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Deuxième lettre à Nicomaque

Cher Damien,

Il nous faut, je crois, distinguer les normes morales elles-mêmes de leur inscription dans la loi.

Sur la morale en tant que telle, je considère qu’il n’y a pas une morale unique mais des morales individuelles qui, prises ensemble, permettent de dégager un plus petit dénominateur commun ; une conception commune du bien, du mal, du juste et de l’injuste. Tu me dis, par exemple, que tu te définis comme un conservateur moral et culturel ; c’est bien là une des définitions possibles de la morale. Pourtant, tu ajoutes que, bien que conservateur, tu refuses d’imposer tes préceptes aux autres par la force de la loi : c’est, comme tu le dis toi-même, une position originale parmi ceux qui se reconnaissent sous l’appellation de conservateurs – et une position bien plus courante chez les libéraux. C’est donc bien une conception de la morale qui t’est propre, issue de l’héritage transmis par tes parents comme de tes propres expériences et réflexions. De la même manière, si je partage ton attachement à un certain nombre de valeur traditionnelles, je ne me considère moi-même pas comme un conservateur ; il y a aussi en moi un « progressiste » qui pourra, en certaines occasions, voir le bien où tu vois le mal, voir l’injustice où tu ne vois que justice.

La morale dominante, ce plus petit dénominateur commun, est issu d’un consensus au sein des membres de la société ; elle constitue ce que les hommes, en un point de l’espace et du temps, jugent être juste et bien. Les illustrations en ce sens abondent : l’esclavage fût, pendant des millénaires, considéré comme tout à fait moral et, alors que plus tard certaines sociétés le condamnaient, d’autres le maintinrent comme une institution normale de la société. S’il est bien un certain nombre de préceptes qui ont traversé les siècles sans êtres altérés, cela tiens avant tout, selon moi, au fait qu’ils restaient des moyens adaptés à la fin ultime recherchée : la coexistence harmonieuse des membres de la société. Ainsi, la condamnation du meurtre, du vol, de l’adultère ou des faux témoignages dans le Décalogue restent, encore aujourd’hui, des préceptes moraux largement partagés.

Je crois donc que ces idées sont issues de la nécessité et d’un long processus darwinien ; au travers des âges, ce qui a été jugé bon et juste l’a été parce que l’application de tel ou tel principe permettait à la société de fonctionner harmonieusement. Nos définitions du bien et du mal, du juste et de l’injuste ont évolué et les sociétés qui n’ont pas su s’adapter ont disparu, victime d’une morale défaillante au sens le plus terre à terre du terme : c’est à dire que la vie en commun n’était plus possible. Note que je te livre là, finalement, un argument en faveur des valeurs traditionnelles : des siècles d’adaptation et de sélection nous ont livré un certain nombre de règles et de principes éprouvés. Néanmoins, pour éprouvés qu’ils soient, les choses changent et il faut je crois accepter de laisser les normes évoluer avec les sociétés dont elles sont issues.

Je ne crois donc pas que les droits naturels soient – à proprement parler – naturels ; ils sont issus d’un long apprentissage, du code d’Hammourabi à nos Lumières en passant par les philosophes grecs. Poser le principe selon lequel ces règles préexistaient à l’expérimentation humaine requiert de croire en Dieu (et il faudra bien que je te l’avoue tôt ou tard, ce n’est pas mon cas). Les valeurs familiales traditionnelles ont, je crois, tout à voir avec les caractéristiques physiques de notre espèce et les contraintes que nous impose la nature ; elles évoluent aujourd’hui comme elles ont évolué hier – plus vite sans doute mais pour les mêmes raisons. Songe un instant à ce qu’aurait été la condition de nos épouses il y a à peine trois siècles.

La morale nait ainsi de la société, comme un consensus et je ne peux que souscrire sans réserve à ton propos quand tu estimes que c’est à la société d’imposer sa norme et en aucun cas à l’État de dicter sa loi. Oui, mille fois oui, que les lois se bornent à faire respecter les contrats et à protéger les droits des citoyens ; qu’elles se gardent de vouloir « moraliser » la société dès lors qu’imposer une norme morale qui n’est pas issue du corps social revient à imposer les vues de quelques uns au plus grand nombre. Voilà encore, aurait dit Bastiat, ce vieux travers socialiste qui consiste à confondre l’État et la Société.

Ainsi, tu te définis toi-même comme un conservateur mais tu refuses d’imposer tes vues en faisant appel aux pouvoirs coercitifs de l’État. Comment pourrais-je ne pas te rejoindre là-dessus ? Ce que tu décris c’est cette valeur fondamentale commune aux véritables libéraux, ce principe sans lequel aucune société ne peut être véritablement libre : la tolérance. « Un homme libre doit être capable de supporter que ses semblables agissent et vivent autrement qu'il ne l’estime approprié » disait Mises. « Il doit se libérer de l'habitude, dès lors que quelque chose ne lui plaît pas, d'appeler la police. »

Tu évoquais, dans ta première lettre, l’idée désastreuse selon laquelle les criminels seraient des « victimes de la société ». C’est précisément ce que j’appelle une morale défaillante. Elle n’est pas défaillante parce que contraire à une norme universelle et intemporelle ; elle est défaillante parce qu’elle est imposée comme juste par quelques uns mais profondément injuste aux yeux de l’immense majorité des membres de la société ; elle est défaillante parce qu’elle détruit le lien social, le « vivre ensemble » comme on dit de nos jours.

Tu connais mon aversion viscérale pour toute forme de nationalisme ou de racisme ; le nationalisme (le racisme) c’est l’idée selon laquelle notre nation (« race ») serait supérieure aux autres au motif que nous en sommes issus ; le racisme et le nationalisme sont des idées, par essence, collectivistes, où le groupe prend le dessus sur l’individu. Mais jamais je ne plaiderais pour qu’on interdise ses idées. Comme toi, je combattrais mes adversaires sans relâche mais, de grâce, que mes jugements moraux restent à leur place et qu’on cesse de légiférer sur ces sujets.

Je conclue (enfin !). Si le rôle des lois est de garantir la bonne exécution des contrats et de protéger nos droits, alors la morale doit se contenter de définir nos droits ; le reste n’est qu’affaire d’efficacité c'est-à-dire de dissuasion. Si la norme morale de notre société reconnait le meurtre comme un acte qui doit être bannit absolument, que nos lois et leur mise en œuvre soient élaborées afin de le bannir effectivement.

Commentaires

  1. Excellentes réponses.

    Le concept de "morale" est dans bien des cas un outil de domination et non un viatique pour rassembler.

    La science économique se doit d'être amorale (et non immorale) dans le sens ou elle ne peut faire sens qu'en dégageant les moyens efficaces pour vivre ensemble et non se soucier du vivre bien d'une portion de la population.

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  2. "Sur la morale en tant que telle, je considère qu’il n’y a pas une morale unique mais des morales individuelles" Dites-vous.

    Alors il n'y a pas de morale, juste des propositions qui peuvent toutes se valoir et aux seins desquelles chacun choisit selon son utilité.

    Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse valoir aussi comme principe d'une législation universelle, non ?

    Les études d'économistes mènent à la production de concepts pour économistes. L'amour de la sagesse amène à la découverte de ce qui est vrai.

    Du singe nous sommes allés vers l'homme ; la machinale - utilitariste et marchande, fordiste en somme - modernité nous pousse vers la machine ; mais une fois fait machine nous ne serons plus alors que la moins bonne part du singe, celle qui ne peut plus devenir Homme.

    Le fordisme est ainsi une chose moderne et terrifiante. Il faut un peu avoir travaillé en usine, à la chaîne, pour savoir véritablement cela.

    Après "Les temps modernes", voir "Le dictateur"

    Rien de s'éloigne plus de l'humanisme que la spécialisation, son esprit. La société utilitariste, marchande, libérale, ne pouvait qu'accoucher d'un homme ayant perdu son humanité ou étant en train de la perdre.

    Dieu du ciel, mais comment a-t-on pu laisser faire et laisser passer le fordisme et l'OST ?

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  3. Au surplus et en dernier lieu, il y a une fonction anthropologique du droit qui plonge aux fondements moraux de l'Homme. Déconnecter totalement droit et morale est une pure fiction. Rien n'est plus morale que ce que l'on appelle le droit naturel, lequel droit naturel s'exprime dans ces textes au sommet de la hiérarchie des normes - tous les autres doivent y être conforme. Et il faut être aveugle pour ne pas voir que ces textes fondamentaux - occidentaux - sont autre chose que la parole chrétienne laïcisée.

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  4. Errata

    Et il faut être aveugle pour ne pas voir que ces textes fondamentaux - occidentaux - ne sont pas autre chose que la parole chrétienne laïcisée.

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