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Un pays dans le déni

Un article de The Economist (A country in denial, le 31 mars 2012); traduction de votre serviteur.

« Visitez la zone euro et vous serez revigoré par des rafales de réforme. Le plan « sauvons l'Italie » a suffisamment bien fonctionné pour que Mario Monti, le Premier Ministre, déclare, quoique prématurément, que la crise de l'euro était presque terminée. En Espagne, le gouvernement de Mariano Rajoy s’est attaqué au marché du travail et est sur le point de dévoiler un budget serré (voir l'article). Malgré leurs problèmes, les Grecs savent que les dépenses en roue-libre et l’évasion fiscale sont finies. Mais un pays doit encore faire face à ses circonstances nouvelles.

« La France est entrée dans les trois dernières semaines de sa campagne présidentielle. Le classement du premier tour, le 22 avril, demeure très incertain mais les sondages créditent François Hollande, le challenger socialiste, d’une victoire au second tour. En effet, lors des élections intervenues depuis que la crise de l'euro a éclaté, presque tous les gouvernements de la zone euro ont été lâchés par les électeurs. Mais Nicolas Sarkozy, le président gaulliste, a récupéré du terrain. La récente atrocité terroriste de Toulouse a remis la sécurité et l'islamisme au devant de la scène et ces questions tendent à favoriser la droite –ou l'extrême droite en la personne de Marine le Pen.

« Pourtant, ce qui est le plus frappant avec ces élections françaises c’est de constater à quel point on parle peu de l’impasse économique désastreuses du pays (voir l'article). Les candidats font au moins autant de promesses de dépenses supplémentaires que de réduction des dépenses. Personne n'a de programme sérieux pour réduire le taux d’imposition pathétique de la France. M. Sarkozy, qui, en 2007 promettait des réformes en parlant d'une rupture, offre maintenant aux électeurs du protectionnisme, des attaques contre les exilés fiscaux, des menaces de quitter la zone de Schengen et (du moins avant Toulouse) parle des maux liés à l'immigration et à la viande halal. M. Hollande promet d'accroitre la taille de l'État, de créer 60 000 postes d'enseignants, de revenir en partie sur la hausse de l’âge du départ à la retraite de 60 à 62 ans voulue par M. Sarkozy, et de pressurer les riches (qu’il a un jour dit joyeusement ne pas aimer) avec une tranche supérieure de l’impôts sur le revenu à 75%. »

Une pléthore de problèmes

« Les défenseurs de la France soulignent que le pays n’est en rien comparable à ceux de la zone euro méditerranéenne. Contrairement à ces économies, il devrait éviter la récession cette année. Bien qu’une agence de notation ait privé la France de son AAA, le coût de ses emprunts reste bien en deçà de ceux de l'Italie et de l'Espagne (bien que l’écart avec l'Allemagne ait augmenté). La France dispose d’enviables atouts économiques : une main-d'œuvre instruite et productive, plus de grandes entreprises dans le Fortune Global 500 que n'importe quel autre pays européen et des points forts dans les services et l’industrie haut de gamme.

« Toutefois, les fondamentaux sont beaucoup plus sombres. La France n'a pas équilibré son budget depuis 1974. La dette publique s'élève à 90% du PIB et continue à augmenter. La dépense publique, à 56% du PIB, engloutit un plus grosse part de la production que dans n’importe quel autre pays de la zone euro – plus encore qu’en Suède. Les banques sont sous-capitalisées. Le taux de chômage atteint des niveaux que l’on avait plus vu depuis la fin des années 1990 et n'est pas tombée en dessous des 7% depuis près de 30 ans, créant un déficit d’emploi chronique dans les banlieues en proie à la criminalité qui entourent les grandes villes françaises. Les exportations stagnent alors qu'elles explosent en Allemagne. La France affiche maintenant le compte courant nominal le plus déficitaire de la zone euro. La France pouvait peut-être vivre à crédit avant la crise financière, lorsque l'emprunt était facile. Plus maintenant. De fait, une France trainarde et non réformée pourrait même se retrouver au centre de la prochaine crise de l'euro.

« Il n'est pas inhabituel que des politiciens évitent certaines vérités dérangeantes durant les élections ; mais il est plus inhabituel, ces derniers temps en Europe, de les ignorer aussi complètement que les politiciens français le font. En Grande-Bretagne, en Irlande, au Portugal et en Espagne les électeurs ont soutenu des partis qui promettaient un réalisme douloureux. Une partie du problème réside dans le fait que les électeurs français sont connus pour leur croyance en la bienveillance de l'État et en la cruauté impitoyable des marchés. Fait presque unique parmi les pays développés, les électeurs français ont tendance à considérer la mondialisation comme une sourde menace plutôt que comme une source de prospérité. Avec une extrême gauche et une extrême droite qui prêchent le protectionnisme, tous les candidats sentent qu'ils doivent consolider leurs bases.

« De nombreux chefs d'entreprise s'accrochent à l'espoir qu'un certain réalisme verra le jour. Le débat se déplacera vers le centre quand M. Sarkozy et M. Hollande s'affronteront au second tour ; et une fois élu, le nouveau président abandonnera ses promesses extravagantes et poursuivra un programme de réforme raisonnable comme les autres gouvernements européens. Mais est-ce vraiment possible ? Il serait difficile pour M. Sarkozy de proposer tout d'un coup de profondes coupes dans les dépenses publiques compte tenu de ce qu'il a dit jusqu’ici. Il serait encore plus difficile pour M. Hollande de laisser tomber son taux d’imposition de 75%. »

1981 etc…

« De plus, il y a une possibilité plus inquiétante que la mauvaise foi. Les candidats peuvent effectivement penser ce qu'ils disent. Et avec M. Hollande, qui après tout est encore le vainqueur le plus probable, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques.

« La dernière fois qu'un candidat socialiste est devenu président c’était en 1981. En tant que protégé de François Mitterrand, M. Hollande se souviendra de comment les choses ont tourné pour son mentor. Après avoir nationalisé des pans entiers de l'industrie et soumis le pays à deux dévaluations et à des mois de punition par les marchés, Mitterrand a été contraint en marche arrière.

« Les défenseurs de M. Hollande disent qu'il est pragmatique et a un programme plus modéré que celui de Mitterrand. Sa réduction de l’âge du départ à la retraite ne s'applique qu'à un petit nombre de travailleurs ; son taux d’imposition à 75% n’affecte une infime minorité. Néanmoins, ces politiques marquent une hostilité à l'entrepreneuriat et à la création de richesses et reflètent l'incapacité du Parti Socialiste français à comprendre que le monde a changé depuis 1981 ; lorsque le contrôle des capitaux était en place, alors que le marché unique européen était inachevé, les jeunes travailleurs moins mobiles et qu’il n'y avait pas de monnaie unique. Pas plus que les rivaux européens de la France ne poursuivaient de grandes réformes avec la vigueur actuelle.

« Si M. Hollande gagne en mai (et si son parti remporte les élections législatives de Juin), les investisseurs pourraient commencer à fuir le marché obligataire français en quelques semaines plutôt qu’en quelques années. Le nombre de français jeunes ou fortunés qui passent en Grande-Bretagne (avec sa supérieure tranche d’impôt à 45%) pourrait augmenter rapidement.

« Même si M. Sarkozy est réélu, les risques ne disparaîtront pas. Il ne peut rien proposer d'aussi stupide qu’une taxe de 75%, mais il n’offre ni les réformes radicales, ni la réduction structurelle des dépenses dont la France a besoin. Les pique-niqueurs français sont sur le point d'être confrontés à la dure réalité, peu importe qui est président. »

Commentaires

  1. La France en plein déni - vidéo:
    -->
    http://www.youtube.com/watch?v=Hl8-v9r0tZI

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  2. D’ordinaire, The Economist est un peu plus pertinent et fin dans ses analyses.

    Lorsque ce magazine prétend que "les électeurs français ont tendance à considérer la mondialisation comme une sourde menace" il ne regarde pas les chiffres avec assez d'acuité.

    Les candidats ou partis qui réclament une démondialisation sont largement minoritaires. Le PS et l'UMP qui s'inscrivent tous deux dans le mouvement de mondialisation plutôt volens que nolens sont encore et de loin largement majoritaires.

    Ceux qui hurlent contre sont pour le moins ambivalents. Ils savent fort bien que les Français ne sauraient se passer d'ordinateur dont les puces et circuits sont fabriqués hors des frontières, des télévision écrans plats là encore importées et des autres objets divers et variés aujourd'hui parts intégrantes du panier de la ménagère.

    Donc sur ce point The Economist ce goure et ne comprends absolument pas la mentalité des Français.

    Au fond les Français ne sont en rien différents des citoyens des autres nations dans leur remise en cause de certains des effets de la mondialisation. Chacun souhaiterait que les bénéfices soient à sens uniques et que ce soit leur nation qui en profite uniquement, oubliant par là même que le développement économique des autres est aussi un gage de sécurité.

    En revanche The Economist a parfaitement raison de souligner combien les Français sont aveuglés par l'espoir que de l'état sortira toutes les solutions. Il y avait bien eu un homme politique pour indiquer que l'état ne pouvait pas tout, mais, comme nous le savons cela ne lui a pas porté chance d'autant plus qu'il était de gauche...

    Ce qu'il faudrait à la France s'est un ajournement profond de la doxa gaulliste : "l'intendance suivra".

    C'est aussi un ajournement profond de la doxa de gauche qui place le CDI et un code du travail ultra-contraignant en condition sine qua non du bonheur humain.

    The Economist aurait pu néanmoins noter que sur les grands sujets économiques et de société, hormis les petits candidats qui tentent désespérément de se faire remarquer médiatiquement, aucun des deux grands partis ne souhaite se lancer dans une surenchère avec leurs ailes extrêmes naturelles contrairement aux élections précédentes.

    Les Français sont parfaitement conscients que les années qui vont suivre l'élection vont être tendues. A ce stade néanmoins ils ne veulent pas en entendre parler préférant juger leurs candidats sur l'état de leurs nerfs : le premier qui commence à se déporter vers l'aile extrême a perdu.

    Aussi il y a de la part de Sarkozy et Hollande une forme d'attentisme : c'est la faute de l'autre qu'il guette pour mieux pouvoir s'en saisir au second tour.

    Je pense qu'à ce petit jeu c'est François Hollande qui très clairement remporte la palme. Sarkozy en suivant sans doute trop les conseils de Buisson c'est mis en position très défavorable. (Bon c'est sûr il y était déjà).
    Mais devant Hollande se trouve l'écueil du ralliement des votes de Mélenchon. Le deuxième tour mais surtout les troisièmes et quatrièmes que représentent les légilsatives vont être particulièrement intéressants. Il n'est pas dit que la présidence de François Hollande qui semble pointer ne soit pas celle d'une cohabitation...à suivre.

    Dernier point, dans les pays de feu le G7, j'aimerai un jour que l'on me cite celui dont les performances économiques sont largement au-dessus de la France. On parle abondamment de l'Allemagne mais cette dernière n'est pas dans un état si fantastique que cela. Quant à la Grande Bretagne elle n'est pas non plus en bonne posture puisque le cumul des dettes publiques et privés font de ce pays, celui de très loin le plus endetté au monde.

    Alors la question n'est pas pour ou contre la mondialisation mais bien plus une meilleure mondialisation est elle possible. Il est dommage que The Economist ne pose pas cette question de temps en temps.

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