Accéder au contenu principal

Le mythe des « Chicago Boys »

L’infâme Joseph Goebbels, que seul son antisémitisme maladif empêchait d’être marxiste, avait en son temps établi un principe essentiel de toute campagne de propagande qui consiste à sélectionner quelques points – peu importe qu’ils soient vrais ou pas – et à les répéter continuellement jusqu’à ce qu’ils deviennent la vérité admise par tous. C’est en application de ce principe qu’un certain nombre de malfaisants – ceux là mêmes qui défendaient Staline, Hitler, Mao, Pol Pot, Castro, Kim Jong Il (etc…) – cherchent par tous les moyens à faire croire que les idées libérales portent en elles le germe du totalitarisme et avancent comme preuve l’idée selon laquelle Milton Friedman aurait participé à la junte d’Augusto Pinochet. Outre l’évident non sequitur [1] et la malhonnêteté intellectuelle effarante dont il faut être capable pour tenir ce genre de discours, il y a surtout que cette preuve est une pure fumisterie.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une unique lettre datée du 21 avril 1975 [2] à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas. » Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les Chicago Boys, quant à eux, sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? »

Parmi les Chicago Boys certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme.

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera [3]. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les Chicago Boys. Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées ; c’est l’unique héritage de la dictature qui permet au Chili moderne d’être un des pays les plus libéraux au monde [4] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – le pays le plus riche d’Amérique latine.

---
[1] « Friedman soutenait Pinochet, Friedman était libéral donc, les libéraux soutenaient Pinochet » ; sophisme.
[2] Notez la source…
[3] Le frère de José.
[4] 11ème selon la fondation Heritage.

NB : J’avais déjà publié l’essentiel de cet article sur Causeur.fr mais entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer…

Commentaires

  1. "J’avais déjà publié l’essentiel de cet article sur Causeur.fr mais entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer…"

    Ah ben oui d'accord mais zut j'avais eu une fausse joie avant de découvrir que je l'avais déjà lu !

    RépondreSupprimer
  2. Voilà comment la raison fournit d'apparence à divers effets. C'est un pot à deux anses, qu'on peut saisir à gauche et à dextre. (Montaigne)

    RépondreSupprimer
  3. Reste plus qu'à proposer l'article à atlantico ;-)

    Sinon très bon et la citation de montaigne offerte par desaix le complémente fort bien.

    RépondreSupprimer
  4. ignorer "the shock doctrine" du bon professeur friedman pour écrire ceci c'est parler des éruptions volcaniques en ignorant que le magma qui sort des volcans vient des profondeurs de la terre là où la croute est la plus mince...

    mais cela fonctionne quand on s'en fout des volcans parce qu'ils sont lointains....

    cela n'en demeure pas moins bête à bouffer du foin...

    anonymous

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Pro Macron - lettre ouverte à mes amis libéraux

Pardon pour cette platitude mais le succès d’Emmanuel Macron c’est avant tout l’expression d’un désir de renouvellement de notre classe politique. Je ne crois pas, si vous me permettez cette hypothèse personnelle, que la plupart de ses électeurs aient voté pour son programme et je suis même convaincu que très peu l’ont lu. Emmanuel Macron est avant tout l’incarnation de ce que nombre de nos concitoyens attendent : une nouvelle tête — un candidat dont les débuts en politiques n’ont pas été photographiés en noir et blanc [1] — et, à tort ou à raison, une rupture avec le système politique hérité de la Libération.Et c’est précisément ça qui a, je crois, tué la candidature de François Fillon. Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors de la primaire, il pouvait aisément passer pour le candidat du renouvellement de la droite et ce, d’autant plus qu’il tenait à l’époque un discours très libéral au regard de ce à quoi nous sommes habitués de la part des Républicains [2]. Seulement voilà : no…

Les Chicago Boys, Milton Friedman et Augusto Pinochet

Cinq Chicago Boys vers 1957
(dont Sergio de Castro, à droite)Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives. Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle. La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili. L’objet de l’…