Accéder au contenu principal

La « civilisation » d’Internet est en marche

La synthèse d’une réunion du 17 février 2011 [1] révèle qu’un groupe d’eurodéputés, le Law Enforcement Working Party (LEWP), travaille dans la plus grande discrétion à la création d’un « cyberespace européen sécurisé », une sorte de « zone de Schengen virtuelle » qui permettrait de contraindre les fournisseurs d’accès à Internet à filtrer les contenus jugé illicites sur la base d’une « liste noire européenne ». En clair, ce que nos élus bruxellois sont en train de nous peaufiner ce n’est rien de moins qu’une grande muraille numérique européenne.

La logique de nos eurodéputés est implacable : on ne peut pas décemment poster un représentant des forces de l’ordre à temps plein derrière chaque internaute européen pour vérifier qu’il se conforme aux myriades de réglementations qui s’imposent à lui et, par ailleurs, l’expérience de l’Hadopi semble démontrer que le moindre adolescent boutonneux – qui a facilement cinq à dix ans d’avance technologique sur le législateur – n’a aucun mal à enfumer les coûteux organismes de contrôle imaginés par nos élus. La seule solution – pour « sécuriser » Internet – consiste donc à nous interdire purement et simplement l’accès aux sites qui déplaisent à Bruxelles.

Les pirates attaquent la Mafiaa mais oublient le shérif

Sans surprise, cette information s’est répandue comme une traînée de poudre sur la toile à commencer par le site de Pirate Bay, un site de téléchargement, qui a officiellement déclaré la « guerre des Internets » [3] à la MAFIAA [2], le lobby de l’industrie musicale et cinématographique étasunienne, au motif que cette dernière serait une des promotrices de ce projet. Bien sûr, que la MAFIAA ne soit pas étrangère aux travaux du LEWP ne choquera personne : l’art qui consiste à faire appel à la puissance publique pour protéger ses bénéfices tout en se drapant dans une posture de défenseur de l’« intérêt général » ou dans ce cas de « la culture » est un effet induit de l’interventionnisme étatique connu et documenté depuis la « pétitions des fabricants de chandelles » [4]. De la même manière, le fait que Pirate Bay revête son armure étincelante de chevalier défenseur de la liberté des internautes n’est pas vraiment étranger au danger évident que présenterait une telle réglementation pour ses affaires.

Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que la plupart des internautes qui se sont mobilisés ses jours-ci contre ce projet s’en sont pris exclusivement à la MAFIAA en ignorant complètement le LEWP. Si les noms de ces deux organisations peuvent – au moins en partie – expliquer leur succès respectifs dans le rôle du méchant, il est tout de même surprenant de constater à quel point les internautes se trompent de cible. La MAFIAA est une organisation dont l’unique objet et l’existence même consiste à s’attirer les faveurs de nos politiques. C’est la nature d’un lobby que d’argumenter, de négocier et parfois même de corrompre mais ce qu’un lobby ne fait jamais c’est décider : la décision d’accorder ou non une faveur appartient au pouvoir politique et à lui seul. Reprocher aux lobbies de courtiser le pouvoir c’est un peu comme reprocher aux guêpes de butiner votre confiture ; ça ne sert à rien et c’est idiot : ce ne sont pas les guêpes qui ne sont pas à leur place, c’est la tartine.

L’« Internet civilisé » a des relents d’ORTF numérique

D’ailleurs nos politiciens nous le dirons de façon très nette : la « zone de Schengen virtuelle » ne vise pas notre liberté d’expression et encore moins nos idées politiques mais cherche tout au contraire à nous protéger contre la sauvagerie de cet Internet dérégulé où le citoyen lambda peut à tout moment être tenté d’abuser de sa liberté. Si vous pensez qu’un politicien professionnels est par nature un être noble aux motivations au dessus de tout soupçon ; libre à vous. Mais songez-y quand même un instant : ce projet, s’il venait à voir le jour, permettrait à nos gouvernements – ou à d’obscurs technocrates bruxellois – de définir les sites auxquels nous sommes autorisés à accéder. Vous trouvez ça anodin ? Prenons un exemple : les membres d’un forum sur Internet discutent de choses déplaisantes mais légales. Qu’à cela ne tienne : il suffirait qu’un malfaisant décide d’y déposer une petite annonce dans laquelle il vendrait – par exemple – de la drogue et hop ! Direction la « liste noire ».

Ce que nos gouvernants ne supportent pas dans cet Internet « sauvage » c’est précisément qu’ils ne le contrôlent pas. Depuis plusieurs années déjà, le discours politique véhicule l’idée selon laquelle nous serions menacés par ce « far west » numérique sans foi ni loi et qu’il faudrait « civiliser Internet ». Là où chaines de télévision, radios et presse écrite ont été patiemment muselées à coup de subventions et de règlementations – pour ne pas évoquer le cas de nos télévisions d’Etat – Internet reste, pour l’essentiel, libre. Ce « cyberespace européen sécurisé », cet « Internet civilisé » n’est rien d’autre qu’un appareil de prêt-à-censurer dans lequel ni vous ni moi n’aurons le moindre contrôle sur ce que l’on veut bien nous laisser voir ou pas. Nous avons déjà eut la faiblesse coupable d’accepter la mainmise de l’Etat sur les média traditionnels ; ceux d’entre nous qui éprouvent encore un peu d’attachement pour leurs libertés individuelles ont le devoir de combattre cette aberration.

---
[1] 8ème section.
[2] Music And Film Industry Association of America ; ça ne s’invente pas.
[3] Winston Bay - The finest hour.
[4] Frédéric Bastiat – Les Sophismes Economiques, chapitre VII.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Brandolini’s law

Over the last few weeks, this picture has been circulating on the Internet. According to RationalWiki, that sentence must be attributed to Alberto Brandolini, an Italian independent software development consultant [1]. I’ve checked with Alberto and, unless someone else claims paternity of this absolutely brilliant statement, it seems that he actually is the original author. Here is what seems to be the very first appearance of what must, from now on, be known as the Brandolini’s law (or, as Alberto suggests, the Bullshit Asymmetry Principle):The bullshit asimmetry: the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it.— ziobrando (@ziobrando) 11 Janvier 2013To be sure, a number of people have made similar statements. Ironically, it seems that the “a lie can travel halfway around the world while the truth is still putting on its shoes” quote isn’t from Mark Twain but a slightly modified version of Charles Spurgeon’s “a lie will go round the w…

Pro Macron - lettre ouverte à mes amis libéraux

Pardon pour cette platitude mais le succès d’Emmanuel Macron c’est avant tout l’expression d’un désir de renouvellement de notre classe politique. Je ne crois pas, si vous me permettez cette hypothèse personnelle, que la plupart de ses électeurs aient voté pour son programme et je suis même convaincu que très peu l’ont lu. Emmanuel Macron est avant tout l’incarnation de ce que nombre de nos concitoyens attendent : une nouvelle tête — un candidat dont les débuts en politiques n’ont pas été photographiés en noir et blanc [1] — et, à tort ou à raison, une rupture avec le système politique hérité de la Libération.Et c’est précisément ça qui a, je crois, tué la candidature de François Fillon. Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors de la primaire, il pouvait aisément passer pour le candidat du renouvellement de la droite et ce, d’autant plus qu’il tenait à l’époque un discours très libéral au regard de ce à quoi nous sommes habitués de la part des Républicains [2]. Seulement voilà : no…

Les Chicago Boys, Milton Friedman et Augusto Pinochet

Cinq Chicago Boys vers 1957
(dont Sergio de Castro, à droite)Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives. Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle. La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili. L’objet de l’…