux [2], cela ne doit rien à un hasard de calendrier de la même manière que, n’en déplaise à Jacques Sapir, la conquête du lebensraum nazi, l’invasion fasciste de l’Éthiopie et celle de la Chine par l’armée impériale japonaise répondent toutes et explicitement à cette même logique.

Politic fiction

Si vous n’êtes pas convaincus, je vous propose de faire un petit effort d’imagination. Supposez que nous vivions dans un monde protectionniste ; un monde dans lequel les États-Unis et la Chine n’entretiennent pas ou peu de relations commerciales ; un monde dans lequel Pékin cherche à pérenniser sa domination régionale et à assurer son approvisionnement en (par exemple) charbon et en graphite tandis que Washington se démène pour ouvrir des débouchés aux entreprises américaines en Asie ; un monde dans lequel, en somme, la Chine et les États-Unis se disputent la domination de la péninsule coréenne. Quelles auraient été, selon vous, les conséquences des bravades de Kim III ?

Je vous parle d’un monde où les deux superpuissances ont toutes les raisons du monde d’intervenir militairement – l’une pour soutenir Pyongyang ; l’autre pour venir au secours de Séoul – et pas la moindre raison de retenir leurs coups si ce n’est, éventuellement, une opinion publique défavorable aux États-Unis – détails qui, l’histoire le prouve, n’a que rarement constitué un frein durable aux ambitions des va-t-en-guerre. Laissez-moi vous le rappeler : on a déjà déclenché deux guerres mondiales pour moins que ça.

Ne commettez pas l’erreur qui consiste à croire que de telles horreurs ne peuvent pas se reproduire : c’est une illusion qui nous a déjà coûté très cher en 1939-45. Les guerres ne sont jamais le fruit du hasard et s’expliquent rarement par les justifications mise en avant par ceux qui les déclenchent. Pensez-y et, en conscience, demandez-vous pourquoi l’Europe n’a été ensanglantée par aucun conflit armé majeur depuis bientôt 70 ans.

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[1] Que vous pouvez même espérer rembourser en pillant l’adversaire conquis.
[2] C’est, par exemple, le grand tournant de la politique bismarckienne en 1878 : elle devient colonialiste et protectionniste exactement au même moment.

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