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Du bon usage des découpages statistiques

L’Observatoire des inégalités a publié, le 11 octobre dernier, une étude titrée « A qui profite l’enrichissement de la France ? » qui veut nous démontrer qu’« entre 1998 et 2008, les 10% les plus pauvres ont reçu 2,8% de l’ensemble de la richesse nationale [1], alors que les 10% les plus riches ont disposé de 31,7% ». Chiffres de l’Insee à l’appui (enrichissement en milliards d'euros et répartition en pourcentage du total) :

EnrichissementRépartition
10% les + pauvres7.32.8
Déc. 214.15.4
Déc. 316.76.4
Déc. 419.17.3
Déc. 520.47.8
Déc. 621.68.3
Déc. 722.18.5
Déc. 826.010.0
Déc. 931.212.0
10% les + riches82.831.7
Total261.3100.0

Ce tableau est donc supposé nous prouver qu’au cours de ces dix années, le revenu des ménages à augmenté de 261,3 milliards d’euro (en termes réels) et que l’essentiel de cette augmentation a été, selon les termes de l’observatoire, « captée par une minorité » [2], celles et ceux d’entre nous dont le niveau de revenus les place parmi les plus 10% les plus riches d’entre nous. C'est-à-dire que l’idée que fait passer l’observatoire c’est qu’il y avait en 1998 un groupe de gens riches et que ces gens ont, au cours des dix années suivantes, confisqué 31,7% de l’accroissement de la « richesse nationale ».

Ce qui est parfaitement faux.

Un exemple au hasard : votre serviteur. Il se trouve que justement, en 1998, je débutais ma carrière professionnelle et qu’à cette lointaine et romantique époque, je touchais le Smic (de l’époque). Dix ans plus tard, en 2008 donc, j’étais déjà un professionnel expérimenté et mes conditions de rémunération ont largement suivi. C'est-à-dire qu’en 1998, je devais probablement me situer autour du deuxième décile et que dix ans plus tard, je faisais parti des riches. J’ai changé de catégorie.

Et voilà un des sophismes les plus couramment répandus dans le discours public : ce que disent les chiffres de l’Insee, c’est que les riches de 2008 sont proportionnellement plus riches que leurs prédécesseurs de 1998. Il est exact de dire que, sur cette période, les inégalités de revenus se sont accrues (après, rappelons-le, avoir considérablement baissé depuis la fin de la seconde guerre mondiale) mais en inférer qu’un groupe stable de « riches » ont « capté » les richesses est une imbécilité économique et statistique.

Je n’ai malheureusement pas de sources à proposer mais il est plus que probable que la faible croissance des bas revenus soit largement liée à l’émergence, ces dernières années, du phénomène des familles monoparentales. Au-delà même des difficultés que rencontre une mère célibataire pour élever ses enfants et exercer une activité professionnelle en même temps, il y a aussi (et peut être surtout) une simple conséquence mathématique du divorce : si monsieur et madame gagnent 2 000 euros chacun ça nous fait, dans les statistiques de l’Insee, un foyer qui gagne 2 667 euros par personne (4 000 divisés par 1,5 unité de consommation [3]) mais si ce couple divorce, on aura deux foyers fiscaux à 2 000 euros par personne. C’est typiquement, ce que ce même observatoire des inégalités aurait du comprendre en publiant cet article

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[1] Il faut lire de l’accroissement du revenu global des ménages après impôts et prestations sociales ; ce qui est évidemment tout à fait différent.
[2] Notez le parti-pris idéologique : il ne vient pas à l’idée de l’auteur que ces richesses, avant d’être « captées », ont été créées par ces mêmes « riches ». Les riches qui captent des richesses, ce sont nos élus : je rappelle que le moindre de nos 925 parlementaires se situe largement parmi les 10%, si ce n’est pas parmi les 1%.
[3] L’Insee utilise l’échelle dite de l’OCDE : le premier adulte du ménage compte pour 1 UC, les autres personnes âgées de plus de 14 ans comptent pour 0,5 US et les enfants de moins de 14 ans comptent pour 0,3 UC.

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