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Courber l’échine

Une étude réalisée le 13 novembre 2012 par Toluna Quicksurveys pour EconomieMatin.fr dévoile deux informations tout à fait surprenantes. Primo, pas moins de 85% des français interrogés pensent que « trop d’impôt tue l’impôt » et 72% d’entre eux estiment que les hausses d’impôts annoncées ces dernières semaines entraineront une augmentation de la fraude fiscale l’année prochaine. Par ailleurs, 86,5% des personnes interrogées pensent que « le problème n’est pas d’augmenter les impôts, mais de réduire les dépenses de l’État. »

Nous ne tomberons pas, chers amis, dans le travers ridicule qui consiste à croire – ou à faire semblant de croire – que la réalité se décide à la majorité ; ce n’est pas parce qu’une majorité de français pensent quelque chose que c’est vrai ; ça ne signifie d’ailleurs pas non plus que c’est faux. Les seules conclusions que nous pouvons tirer de cette enquête sont les suivantes : d’une part, une majorité écrasante de nos compatriotes estiment qu’il existe un seuil au-delà duquel augmenter les impôts n’augmente pas le produit fiscal et il semble qu’une proportion considérable d’entre eux estime que ce point est déjà atteint [1]. D’autre part, une majorité écrasante de nos compatriotes plaident, sans aucune ambigüité, pour une réduction de la dépense publique [2].

Et voilà donc que les électeurs français, ces mêmes électeurs qui, il y a quelques mois, ont mis au pouvoir des hommes politiques qui promettaient explicitement plus d’impôts et de dépense publique, nous expliquent qu’ils souhaitent une réduction de la dépense publique et qu’ils ne croient pas qu’une des hausses des prélèvements obligatoires soit encore possible. On aura beau pinailler sur la représentativité de ce panel, sur le taux d’abstention des dernières élections ou sur les détails du programme du parti pseudo-socialiste, les faits sont là : il semble que du point de vue de la dépense publique et de l’impôt, l’opinion de nos compatriotes soit radicalement opposée à ce qu’a exprimé leur vote.

Comment en arrive-t-on là ?

Primo, il n’existe pas, dans notre pays d’alternative politique. Nous avons aujourd’hui le choix entre un parti pseudo-socialiste – qui est en réalité un parti social-démocrate progressiste - qui ne jure que par la dépense publique, l’impôt redistributif et l’inflation législative et un parti dit de droite républicaine - qui n’est rien d’autre qu’un parti social-démocrate conservateur – qui n’a jamais rien fait d’autre qu’augmenter la dépense publique, accroître le fardeau fiscal qui pèse sur nous tous et couvrir notre pays d’un étroit maillage de petites règles aussi compliquées que liberticides. Le reste de l’échiquier politique se partage entre un centre moribond et des extrêmes à qui la crise a donné l’occasion de révéler leur véritable nature socialiste et autoritaire. En somme, la formation politique qui propose de réduire sensiblement la dépense publique et de ramener notre taux de fiscalisation dans des proportions raisonnables n’existe tout simplement pas [3].

Deuxio, et c’est peut être encore plus grave, je crains fort que nos concitoyens ne votent déjà plus depuis longtemps dans le sens d’une quelconque définition de l’intérêt général. Derrière les beaux discours, les appels à la « justice sociale » ou à la « grandeur de la France », se cache une réalité infiniment plus pragmatique : nous ne votons plus que pour le candidat qui nous promet de servir nos intérêts. En tant que peuple, nous avons intégré l’irréversibilité de l’emprise de l’État sur nos vies ; la seule question qui se pose désormais est de savoir comment en sortir gagnant ou moins perdant que les autres. Une majorité de français pense qu’il faut réduire la dépense publique mais personne ne croit que ce soit possible ; alors ils votent pour ceux qui feront en sorte qu’ils bénéficient des largesses publique. Une majorité de français pensent que la pression fiscale n’est plus soutenable mais tous s’accordent à dire qu’elle est irréversible ; alors on essaye de réduire sa propre facture aux dépens des autres.

Voilà je crois, au-delà des grands discours et des théories, le sentiment le plus largement partagé de France : nous n’y pouvons rien alors autant s’adapter. Nous sommes un peuple qui a appris à courber l’échine.

---
[1] Parmi les 72% qui estiment que la fraude fiscale va augmenter, il est tout à fait probable que certains pensent que le bilan fiscal net des hausses d’impôts (augmentation du produits moins effets de la fraude) sera néanmoins positif.
[2] Même si ça n’est pas techniquement juste, c’est probablement ce qu’entendent la plupart des français par « réduire les dépenses de l’État. »
[3] J’entends par là : dans le débat public. Il y a bien quelques petites initiatives mais elles peinent à sortir de la confidentialité.

Commentaires

  1. Excellente analyse.

    Ce paradoxe provient d'une ignorance que déjà Bastiat en son temps avait tenté de révéler, notamment dans "ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas" et dans "l'Etat" : les citoyens voient l'utilité très concrète des dépenses publiques, mais ils ne voient pas la perte liée à l'amputation des capacités privées (perte de pouvoir d'achat, perte de capacité d'investissement, de recrutement, de prise de risques).

    Ils ne voient pas qu'un euro consommé dans la dépense publique est un euro qui n'est pas investi.

    Le fait que les "spéculateurs" soient honnis en France en dit long sur notre rapport collectif au risque et à l'incertitude.

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  2. Alain Briens15/11/2012 16:07

    C'est vrai que nous sommes collectivement dans la résignation.
    Nous savons que dans la vie, rien n'est certain, sauf la mort et les impôts. Triste perspective...alors, pour vivre heureux malgré les impôts et en attendant la mort, nous paraphrasons la fameuse phrase de Clinton Williams sur le viol: "Taxes are like bad weather: if it's inevitable, you might as well relax and enjoy it". Et la seule façon de s'en réjouir, ou tout au moins de ne pas totalement s'en désespérer, c'est d'en capter les plus grosses miettes possibles à son profit, au dépens des autres bien sûr, ce qui renvoie à une autre phrase célèbre de Bastiat, déjà souvent citée sur ce blog.
    Désolé pour ce pessimisme radical.

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  3. "Qui a appriS à courber l'échine". Corrigez-moi vite la coquille finale de ce texte superbe !

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  4. Robert Marchenoir16/11/2012 04:01

    86,5% des personnes interrogées pensent que « le problème n’est pas d’augmenter les impôts, mais de réduire les dépenses de l’État. »

    ****

    Désolé, mais je n'en crois pas un mot. Si c'était vrai, les gens n'auraient pas élu Hollande, ils ne hurleraient pas comme des veaux dès qu'on tente de leur faire acheter des médicaments génériques, etc.

    Les 86% de gens qui veulent "réduire les dépenses de l'Etat" veulent réduire le salaire des ministres, les obliger à rouler en 2 CV, et réduire les "gaspillages" dans la fonction publique.

    Ils ne veulent surtout pas fermer un seul bureau de poste même s'il reçoit 4 clients par jour, ils ne veulent surtout pas mettre la Sécu en concurrence avec le privé ni réduire les moyens de l'hôpital public, ils ne veulent surtout pas réduire le nombre de fonctionnaires ni privatiser, ils ne veulent surtout pas durcir les conditions de retraite ni supprimer le statut de la fonction publique, etc, etc.

    Ils pensent qu'il y a, dans la tuyauterie de l'Etat, une manette secrète qu'il suffirait de tirer pour diminuer les dépenses de l'Etat sans pour autant "porter atteinte au service public".

    Demandez donc aux gens s'ils sont prêts à supprimer le ministère de la Culture avec toute son administration et ses subventions, s'ils sont prêts à s'assurer contre la maladie auprès d'une entreprise privée, s'ils sont prêts à répondre, à la question "Que doit faire l'Etat pour empêcher le plan social prévu dans l'entreprise X ?" : absolument rien mon bon Monsieur, etc, etc.

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